« Palestine 36 », la tragédie avant la tragédie

15/06/2026 – Patricia Bechard

Avec Palestine 36, la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir remonte aux années qui précèdent la création d’Israël et raconte la Grande Révolte arabe de 1936 contre le mandat britannique. Portée par un casting prestigieux, cette fresque historique montre comment une société bascule progressivement de l’injustice à la révolte, puis de la révolte à la guerre, dans un engrenage dont les échos résonnent encore aujourd’hui.

Le film s’ouvre sur le port de Jaffa. Des dockers déchargent des marchandises comme ils le font chaque jour. Puis l’une des caisses s’ouvre accidentellement. À l’intérieur, des armes. La scène est brève mais elle contient déjà tout le film. Quelque chose est en train de se préparer. Quelque chose qui dépasse les hommes présents sur le quai. Les armes arrivent avant même que la guerre ne soit déclarée.

Au centre du récit se trouve Yusuf, jeune Palestinien pris dans les bouleversements de son époque. Autour de lui gravitent des paysans, des dockers, des ouvriers, des militants, mais aussi des notables, des représentants du mandat britannique et plusieurs figures du mouvement sioniste. Hiam Abbass apporte sa présence magnétique au personnage de Hanan tandis que Jeremy Irons compose un représentant britannique tout en retenue glaciale, incarnation d’un empire qui prétend arbitrer les tensions tout en apparaissant incapable, ou peu désireux, d’en empêcher l’aggravation.

Plus largement, le film montre un pouvoir mandataire convaincu de sa propre supériorité morale et politique. Les Palestiniens y sont souvent traités comme une population à administrer plutôt qu’un peuple à écouter. Derrière les formules diplomatiques affleure un mépris colonial familier : celui d’une puissance persuadée de savoir ce qui est bon pour un pays sans juger nécessaire de consulter ceux qui l’habitent. Bien avant les affrontements ouverts, le ressentiment naît aussi de cette humiliation quotidienne et de ce sentiment que l’avenir de la Palestine se décide ailleurs, par d’autres et au profit d’autres.

Pourtant, à ce stade, tout n’est pas encore perdu. L’une des scènes les plus marquantes montre un groupe de « sages » palestiniens décidant d’aller directement rencontrer les dirigeants des colonies juives, sans passer par l’administration britannique. Ces hommes cherchent encore à parler avant de combattre. Ils tentent d’ouvrir une voie de coexistence alors que les tensions ne cessent de monter. La tentative tourne court. L’un des leurs est tué. La parole commence déjà à céder du terrain aux armes.

La reconstitution est remarquable. Les villages palestiniens, les rues de Jérusalem, les marchés, les campagnes et le port de Jaffa donnent au film une ampleur rare. Mais sa véritable réussite réside dans sa capacité à montrer que l’explosion de 1948 ne surgit pas du néant. Elle est précédée d’années de tensions, d’erreurs politiques, d’humiliations et d’occasions perdues. La « graine » était déjà plantée, et elle germait, lentement, mais sûrement.

Une société qui se fracture

La Déclaration Balfour plane sur l’ensemble du récit sans jamais être lourdement expliquée. Elle est déjà devenue un fait politique. Les colonies et implantations juives se développent sous la protection du mandat britannique. Les équilibres démographiques et économiques se modifient progressivement.

Le film montre également une inversion progressive des rapports de force économiques. Sur leur propre terre, de nombreux Palestiniens se retrouvent à travailler pour les nouvelles implantations juives. Annemarie Jacir filme cette réalité avec une dureté saisissante. Hommes, femmes et enfants sont regroupés dans des enclos sous surveillance armée des factions sionistes et travaillent sous un soleil écrasant. Les pauses pour boire sont minutées, les conditions de travail éprouvantes et les salaires, lorsqu’il y en a, insuffisants à apaiser la faim. Les Palestiniens apparaissent alors moins comme des travailleurs que comme une main-d’œuvre corvéable à merci dont on dispose selon les besoins du moment.

Cette violence sociale irrigue tout le film. Elle se lit dans les regards, dans les humiliations quotidiennes, dans ces cireurs de chaussures auxquels on jette quelques pièces avec condescendance, dans cette hiérarchie implicite qui place les uns du côté du pouvoir et les autres du côté de la dépendance. Le film suggère alors un effet miroir troublant. Le mépris colonial britannique semble se refléter dans certaines pratiques des nouvelles implantations. Comme si une même logique de domination traversait des acteurs différents. La fracture se creuse dans le quotidien, dans la dignité même des individus.

À travers ces scènes, Annemarie Jacir rappelle que les conflits naissent rarement uniquement des idéologies. Ils prennent aussi racine dans les réalités sociales, les inégalités économiques, les humiliations répétées et le sentiment d’être progressivement dépossédé de sa propre terre.

Les premières grèves apparaissent alors comme une tentative de résistance encore politique. Les manifestations se multiplient. Les revendications s’expriment. Mais la réponse britannique est brutale.

Le film montre les arrestations, les perquisitions, les descentes dans les villages et la répression qui s’abat sur les contestataires. La violence est omniprésente. On entend le claquement sec des fusils, le fracas des explosions, le grondement des convois militaires. Peu à peu, les paysages se transforment en territoire sous tension.

En parallèle des affrontements entre Palestiniens et Britanniques, la tension entre Arabes et Juifs culmine. Les armes découvertes à Jaffa – destinées aux colonies juives – étaient le premier signe d’une guerre en gestation À mesure que le récit avance, les réseaux se structurent, les groupes armés s’organisent et les deux communautés s’éloignent progressivement l’une de l’autre.

Les attentats commencent. Les embuscades se multiplient. Les groupes palestiniens s’en prennent aux forces britanniques mais aussi aux convois et aux colonies sionistes. Les représailles suivent. Elles sont souvent d’une brutalité glaçante. Certaines scènes montrent déjà une cruauté qui annonce les affrontements des décennies suivantes. Là encore, le film montre comment la violence finit par contaminer tous les camps et comment chacun construit progressivement ses propres justifications.

À mesure que le film avance, le spectateur assiste à la disparition progressive de toutes les issues possibles.

Une révolte sans direction

Mais Palestine 36 raconte aussi autre chose. Les véritables héros du récit sont les gens ordinaires. Les paysans. Les dockers. Les ouvriers. Les villageois. Ce sont eux qui prennent les risques. Ce sont eux qui rejoignent les réseaux clandestins. Ce sont eux qui organisent les embuscades et portent la révolte sur leurs épaules. Une question finit alors par s’imposer : où sont les élites palestiniennes ?

On aurait aimé voir davantage à l’œuvre une véritable intelligentsia capable de penser stratégiquement la résistance, d’organiser politiquement la société et d’anticiper l’ampleur du bouleversement qui se prépare.

Les notables qui apparaissent dans le film semblent souvent divisés, hésitants ou préoccupés par la défense de leurs intérêts particuliers. Certains entretiennent des relations ambiguës avec le pouvoir mandataire. D’autres paraissent incapables de comprendre la profondeur des transformations en cours.

Le film laisse également entrevoir les fractures internes qui traversent la société palestinienne. Les rivalités locales, les calculs individuels, les loyautés contradictoires et parfois certaines formes de collaboration affaiblissent un mouvement déjà confronté à des adversaires mieux organisés.

Il ne s’agit évidemment pas d’expliquer l’histoire palestinienne par la seule trahison de quelques-uns. Mais le film rappelle une vérité souvent dérangeante : les empires prospèrent rarement sur leur seule force. Ils prospèrent aussi sur les divisions de ceux qu’ils dominent.

Face à un mandat britannique structuré et à un mouvement sioniste disposant déjà d’organisations politiques, économiques et militaires solides, la société palestinienne apparaît souvent fragmentée.

C’est sans doute là que réside l’une des grandes forces du film. Il montre à la fois la responsabilité britannique, l’essor du projet sioniste, les faiblesses internes palestiniennes et un soutien arabe défaillant qui demeurera de l’ordre du fantasme.

C’est peut-être pour cette raison que Palestine 36 résonne autant aujourd’hui. Car le film parle certes de la Palestine de 1936, mais il touche à une question bien plus large : celle de la répétition des violences dans l’histoire humaine.

Les humiliations engendrent souvent de nouvelles humiliations. Les persécutions laissent des cicatrices profondes. Et l’histoire rappelle que certaines victimes finissent par reproduire ce qu’elles ont subi, certains persécutés par employer les méthodes qu’ils condamnaient hier encore.

C’est ce qui rend le film d’Annemarie Jacir si troublant. Il montre comment se construisent les mécanismes qui permettent aux tragédies de se reproduire. Comment les murs élevés au nom de la protection deviennent parfois des frontières de séparation, de ressentiment et de sang versé. Au fil des scènes défilent des villages détruits, des familles déplacées, des terres ravagées et des populations contraintes de quitter leurs foyers.

Les images appartiennent officiellement à la Palestine de 1936. Pourtant, elles semblent parfois étrangement familières à quiconque a observé ces derniers mois le sud du Liban… ou ce qui en reste.