Dans La Guerre d’Indépendance au Cameroun, Boniface Pascal Mbeng Enama propose une relecture dérangeante de l’histoire nationale. En contestant le récit classique de la colonisation et de l’indépendance, il met au jour une dualité sociale longtemps occultée entre structures traditionnelles et modèle occidentalisé hérité des puissances européennes au Cameroun contemporain.
Avec La Guerre d’Indépendance au Cameroun : une lecture critique de la dualité sociale ignorée, l’essayiste et haut fonctionnaire Boniface Pascal Mbeng Enama signe un ouvrage ambitieux, dense et volontairement dérangeant. À rebours des lectures établies, il invite à rouvrir l’un des dossiers les plus sensibles de l’histoire politique camerounaise : celui de la colonisation, de la lutte nationaliste et de l’indépendance.
Sa thèse est forte. Ce que l’on désigne communément comme la « guerre d’indépendance » ne relèverait pas seulement d’un affrontement militaire ou d’une séquence de résistance politique. Elle serait aussi, et peut-être surtout, le produit d’une construction discursive élaborée à partir d’un oubli majeur : la coexistence durable, au Cameroun, de deux systèmes sociaux qui n’ont jamais véritablement fusionné. D’un côté, les structures traditionnelles, leurs légitimités propres, leurs mémoires et leurs modes d’organisation. De l’autre, la société occidentalisée, façonnée par l’école, l’administration, le droit importé et les catégories héritées de la présence européenne.
Cette « dualité sociale ignorée » constitue le fil conducteur de l’ouvrage. Pour Boniface Pascal Mbeng Enama, une partie de l’histoire nationale aurait été racontée à partir de cadres d’analyse extérieurs à la réalité profonde du pays. Archives, statistiques, récits administratifs, catégories scolaires et langage juridique auraient progressivement imposé une lecture occidentalisée du passé camerounais. Or, cette lecture aurait eu pour effet de marginaliser, voire d’effacer, la persistance des structures traditionnelles, souvent décrites comme détruites, absorbées ou dépassées, alors qu’elles auraient conservé leurs dynamiques internes.
Une colonisation plus mentale que territoriale
L’un des apports les plus frappants du livre réside dans sa démonstration juridique. L’auteur rappelle que le Cameroun, selon lui, n’a jamais été une colonie au sens strict du droit international. Ni l’Acte de Berlin, ni le mandat de la Société des Nations, ni le régime de tutelle des Nations unies n’auraient conféré aux puissances occidentales une souveraineté pleine et entière sur le territoire. Ce point, central dans son raisonnement, permet de comprendre le paradoxe autour duquel s’organise tout l’ouvrage : le Cameroun aurait été juridiquement protégé contre l’appropriation territoriale, tout en étant soumis à une domination symbolique, administrative et mentale.
Boniface Pascal Mbeng Enama insiste sur la faiblesse relative de la présence occidentale, qu’il décrit comme localisée, discontinue et souvent limitée à des zones côtières, à des axes commerciaux et à certains espaces administratifs. À ses yeux, l’image d’une domination territoriale totale ne rendrait pas compte de la réalité vécue par une grande partie des populations. La véritable colonisation aurait donc été moins militaire que mentale. Elle serait passée par l’école, la religion, l’administration, la production normative et la formation d’une élite capable de relayer un récit qui ne correspondait pas toujours aux logiques sociales profondes du pays.
Entre 1946 et 1960, cette transformation aurait pris la forme d’un véritable effacement symbolique. Les cosmologies autochtones, les autorités traditionnelles et les formes anciennes de régulation sociale auraient été dévalorisées au profit du droit positif, de l’État moderne et des normes importées. Dans cette perspective, l’indépendance de 1960 apparaît moins comme une rupture nette que comme la validation différée d’un ordre juridique et symbolique déjà installé.
C’est là que le livre devient particulièrement stimulant. Il ne se contente pas de contester un récit historique. Il interroge les conditions mêmes dans lesquelles une société en vient à se penser avec les mots d’une autre. Pour l’auteur, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si le Cameroun a été colonisé, mais de comprendre comment un imaginaire colonial a pu produire des effets politiques durables, y compris lorsque la domination matérielle restait partielle.
L’UPC, Um Nyobé et les ambiguïtés de la modernité
L’ouvrage consacre également des pages importantes à l’Union des populations du Cameroun et à la figure de Ruben Um Nyobé. Là encore, Boniface Pascal Mbeng Enama choisit une voie complexe. Il ne nie pas la portée du combat nationaliste, ni la force symbolique de ces figures dans la mémoire camerounaise. Mais il cherche à les replacer dans un cadre plus large, moins mythifié, où les contradictions de la modernité politique apparaissent plus nettement.
Selon lui, l’UPC serait un mouvement hybride, pris dans une tension fondamentale : vouloir décoloniser en utilisant les instruments intellectuels, juridiques et politiques hérités de la colonisation. Cette contradiction ne diminue pas nécessairement la valeur du combat mené, mais elle en modifie la lecture. Elle oblige à se demander si la rupture avec l’ordre colonial peut réellement s’accomplir lorsque les catégories mêmes de la revendication demeurent empruntées au monde qui a imposé sa grille de lecture.
La figure d’Um Nyobé est ainsi relue non comme une icône figée, mais comme un acteur historique traversé par les ambiguïtés de son temps. L’auteur invite à dépasser l’opposition simpliste entre héros nationaliste et système colonial pour comprendre les tensions plus profondes entre légitimités traditionnelles, aspirations modernes, langage du droit international et construction de l’État postcolonial.
Cette réflexion débouche sur une interrogation plus vaste : qu’est-ce qu’une indépendance lorsque les institutions, les normes, les récits et les catégories de pensée restent largement hérités de l’ordre qui l’a précédée ? Pour Boniface Pascal Mbeng Enama, l’indépendance politique ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’une réhabilitation des mémoires occultées et d’une refondation institutionnelle capable de prendre au sérieux les logiques traditionnelles.
L’auteur pousse encore plus loin son raisonnement en établissant un parallèle audacieux entre les migrations européennes en Afrique aux XIXe et XXe siècles et les migrations africaines vers l’Europe aujourd’hui. Dans les deux cas, il y voit des mouvements de survie, porteurs de tensions, d’incompréhensions et de reconfigurations sociales, sans qu’il faille nécessairement y lire un projet impérial structuré. Ce rapprochement, discutable mais stimulant, illustre la volonté de l’auteur de déplacer les cadres habituels du débat historique.
En définitive, La Guerre d’Indépendance au Cameroun défend une thèse volontairement provocatrice : la colonisation du Cameroun aurait été largement fictive dans sa dimension matérielle, mais profondément réelle dans sa dimension mentale. C’est précisément cette tension qui donne au livre sa force. Il ne cherche pas seulement à corriger une chronologie ou à nuancer un récit national. Il entend montrer comment une société peut être durablement transformée par les représentations que l’on produit sur elle.
Rigoureux, engagé et parfois déroutant, l’ouvrage de Boniface Pascal Mbeng Enama ouvre un débat nécessaire sur l’histoire officielle, la mémoire coloniale, la place des chefferies traditionnelles et la construction de l’État moderne au Cameroun. Il ne se contente pas d’expliquer le passé. Il invite à repenser l’avenir politique du pays à partir de ce que l’histoire dominante a longtemps laissé hors champ.
