Notre semaine culturelle: Ali El Haggar, Sidiki Diabaté,Tissilawen,Ousmane Sembène,Farah Clémentine Dramani-Issifou…

12/09/2026 – Patricia Bechard

Notre sélection de la semaine : Le Caire, Kinshasa, Beni, Nairobi et Paris vibrent au rythme d’une actualité culturelle africaine et arabe tournée vers la mémoire. Festivals littéraires congolais et kényan, soirée lyrique dédiée à Omar Khairat, exposition de l’UNESCO sur les apports de l’Afrique à l’histoire, publication sur les archives du cinéma africain, concerts de Sidiki Diabaté et de Tissilawen, projection de La Noire de… d’Ousmane Sembène : huit rendez-vous questionnent patrimoine, restitution et transmission, entre célébration et réappropriation des récits.

Au Caire, Ali El Haggar revisite un siècle de chanson égyptienne à l’Opéra (11 septembre)

Le 11 septembre, la grande salle de l’Opéra du Caire accueille la neuvième soirée du projet « 100 Year of Singing », avec Ali El Haggar en tête d’affiche. Au programme : des compositions associées à Omar Khairat, dans une mise en scène mêlant chant, théâtre et archives sonores.

Lancé en février 2024 avec un hommage à Mohamed Abdel Wahab, le projet « 100 Year of Singing » s’est imposé comme l’un des rendez-vous les plus courus de l’Opéra du Caire : dès sa première soirée, les billets s’étaient arrachés, un succès que l’institution avait salué comme la preuve d’une « conscience artistique accrue de la société égyptienne, désireuse de renouer avec le riche patrimoine musical et vocal arabe ». Le principe reste inchangé depuis : retracer un siècle de musique arabe, du XIXe au XXe siècle, en confiant à un interprète contemporain le soin de faire revivre l’œuvre d’un grand nom de la composition, à travers un spectacle qui associe chant, dramaturgie et projections d’archives.

Omar Khairat, une figure à part de la musique égyptienne

Pour cette neuvième édition, c’est l’œuvre d’Omar Khairat qui sert de fil conducteur. Pianiste, compositeur, chef d’orchestre et arrangeur né en 1948 au Caire, neveu du fondateur du Conservatoire du Caire Abou Bakr Khairat, il a débuté comme batteur dans le groupe de rock Les Petits Chats avant de devenir l’un des compositeurs égyptiens les plus joués à l’international, entre musiques de film et concerts en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Europe. Confier son répertoire à Ali El Haggar n’est pas anodin : le chanteur s’est construit une carrière entière autour de la mise en musique de grands poètes égyptiens, Salah Jahin, Abdel-Rahman El-Abnoudy, Sayed Hegab, sur des compositions signées Baligh Hamdy, Sayed Mekkawy ou Khairat lui-même. La soirée du 11 septembre, dirigée par Ahmed Atef et mise en scène par Ahmed Fouad, prolonge donc un dialogue déjà ancien entre l’interprète et le compositeur plutôt qu’une simple commande ponctuelle.

Un mois de septembre tourné vers le répertoire arabe

Cette soirée s’inscrit dans une programmation plus large que l’Opéra du Caire consacre, en septembre, au patrimoine musical arabe et égyptien. Aux côtés du cycle « 100 Year of Singing », l’institution programme des soirées portées par son Ensemble national de musique arabe et par son Orchestre de musique arabe, régulièrement consacrées à la revisite du répertoire d’Oum Kalthoum, figure tutélaire de la chanson égyptienne dont l’œuvre continue de structurer une grande partie de la programmation populaire de la maison. La convergence de ces rendez-vous, sur un même mois, dessine une stratégie assumée : utiliser la scène de l’Opéra, plutôt réservée à l’ordinaire au répertoire occidental, comme lieu de transmission d’un patrimoine populaire arabe auprès des nouvelles générations.

C’est précisément l’argument mis en avant par l’institution depuis le lancement du projet : faire de la grande salle un espace où le patrimoine ne se contente pas d’être conservé, mais rejoué, mis en scène et réactualisé pour un public qui n’a pas toujours connu de première main les figures qu’il célèbre. En choisissant Omar Khairat pour sa neuvième soirée, l’Opéra du Caire poursuit cette entreprise avec un compositeur encore en activité — à la différence du premier hommage, rendu à titre posthume à Mohamed Abdel Wahab, ce qui donne à cette soirée une dimension moins commémorative que dans les précédentes éditions du cycle.

Informations pratiques

Date : 11 septembre 2026
Lieu : Grande salle, Opéra du Caire (Égypte)
Programme : compositions d’Omar Khairat interprétées par Ali El Haggar
Direction musicale : Ahmed Atef
Mise en scène : Ahmed Fouad
Contexte : neuvième soirée du cycle « 100 Year of Singing », lancé en février 2024

À Beni, un festival du livre pour « résister par la plume et la parole » (11-12 septembre)

Les 11 et 12 septembre, le Centre Ubuntu Wetu de Beni, dans le Nord-Kivu, accueille la deuxième édition du Festival du Livre et des Arts. Sous le titre « Résister par la plume et la parole », environ 300 places sont annoncées pour deux jours de lectures, débats et performances.

La manifestation est portée par les Éditions NGE, maison panafricaine fondée à Goma en août 2023, avec le soutien d’EUNIC RDC, le réseau qui fédère à Kinshasa les instituts culturels européens présents en République démocratique du Congo — Institut français, Goethe-Institut ou Centre Wallonie-Bruxelles notamment. Se tenir à Beni n’a rien d’anodin : la ville et ses environs restent, depuis des années, en proie à l’insécurité et aux violences armées qui frappent l’est du pays, entre incursions de groupes armés et déplacements massifs de population. Organiser un festival littéraire dans ce contexte revient à affirmer que le livre a sa place jusque dans les territoires où la vie culturelle semble la moins évidente à maintenir.

D’une mémoire à reconstruire à une parole à faire entendre

La première édition, en octobre 2025, s’était tenue sous le signe « Mémoire, Plume et Résilience », réunissant écrivains, poètes et sculpteurs locaux autour de la même idée : faire de l’art un outil de reconstruction psychologique et sociale plutôt qu’un simple divertissement. Le changement de titre pour 2026 marque un glissement assumé, de la mémoire vers la résistance. Il ne s’agit plus seulement de se souvenir, mais de continuer à écrire et à parler malgré les circonstances — une manière, pour les organisateurs, de refuser que l’insécurité impose aussi le silence culturel.

Éditions NGE revendique une mission plus large que la seule organisation d’un festival : la maison accompagne l’édition, le coaching et la promotion d’auteurs congolais, avec l’ambition affichée de mettre en valeur ce qu’elle appelle le « génie endogène africain » et d’inciter les écrivains de la diaspora à produire depuis le continent. Le festival de Beni en est la vitrine la plus visible, mais s’inscrit dans un travail éditorial mené à l’année depuis Goma.

Lectures, panels et performances au Centre Ubuntu Wetu

Le programme des deux jours mêle lectures publiques, panels de discussion autour du thème central, projections de films, expositions d’art ainsi qu’ateliers et performances. Parmi les intervenants annoncés figurent l’écrivain El Amidu, l’artiste Dielly Lekesa, Ketya Camara, le philosophe et théologien congolais Kä Mana, figure reconnue de la pensée africaine sur la reconstruction post-conflit, ainsi que Muhindo Christian. Cette diversité de profils — littéraires, artistiques, intellectuels — reflète l’ambition du festival de ne pas cantonner la résistance culturelle au seul texte écrit, mais de la faire circuler entre disciplines.

Avec une jauge limitée à environ 300 places, l’événement reste à échelle humaine, pensé davantage comme un espace de rencontre directe entre créateurs et public beninois que comme une vitrine internationale. La présence de Kä Mana, dont les travaux sur la reconstruction éthique et intellectuelle de l’Afrique après les conflits font référence bien au-delà du Nord-Kivu, donne au rendez-vous une assise réflexive qui dépasse la seule célébration locale.

C’est peut-être ce qui fait la portée du festival : à Beni, la littérature ne se contente pas de représenter la résilience, elle en devient un exercice concret, mené sur place, par et pour une communauté qui continue d’écrire malgré tout.

Informations pratiques

Dates : 11 et 12 septembre 2026
Lieu : Centre Ubuntu Wetu, Beni, Nord-Kivu (RDC)
Places disponibles : environ 300
Programme : lectures publiques, panels, projections, expositions, ateliers et performances
Intervenants annoncés : El Amidu, Dielly Lekesa, Ketya Camara, Kä Mana, Muhindo Christian
Organisateurs : Éditions NGE, avec le soutien d’EUNIC RDC

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Nairobi accueille la sixième édition du festival Macondo (18-20 septembre)

Le Kenya Cultural Centre de Nairobi ouvre ses portes le 18 septembre au Macondo Literary Festival, dont la sixième édition s’intitule « Ink, Sea, Silence ». Trois jours pour interroger les archives lacunaires, les objets pillés et les récits effacés de l’histoire africaine.

Le thème n’est pas tombé du ciel. Il a été dévoilé le 4 septembre à Maktaba Kuu, la Bibliothèque nationale du Kenya, lors d’une soirée de lancement consacrée à la restitution du patrimoine africain. L’historienne de l’art française Bénédicte Savoy, coautrice en 2018 du rapport qui a relancé le débat sur la restitution des œuvres africaines en France, y a dialogué avec la poétesse et cinéaste Ngwatilo Mawiyoo et la chercheuse Mutanu Kyany’a, d’African Digital Heritage. Leur constat commun : entre 90 et 95 % des objets culturels africains se trouvent toujours dans des musées et collections privées occidentaux. C’est cette absence, ce vide dans les vitrines et dans les livres d’histoire, que le festival appelle « archives du silence ».

« Ink, Sea, Silence » file la métaphore : l’encre de l’écriture, la mer comme espace de traversées et d’identités mouvantes, le silence de ce qui n’a jamais été consigné. Le festival, fondé en 2018 par la romancière kényane Yvonne Adhiambo Owuor et l’éditrice allemande Anja Bengelstorff, en est à sa sixième édition et confirme son ambition : faire de Nairobi une plateforme où la littérature africaine dialogue avec ses propres angles morts, au lieu de simplement les commenter de l’extérieur.

La programmation en tient compte dès l’ouverture. Trois masterclasses lancent la journée du 18 septembre : « Write to Destroy », animée par Deepak Unnikrishnan, « Writing in Protest » avec l’écrivaine égyptienne Yasmine El Rashidi, et un atelier de Sheila Kalusumu sur la manière de transmettre l’histoire aux enfants à travers la fiction. Les inscriptions à ces trois sessions sont closes, mais elles donnent le ton d’un festival qui traite la transmission comme un savoir-faire à part entière, pas comme un supplément d’âme.

Un festival multiforme, multilingue et gratuit

Au-delà des masterclasses, le programme mêle panels, lectures, projections, musique et arts vivants, avec un volet jeunesse et une carte blanche à la scène littéraire locale sous le label Kenya Writes. Parmi les invités confirmés : la romancière canado-ghanéenne Esi Edugyan, l’auteur soudanais Abdelaziz Baraka Sakin, le photographe et écrivain nigérian Emmanuel Iduma, l’Égyptienne Yasmine El Rashidi, l’Algérien Saïd Khatibi, la Botswanaise Lauri Kubuitsile, ainsi que la Réunionnaise Gaëlle Bélem, l’Indienne Meena Kandasamy et le Brésilien Itamar Vieira Junior. Des lauréats de prix littéraires kényans — Dominic Maina, Edwin Omindo, Nicholas Ogal — et des artistes comme Rebian, Adam Chienjo ou Dorphanage complètent l’affiche côté performance.

Le festival soigne aussi son accessibilité : les échanges se tiennent en anglais, français, arabe, portugais et espagnol, huit sessions bénéficient d’une interprétation en langue des signes kényane, et quatre autres seront diffusées en direct pour les publics hors du Kenya. En marge du festival, une retraite de poésie nature se tient à Turkana, réunissant poètes kényans et indiens autour de la relation entre écriture et paysage — signe que Macondo déborde volontairement le seul cadre de Nairobi.

L’entrée reste gratuite, dans la ligne d’un festival qui revendique l’accès large à la littérature comme condition même de son projet : rendre visibles des histoires que l’on a longtemps laissées de côté.

Informations pratiques

Dates : du 18 au 20 septembre 2026
Lieu : Kenya Cultural Centre, Nairobi (Kenya)
Entrée : gratuite ; masterclasses et ateliers sur inscription préalable (places déjà closes pour les trois masterclasses du 18 septembre)
Billetterie et informations : KenyaBuzz
Langues : anglais, français, arabe, portugais, espagnol ; huit sessions interprétées en langue des signes kényane, quatre sessions diffusées en direct en ligne
Organisateurs : Macondo Book Society, avec le partenariat de LitLive Mumbai, Turkana Basin Institute et Cheche Books

À Paris, l’UNESCO expose les apports de l’Afrique à l’histoire de l’humanité (17-23 septembre)

Le siège parisien de l’UNESCO inaugure le 17 septembre l’exposition « Héritages et contributions de l’Afrique et de ses diasporas à la marche de l’Humanité », visible jusqu’au 23 septembre. Images, cartes, objets et archives y replacent les sociétés africaines dans une histoire mondiale débarrassée du regard colonial.

L’exposition n’est pas un geste isolé : elle s’appuie directement sur l’Histoire générale de l’Afrique, l’un des plus vastes chantiers scientifiques jamais menés par l’organisation. Le projet a été lancé en 1964, au moment des indépendances, pour confier à des historiens africains et internationaux le soin d’écrire une histoire du continent affranchie des récits eurocentrés hérités de la colonisation. Plus de 550 chercheurs y ont contribué sur six décennies, sous la supervision d’un comité scientifique international composé aux deux tiers d’Africains — une manière, dès l’origine, de faire de l’auteur du récit un enjeu aussi politique que le récit lui-même.

De la préhistoire à l’Afrique globale

L’ouvrage compte aujourd’hui onze volumes. Les huit premiers couvrent la préhistoire du continent jusqu’à la période postérieure à 1935 ; les trois derniers, plus récents, développent le concept d’« Afrique globale », qui repositionne le continent non comme une périphérie de l’histoire mondiale mais comme l’un de ses foyers centraux et interconnectés. C’est cette matière – cartes, chronologies, biographies de figures scientifiques, politiques ou artistiques longtemps ignorées des manuels – que l’exposition traduit en un parcours visuel destiné au grand public, là où l’ouvrage original s’adressait avant tout aux chercheurs et aux enseignants.

Ce basculement vers une « Afrique globale » n’est pas propre à l’exposition : il porte le nom d’un programme à part entière lancé par l’UNESCO en 2021, qui relie explicitement l’histoire du continent à celle de ses diasporas, des Amériques aux Caraïbes en passant par l’océan Indien. L’exposition parisienne fonctionne ainsi comme la vitrine grand public d’un chantier plus large, qui recoupe aussi le travail mené de longue date par l’organisation sur les routes de la traite et de l’esclavage, autre dossier où la question de la mémoire, des lieux et des objets reste largement ouverte.

Récit historique, mémoire et diplomatie culturelle

En choisissant d’exposer ce matériau au siège même de l’organisation, l’UNESCO en fait un objet diplomatique autant que scientifique. L’institution inscrit explicitement la démarche dans un triptyque connaissance-mémoire-paix, et programme l’exposition à quelques semaines de la Biennale de Luanda, le forum panafricain pour une culture de la paix qu’elle coorganise avec l’Union africaine et le gouvernement angolais. Le rapprochement des deux rendez-vous n’a rien de fortuit : l’un fournit le matériau historique, l’autre le prolonge en un espace de dialogue politique et artistique entre États africains. Ensemble, ils posent la question de qui écrit l’histoire de l’Afrique, et pour quel usage présent , restitution des objets, révision des programmes scolaires, ou simple reconnaissance d’un rôle trop longtemps minoré dans les récits occidentaux de l’histoire mondiale.

Pour une organisation onusienne régulièrement critiquée pour la lenteur de ses processus, exposer ce travail à Paris, dans l’enceinte même où se négocient les grandes conventions patrimoniales, revient aussi à afficher une position : la bataille des récits historiques n’est pas un débat académique périphérique, mais une question directement liée à la paix et à la coopération internationale que l’UNESCO a pour mandat de promouvoir. Le siège parisien accueille en temps normal les délégations permanentes des 194 États membres ; y installer une exposition sur les apports de l’Afrique revient donc aussi à s’adresser, en premier lieu, à ceux qui votent les résolutions et arbitrent les budgets consacrés au patrimoine.

Informations pratiques

Dates : du 17 au 23 septembre 2026
Lieu : Siège de l’UNESCO, 7 place de Fontenoy, 75007 Paris
Contenu : images, cartes, textes, photographies et objets issus de l’Histoire générale de l’Afrique
À noter : exposition programmée en amont de la Biennale de Luanda, coorganisée par l’UNESCO, l’Union africaine et l’Angola

À Paris, un livre autour du cinéma africain en France (17 septembre)

Le 17 septembre paraît Réparer le visible : La Cinémathèque Afrique, histoires d’une collection, dirigé par Farah Clémentine Dramani-Issifou. Coédité par Marest et l’Institut français, l’ouvrage retrace pour la première fois l’histoire critique d’un fonds né en pleine décolonisation, et pose la question de la souveraineté sur les images.

Le livre est lancé le soir même à 18h30 à la boutique parisienne Potemkine, autour d’une table animée par Manfred Long-Mbéppé et réunissant le collectif conduit par Dramani-Issifou. Préfacé par l’historienne de l’art Bénédicte Savoy dont les travaux ont largement contribué à relancer, ces dernières années, le débat sur la restitution des œuvres africaines conservées en France, l’ouvrage rassemble les voix d’historiens du cinéma, de critiques, d’archivistes, de cinéastes, de programmateurs et de fédérations de ciné-clubs. Trois cents pages pour raconter, documents à l’appui, comment une collection a pu devenir à la fois un outil de conservation précieux et un instrument de dépendance.

Commissaire d’exposition et programmatrice franco-béninoise, Farah Clémentine Dramani-Issifou n’aborde pas ce terrain en néophyte. Fondatrice en 2011 du festival BeninDocs, programmatrice pour la Semaine de la critique, le festival de Marrakech ou le Fespaco, elle a aussi signé les expositions Tofodji, sur les pas des ancêtres et Afrotropes – des imaginaires de l’Atlantique noir, et mené des recherches au Film Study Center de Harvard. Ce parcours, mêlant programmation de festivals et recherche sur les images de l’Atlantique noir, explique en partie l’angle du livre : moins un inventaire patrimonial qu’une enquête sur la manière dont les archives façonnent, ou empêchent, la façon dont l’Afrique se raconte elle-même à l’écran.

Une collection née du Bureau du cinéma de la Coopération

La Cinémathèque Afrique trouve son origine en 1961, dans le Bureau du cinéma du ministère de la Coopération, chargé d’accompagner le cinéma des jeunes États africains francophones tout juste indépendants. Entre 1963 et 1975, environ 185 films ont été tournés en Afrique noire francophone, dont près des deux tiers avec le soutien technique et financier de ce ministère, un chiffre qui dit à lui seul le poids de la France dans l’émergence d’une cinématographie que l’on présente pourtant comme africaine. Intégrée à l’Institut français en 2011, la collection compte aujourd’hui plus de 1 700 titres issus de 45 pays, dont plus de 600 libres de droits pour une diffusion non commerciale ; un plan de restauration mené avec le CNC depuis 2018 continue d’en sauver les pellicules les plus fragiles.

C’est cette généalogie double, sauvetage patrimonial d’un côté, logique de tutelle postcoloniale de l’autre, que Réparer le visible choisit de regarder en face, plutôt que de la présenter comme une simple réussite de coopération culturelle.

Après les sculptures, les images

L’ouvrage s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des collections africaines conservées hors du continent, jusqu’ici concentré sur les objets et les œuvres d’art. En posant la question sur les films — copies, négatifs, droits de diffusion, mémoire des tournages — il déplace le débat sur un terrain moins balisé juridiquement mais tout aussi sensible : qui a le droit de montrer, restaurer, numériser ou rapatrier ces images, et selon quelles conditions. Le titre lui-même, Réparer le visible, assume cette ambition réparatrice sans se limiter à un plaidoyer : le livre esquisse aussi des pistes concrètes pour l’avenir de la collection, entre accès élargi, coproduction de récits et association plus étroite des archivistes et chercheurs africains et diasporiques à sa gestion.

Informations pratiques

Parution : 17 septembre 2026
Lancement : 18h30, boutique Potemkine, Paris
Modération : Manfred Long-Mbéppé
Éditeurs : Marest / Institut français
Pages / prix : 300 pages, 21,90 €

Sidiki Diabaté ramène la kora à l’Accor Arena de Paris (18 septembre)

Le 18 septembre à 20h, Sidiki Diabaté se produit à l’Accor Arena pour un nouveau grand concert consacré à la musique mandingue, au Mali et à la paix. L’Accor Arena présente elle-même le spectacle comme une célébration de l’Afrique et de l’héritage mandingue, dans l’une des plus grandes salles d’Europe.

Ce retour à Bercy prend une résonance particulière : c’est la première grande tournée parisienne de Sidiki Diabaté depuis la mort de son père, le kora virtuose Toumani Diabaté, emporté le 19 juillet 2024 par une maladie brève à Bamako. Sans être présenté comme un hommage explicite, le concert du 18 septembre s’inscrit dans la continuité directe d’un nom devenu, à travers trois générations, synonyme de kora dans le monde entier.

Une lignée de griots, de Bamako aux scènes internationales

La famille Diabaté appartient à une lignée de griots que la tradition fait remonter à plus de soixante-dix générations de musiciens mandingues. Le grand-père de Sidiki, également prénommé Sidiki, avait été sacré roi de la kora au Festac 77, le grand festival panafricain des arts noirs organisé à Lagos. Son fils Toumani a porté cet héritage à l’échelle internationale : Grammy Award du meilleur album de world music traditionnelle en 2006 pour In the Heart of the Moon avec Ali Farka Touré, collaborations avec Björk, Taj Mahal ou le groupe flamenco Ketama, ambassadeur de bonne volonté de l’ONU en 2008, docteur honoris causa de la SOAS de Londres en 2014. C’est dans cette ombre, à la fois écrasante et protectrice, que Sidiki Diabaté, né le 8 février 1992 à Bamako et présenté comme appartenant à la 72e génération de cette famille de griots, a appris la kora avant de choisir une voie plus pop, plus urbaine, sans jamais couper le lien avec l’instrument familial. Formé à l’Institut national des arts de Bamako puis au conservatoire Balla Fasséké Kouyaté, il commence par produire du hip-hop, notamment avec le rappeur Iba One, avant d’enregistrer en 2014 avec son père l’album acoustique Toumani & Sidiki, nommé aux Grammy Awards l’année suivante. Il publie ensuite son propre label, Diabatéba Music, sous lequel paraissent l’album Diabateba Music, Vol.1 en 2016 puis l’EP Béni en 2019, et rejoint dès 2015 le collectif Lamomali aux côtés de Matthieu Chedid, Fatoumata Diawara et Toumani Diabaté, autre vitrine, plus feutrée, du même projet : faire dialoguer la kora avec les scènes pop françaises.

De la tradition mandingue au format arena

La trajectoire parisienne de Sidiki Diabaté illustre à elle seule la montée en puissance commerciale de certaines musiques africaines en France, hors des circuits habituels de la « world music ». Zénith de Paris complet en septembre 2022, Accor Arena en novembre 2023 sur une scène centrale à 360 degrés entourée d’écrans géants, Paris La Défense Arena en février 2025 : chaque étape a été plus grande que la précédente. Le retour à l’Accor Arena le 18 septembre 2026 confirme que Sidiki Diabaté peut désormais remplir seul l’une des plus grandes salles du pays, sans le filet d’une programmation collective ou d’un festival. C’est ce basculement — d’artiste patrimonial respecté à tête d’affiche capable de vendre des dizaines de milliers de places — que l’industrie du spectacle observe de près, comme un signal du poids grandissant du public afrodescendant et africain de France dans l’économie des grandes salles.

Le phénomène dépasse le seul cas Diabaté : il s’inscrit dans une série de retours réguliers d’artistes africains dans les plus grandes salles parisiennes, sans passer par les cases habituelles des festivals « musiques du monde ». Pour la kora, instrument associé depuis des siècles à la cour des chefs mandingues, le format arena marque un changement d’échelle radical : la même corde pincée, amplifiée pour vingt mille personnes, sans que l’instrument perde sa fonction première de récit et de transmission.

Informations pratiques

Date : 18 septembre 2026, 20h
Lieu : Accor Arena, 8 boulevard de Bercy, 75012 Paris
Billetterie : à partir de 49 €, sur accorarena.com

À Paris, La Noire de… d’Ousmane Sembène revient au cœur du débat mémoriel (16 septembre)

Le 16 septembre, la Maison de la Conversation à Paris projette La Noire de…, premier long métrage d’Ousmane Sembène, sorti en 1966. Soixante ans après, l’histoire de Diouana, jeune Sénégalaise employée par une famille française, résonne à nouveau dans un débat français traversé par les questions de mémoire coloniale et de restitution.

La séance se tient de 19h à 21h30, entrée libre sur réservation, et se prolonge par une discussion avec le média ging.her. Elle est organisée en collaboration avec The Nomad Film Society, un ciné-club qui fédère une communauté internationale de cinéphiles et participe à l’archivage et à la circulation du cinéma africain — un rôle qui prend un relief particulier au moment où les collections de films africains conservées en France, comme la Cinémathèque Afrique de l’Institut français, font elles-mêmes l’objet d’un réexamen critique.

Le film qui a fait naître le cinéma africain

La Noire de… n’est pas une redécouverte parmi d’autres : le film est considéré comme le premier long métrage réalisé par un cinéaste noir africain, ce qui vaut à Sembène le titre, resté depuis, de père du cinéma africain. Adapté d’une nouvelle de son recueil Voltaïque (1962), lui-même inspiré d’un fait divers – le suicide d’une employée de maison africaine en France –, le film raconte le basculement de Diouana, engagée comme gouvernante à Dakar puis emmenée à Antibes, où elle découvre qu’elle n’est qu’une domestique exhibée comme une curiosité exotique. Coproduction franco-sénégalaise tournée en noir et blanc, portée par Mbissine Thérèse Diop dans le rôle-titre, le film sort d’abord au Sénégal en mars 1966 avant d’être présenté à Cannes deux mois plus tard. Il reçoit la même année le Prix Jean-Vigo, le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage et le prix du meilleur long métrage au premier Festival mondial des arts nègres.

Né en 1923 à Ziguinchor, dans une famille de pêcheurs wolofs, Ousmane Sembène n’est pas venu au cinéma par hasard : docker et syndicaliste à Marseille, romancier remarqué dès 1956 avec Le Docker noir, il se tourne vers l’image pour toucher un public que la langue française et le livre tenaient à distance. Après La Noire de…, il enchaînera Xala en 1974, satire mordante de la bourgeoisie postcoloniale, puis Moolaadé en 2004, récompensé à Cannes dans la sélection Un Certain Regard pour sa dénonciation des mutilations génitales féminines. Il meurt à Dakar en 2007, après plus de quarante ans d’une œuvre bâtie sur l’idée que le cinéma pouvait être, pour l’Afrique, un outil d’émancipation au moins aussi puissant que l’écrit.

Une actualité qui n’a pas pris une ride

Ce que la projection du 16 septembre remet en jeu, ce n’est pas seulement un classique patrimonial, mais un film dont les thèmes n’ont rien perdu de leur tranchant : la domination postcoloniale, le racisme ordinaire, l’exploitation domestique et la condition des femmes africaines migrantes en France. En 1966 déjà, Sembène filmait ce que beaucoup de débats actuels redécouvrent avec d’autres mots — dépendance, invisibilisation, dignité confisquée. Programmer ce film aujourd’hui, dans un lieu dédié au dialogue citoyen et en partenariat avec un média indépendant comme ging.her, revient à mesurer la distance parcourue depuis 1966 sur ces questions, mais aussi, implicitement, à souligner tout ce qui n’a pas bougé. La discussion qui suit la séance doit précisément relier cette fiction vieille de soixante ans aux discussions contemporaines sur les archives, la mémoire et la représentation des Africaines et Africains à l’écran.

Informations pratiques

Date : mercredi 16 septembre 2026, 19h-21h30
Lieu : Maison de la Conversation, 10 rue Maurice Grimaud, 75018 Paris
Accès : gratuit, sur réservation uniquement
Partenaires : The Nomad Film Society, ging.her

Tissilawen fait souffler le blues touareg du Tassili sur le Cabaret Sauvage (12 septembre)

Le 12 septembre, le Cabaret Sauvage accueille le groupe algérien Tissilawen, originaire du Tassili N’Ajjer et formé à Djanet, pour un concert qui croise musique touarègue, blues, rock, reggae et rap. En première partie, le Marocain Omarhaba apporte l’héritage gnaoua, pour une soirée pensée comme un dialogue entre deux traditions majeures d’Afrique du Nord.

Portes ouvertes à 18h30, billets à partir de 22,05 €, dans la salle du Parc de la Villette réputée pour ses programmations internationales : le format reste modeste, mais l’affiche assume une ambition claire, celle de faire entendre deux scènes rarement réunies sur une même soirée parisienne.

De Djanet à Paris, l’histoire d’un groupe

Tissilawen naît en 2008 à Djanet, dans l’extrême sud-est algérien, de la rencontre entre deux chanteurs-guitaristes, Boubaker Timlfati et Cheikh Taberni, rejoints depuis par le bassiste-chanteur Walid Abderrahmane Otmani et trois percussionnistes, Mefatih, Tahar Amnrani et Youssef Herouini. Le nom du groupe vient du mot « Tassili » en tamasheq, ancrage revendiqué dans la culture touarègue et le massif qui a donné son nom au parc national du Tassili N’Ajjer, classé au patrimoine mondial pour son art rupestre. Revendiquant l’héritage de Tinariwen, Terakaft ou Bombino — les figures qui ont porté le désert blues touareg sur les scènes internationales depuis les années 2000 —, Tissilawen publie un premier album, TouMastin, en 2012, et construit sa réputation sur scène, du Festival international des arts de l’Ahaggar au Digital African Summit, avant une première apparition en France en 2025. Leurs chansons parlent d’amour du désert, de jeunesse, de fraternité entre communautés touarègues et, plus largement, de paix.

Ce style, souvent appelé tichoumaren ou ishumar, tire son nom d’un mot tamasheq forgé sur le français « chômeur » : il désignait les jeunes touaregs déracinés par la sécheresse et les conflits des années 1970-1980, contraints à l’exil. C’est dans ce contexte qu’Ibrahim Ag Alhabib fonde Tinariwen en 1982, troquant les armes de la rébellion touarègue pour la guitare électrique et inventant l’assouf, blues du désert nourri de frustration et d’espoir. Tissilawen, formé une génération plus tard à Djanet, hérite de cette matrice sans en porter le même poids politique immédiat, mais en conserve la charge : dire, en musique, une identité saharienne longtemps marginalisée par les États du Sahel comme par le Maghreb.

Omarhaba, l’autre versant du Maghreb musical

Le nom du projet mené par Omarhaba condense déjà son intention : son prénom, Omar, associé à « marhaba », bienvenue en arabe — une manière d’annoncer une musique conçue comme une invitation ouverte à se rassembler et célébrer la paix. Sa proposition, qualifiée de tradi-moderne, puise dans les traditions hassanie, amazighe et gnaouie ; initié enfant par ses frères puis par le chant traditionnel de sa mère, il a fondé son premier groupe à neuf ans avant de créer, en 2012, l’ensemble Manina pour faire vivre ce patrimoine sur les scènes marocaines et européennes.

La musique gnaoua elle-même porte une histoire aussi lourde que le désert blues touareg : héritée de groupes et d’individus issus de la traite négrière transsaharienne dès le XVIe siècle, confrérie soufie mêlant transe, rituels thérapeutiques et invocation des ancêtres, elle a pour sanctuaire la ville portuaire d’Essaouira et a rejoint, en décembre 2019, la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Faire dialoguer, le même soir, cet héritage-là et le blues touareg saharien, c’est rappeler que ces musiques, trop souvent aplaties sous l’étiquette générique de « musiques du monde », restent des traditions distinctes, chacune porteuse d’une mémoire propre, en dialogue constant les unes avec les autres.

Informations pratiques

Date : samedi 12 septembre 2026
Ouverture des portes : 18h30
Lieu : Cabaret Sauvage, Parc de la Villette, Paris
Billets : à partir de 22,05 €, sur Shotgun