Du cinéma aux musiques urbaines, de la littérature aux industries créatives, la scène culturelle africaine et afro-descendante se déploie cette semaine sous des formes multiples. À Paris, Bordeaux, en Suisse ou sur Netflix, festivals, salons, romans et séries mettent en lumière de nouveaux récits, de nouvelles voix et des imaginaires en pleine expansion. Entre entrepreneuriat, création graphique, réflexion sociale, mémoire, transmission et divertissement, cette sélection de six rendez-vous témoigne du dynamisme et de la diversité des cultures africaines contemporaines.
Du 12 au 14 juin, la Foire Afrique Karukera réunit à Paris entrepreneurs, créateurs, artisans et acteurs culturels venus d’Afrique, des Caraïbes et des diasporas. Bien plus qu’un salon, l’événement met en lumière une scène économique et culturelle en pleine effervescence, portée par des femmes et des hommes qui construisent des passerelles entre les continents.
À mesure que les diasporas prennent de l’ampleur et gagnent en visibilité, les événements qui leur sont consacrés se multiplient en Europe. La Foire Afrique Karukera s’inscrit dans cette dynamique, mais avec une particularité : elle ne se contente pas d’exposer des produits ou des savoir-faire. Elle cherche aussi à raconter des parcours et à créer des connexions.
Pendant trois jours, visiteurs et professionnels pourront découvrir une grande diversité d’initiatives dans les domaines de la mode, de la beauté, de la gastronomie, de l’artisanat, de l’édition ou encore de l’entrepreneuriat. Derrière chaque stand se dessinent des histoires de transmission, d’innovation et parfois de réinvention.
Le nom même de l’événement fait référence à Karukera, l’ancien nom amérindien de la Guadeloupe, souvent traduit par « l’île aux belles eaux ». Un symbole qui reflète la volonté des organisateurs de mettre en dialogue les héritages africains et caribéens au sein d’un même espace.
À travers cette diversité d’exposants, la foire donne à voir une réalité souvent absente des récits médiatiques : celle d’une diaspora qui ne se définit pas uniquement par son origine, mais aussi par sa capacité à créer, entreprendre et faire circuler les idées entre plusieurs univers culturels.
Au-delà du commerce, un lieu de rencontres
La Foire Afrique Karukera ne se limite pas à une succession de stands. L’événement est également conçu comme un espace d’échanges où se croisent artistes, entrepreneurs, responsables associatifs et visiteurs venus de tous horizons.
Des conférences, rencontres et animations ponctuent ainsi la programmation. Les questions de transmission culturelle, de développement économique, de valorisation des patrimoines ou encore de représentation des diasporas occupent une place importante dans les discussions.
Cette dimension est particulièrement visible dans les secteurs de la création. La mode africaine contemporaine, par exemple, ne cesse de gagner en visibilité sur les scènes internationales. De même, les industries culturelles issues des diasporas contribuent aujourd’hui à renouveler les imaginaires et à faire émerger de nouvelles références esthétiques.
La gastronomie occupe également une place centrale. Longtemps cantonnées à des cercles communautaires, les cuisines africaines et caribéennes séduisent désormais un public beaucoup plus large. La foire offre l’occasion de découvrir cette richesse culinaire tout en mettant en valeur les producteurs et artisans qui la portent.
À travers cette rencontre entre économie, culture et patrimoine, la Foire Afrique Karukera témoigne d’une évolution plus profonde : celle d’un espace afro-caribéen qui s’affirme de plus en plus comme une force de création, d’innovation et d’influence au sein des sociétés européennes.
Informations pratiques
Foire Afrique Karukera
Du 12 au 14 juin 2026 à Paris. Salon dédié aux cultures africaines et caribéennes réunissant exposants, créateurs, entrepreneurs, artisans, animations culturelles, conférences et découvertes gastronomiques. Programme complet et réservations auprès des organisateurs.
RUPTURES, trois jours pour regarder l’Afrique autrement
Du 12 au 14 juin, Paris, Ivry-sur-Seine et Romainville accueillent RUPTURES, un festival consacré aux jeunesses africaines et afro-diasporiques. À travers le cinéma, la musique et le débat, l’événement donne la parole à une génération qui raconte elle-même ses villes, ses colères, ses rêves et ses contradictions.
L’Afrique n’a jamais été aussi présente dans les conversations mondiales. Démographie, migrations, culture, innovation, bouleversements politiques : le continent est observé sous tous les angles. Pourtant, ceux qui le racontent ne sont pas toujours ceux qui le vivent.
C’est précisément ce décalage que RUPTURES entend combler. Pendant trois jours, le festival met en lumière des réalisateurs et des créateurs qui filment leurs propres réalités. On y découvre des œuvres ancrées dans les rues de Lagos, les quartiers de Dakar, les métropoles marocaines ou encore les expériences de la diaspora en Europe. Des films qui parlent de famille, d’exil, de travail, d’amour, d’engagement politique ou simplement du quotidien.
Loin des images figées, les œuvres sélectionnées donnent à voir une jeunesse multiple, traversée par les mêmes interrogations que le reste du monde, mais confrontée à des contextes sociaux, économiques et historiques singuliers. Entre héritages familiaux, aspirations individuelles et transformations rapides des sociétés, les trajectoires racontées à l’écran échappent aux catégories toutes faites.
Le festival s’inscrit dans un mouvement plus large qui accompagne depuis plusieurs années l’essor d’une nouvelle génération de cinéastes africains. De Dakar à Nairobi, de Casablanca à Johannesburg, les productions se multiplient et trouvent progressivement leur place sur les scènes internationales, sans renoncer à leur ancrage local.
Le cinéma comme espace de dialogue
Les projections constituent le cœur de la programmation, mais RUPTURES ne s’arrête pas aux salles obscures. Chaque séance est pensée comme un point de départ pour la discussion. Rencontres avec les réalisateurs, échanges avec le public, débats et performances artistiques prolongent les films et ouvrent de nouvelles perspectives.
Cette approche reflète une réalité de plus en plus visible dans les scènes culturelles africaines contemporaines : les frontières entre cinéma, musique, littérature et réflexion citoyenne deviennent de plus en plus poreuses. Les artistes naviguent d’un langage à l’autre pour raconter leur époque et questionner les sociétés dans lesquelles ils évoluent.
Les thèmes abordés sont nombreux : l’identité, les migrations, la mémoire, les héritages coloniaux, les inégalités sociales, la place des femmes ou encore les mutations urbaines. Mais plutôt que d’apporter des réponses toutes faites, le festival privilégie la confrontation des points de vue et la circulation des expériences.
À travers ces œuvres et ces rencontres, c’est une Afrique urbaine, créative, complexe et résolument contemporaine qui se dessine. Une Afrique qui ne se laisse pas enfermer dans les représentations héritées du passé et qui affirme, de plus en plus, sa capacité à produire ses propres récits.
Informations pratiques
RUPTURES – Les jeunesses africaines à l’écran
Du 12 au 14 juin 2026 à Paris, Ivry-sur-Seine et Romainville. Projections, rencontres, débats et performances autour des nouvelles voix du cinéma africain et afro-diasporique. Programme et réservations auprès des lieux partenaires du festival.
Le Caribana Festival sur les rives du Léman
Du 17 au 20 juin, le Caribana Festival revient à Crans-près-Céligny, en Suisse, avec une programmation où les artistes afro-urbains occupent une place de choix. Entre rap, afrobeats, influences caribéennes et musiques métissées, le rendez-vous confirme l’ancrage des cultures issues des diasporas africaines au cœur des grandes scènes européennes.
Né au début des années 1990 sur les rives du lac Léman, le Caribana Festival s’est imposé au fil des années comme l’un des événements musicaux majeurs de Suisse romande. Si sa programmation a longtemps mêlé rock, pop et musiques alternatives, elle reflète aujourd’hui les profondes évolutions du paysage musical européen.
Cette année encore, les sonorités afro-urbaines occupent une place importante. Des artistes tels que Niska, Keblack, Soolking ou encore Maureen figurent parmi les têtes d’affiche les plus attendues. Une présence qui illustre la montée en puissance d’une génération d’artistes nourris par les circulations culturelles entre l’Afrique, l’Europe et les Caraïbes.
Ces musiques ne relèvent plus d’une niche. Elles dominent désormais les plateformes de streaming, remplissent les grandes salles de concert et façonnent une partie de l’imaginaire musical des jeunes générations. L’afrobeats nigérian, les influences congolaises, les rythmes caribéens ou les sonorités maghrébines se croisent aujourd’hui dans des productions qui voyagent sans difficulté d’un continent à l’autre.
Le succès de ces artistes témoigne également de la place croissante des diasporas dans la création culturelle européenne. Longtemps cantonnées à des circuits spécialisés, elles participent désormais pleinement à la définition des tendances musicales contemporaines.
Nouvelles circulations culturelles
Au-delà des concerts, le Caribana offre une photographie intéressante des transformations culturelles à l’œuvre en Europe. Les frontières musicales se brouillent de plus en plus, tandis que les influences circulent à une vitesse inédite grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes numériques.
Les artistes programmés cette année incarnent cette réalité. Né en France de parents congolais, Niska est devenu l’une des figures majeures du rap francophone. Keblack revendique lui aussi des influences congolaises qui irriguent régulièrement sa musique. Quant à Soolking, il construit depuis plusieurs années un pont musical entre l’Algérie, la France et les sonorités internationales.
La présence de la chanteuse franco-camerounaise Maureen illustre également l’émergence d’une nouvelle scène féminine africaine et afro-descendante qui gagne en visibilité sur les grandes scènes internationales.
Cette diversité des parcours rappelle combien les créations contemporaines se nourrissent désormais de multiples appartenances. Les artistes circulent, collaborent et mêlent les références sans se soucier des frontières culturelles traditionnelles.
Dans ce contexte, le Caribana apparaît comme bien davantage qu’un simple festival estival. Il offre une fenêtre sur les transformations d’un paysage musical où les influences africaines et diasporiques occupent désormais une place centrale.
Informations pratiques
Caribana Festival
Du 17 au 20 juin 2026 à Crans-près-Céligny, en Suisse. Concerts, découvertes musicales et têtes d’affiche internationales dans un cadre exceptionnel au bord du lac Léman. Programmation, billetterie et renseignements sur les plateformes officielles du festival.
Le FALFA à Bordeaux donne voix aux imaginaires africains
Les 19 et 20 juin, Bordeaux accueille la première édition du Festival africain du livre et du film d’animation (FALFA). Dédié à la littérature jeunesse, à la bande dessinée et au cinéma d’animation, l’événement entend donner toute leur place aux récits africains et afro-descendants, encore trop peu visibles dans les grands circuits culturels.
Pendant longtemps, les productions culturelles africaines ont été associées à des thèmes jugés « sérieux » : histoire, politique, mémoire ou développement. Le FALFA prend le contre-pied de cette vision réductrice en s’intéressant à un autre territoire : celui de l’imaginaire.
Installé au Hangar 14, sur les quais de Bordeaux, le festival met à l’honneur la littérature jeunesse, la bande dessinée, l’illustration, les arts visuels et le film d’animation africain. Une manière de rappeler que le continent ne produit pas seulement des récits ancrés dans le réel, mais aussi des univers fantastiques, des héros, des légendes, des fictions et des mondes inventés.
Pensé comme un lieu de découverte et de transmission, le FALFA s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux familles, aux enseignants, aux professionnels du livre ou simplement aux curieux désireux d’explorer une création encore peu représentée dans l’espace francophone.
Cette première édition met notamment à l’honneur trois pays particulièrement dynamiques dans le domaine de la création graphique et littéraire : la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria. Trois scènes culturelles qui voient émerger depuis plusieurs années une nouvelle génération d’auteurs, d’illustrateurs et de créateurs capables de mêler traditions narratives, cultures populaires et esthétiques contemporaines.
Livres, BD et animation à la rencontre du public
Le FALFA ne se présente pas comme un simple salon du livre. Les organisateurs ont imaginé un événement pluridisciplinaire où se croisent auteurs, illustrateurs, éditeurs, studios d’animation, libraires et artistes visuels.
Au programme figurent des rencontres littéraires, des séances de dédicaces, des ateliers destinés au jeune public, des projections de films d’animation, des tables rondes ainsi que plusieurs masterclasses consacrées aux métiers de l’image et de la narration.
L’un des enjeux du festival est également de mettre en lumière un secteur en pleine croissance. Du Nigeria à la Côte d’Ivoire, du Kenya à l’Afrique du Sud, les industries de l’animation connaissent un développement rapide, porté par la jeunesse des populations, la diffusion des outils numériques et l’émergence de nouveaux studios créatifs.
Cette évolution accompagne un phénomène plus large : la volonté de produire des contenus qui parlent directement aux publics africains tout en circulant à l’international. Dans les livres comme dans les films d’animation, les créateurs s’emparent désormais de mythologies locales, de récits historiques ou de réalités contemporaines pour construire leurs propres univers.
En choisissant de réunir ces différentes disciplines, le FALFA participe à cette dynamique. Il rappelle que les imaginaires sont aussi un enjeu culturel majeur. Qui raconte les histoires ? Quels héros sont proposés aux enfants ? Quelles images du monde transmet-on aux générations futures ?
À travers ses auteurs, ses illustrateurs et ses cinéastes, le festival apporte une réponse simple : celle d’une Afrique qui ne se contente plus d’être représentée, mais qui produit et diffuse elle-même ses récits.
Informations pratiques
Festival africain du livre et du film d’animation (FALFA)
Les 19 et 20 juin 2026 au Hangar 14 à Bordeaux. Rencontres littéraires, bande dessinée, illustration, projections de films d’animation, ateliers jeunesse, dédicaces et masterclasses autour des imaginaires africains et afro-descendants. Entrée gratuite. Programme complet sur le site du festival.
« The Polygamist », les secrets d’une famille sud-africaine sur Netflix
Disponible sur Netflix depuis le 12 juin, « The Polygamist » adapte le roman à succès de l’écrivaine zimbabwéenne Sue Nyathi. Entre drame familial, pouvoir, ambition et trahisons, cette production sud-africaine explore les failles d’un homme dont l’empire économique menace de s’effondrer sous le poids de ses mensonges.
À première vue, Jonasi Gomora a tout pour incarner la réussite. Entrepreneur prospère, chef d’entreprise respecté, figure admirée de son entourage, il affiche également une vie familiale qui semble irréprochable. Son épouse, Joyce, cultive sur les réseaux sociaux l’image d’un couple exemplaire et d’une famille unie.
Mais derrière cette façade soigneusement entretenue se cache une réalité beaucoup plus instable. Jonasi mène plusieurs vies à la fois. Épouses, maîtresses, relations secrètes et arrangements tacites finissent par former un équilibre fragile qui menace de se rompre à tout instant. Lorsque les vérités commencent à émerger, c’est l’ensemble de son univers qui vacille.
Adaptée du roman publié en 2012 par l’autrice zimbabwéenne Sue Nyathi, la série s’intéresse moins à la polygamie elle-même qu’aux rapports de pouvoir qu’elle révèle. Argent, statut social, dépendance affective, loyauté familiale et quête de reconnaissance se croisent dans une intrigue où chacun tente de préserver sa place.
Portée par S’dumo Mtshali dans le rôle de Jonasi et Gugu Gumede dans celui de Joyce, la série s’inscrit dans la tradition des grands drames populaires sud-africains tout en bénéficiant des moyens d’une production Netflix ambitieuse. Avec vingt-deux épisodes, elle constitue la plus importante « supernovela » sud-africaine produite à ce jour par la plateforme.
Une Afrique contemporaine loin des clichés
L’intérêt de « The Polygamist » réside aussi dans le portrait qu’elle dresse de l’Afrique urbaine contemporaine. On est loin ici des représentations folkloriques ou misérabilistes souvent associées au continent dans les productions occidentales.
La série se déroule dans un univers d’affaires, de réseaux sociaux, de réussite économique et d’ambition personnelle. Les personnages évoluent dans un monde moderne où les questions de réputation, de visibilité publique et de pouvoir financier occupent une place centrale. Pourtant, les héritages culturels et les structures familiales continuent d’exercer leur influence sur les trajectoires individuelles.
À travers ses personnages féminins, la série interroge également la manière dont les femmes négocient leur place au sein de systèmes où le pouvoir demeure largement masculin. Chaque épouse ou maîtresse incarne une stratégie différente face à la domination, à l’amour, à la dépendance ou à l’émancipation.
Cette tension entre modernité et héritage constitue l’un des fils rouges du récit. Elle explique sans doute pourquoi l’histoire imaginée par Sue Nyathi continue de trouver un écho plus de dix ans après la publication du roman.
Avec « The Polygamist », Netflix poursuit par ailleurs son investissement dans les productions africaines originales, après le succès de séries comme « Blood & Water », « Unseen » ou « Kings of Jo’Burg ». Une évolution qui témoigne du poids croissant des industries audiovisuelles africaines sur les plateformes internationales.
Informations pratiques
Titre : « The Polygamist »
Plateforme : Netflix
Pays : Afrique du Sud
Date de mise en ligne : 12 juin 2026
Créé d’après le roman de : Sue Nyathi
Distribution : Gugu Gumede, S’dumo Mtshali, Kwanele Mthethwa, Kenneth Nkosi, S’thandiwe Kgoroge et Celeste Ntuli.
Format : 22 épisodes.
Shaela Gold face aux blessures de l’exil
Publié le 15 mai aux éditions Beta Publisher, « L’étreinte des contraires » de Shaela Gold rejoint la collection engagée « À Sexe Égal ». Entre Afrique de l’Ouest et Europe, ce premier roman suit le parcours d’une femme confrontée aux violences, aux héritages culturels et aux contradictions qui façonnent les trajectoires féminines contemporaines.
Certaines histoires racontent un destin. D’autres éclairent des mécanismes plus vastes. « L’étreinte des contraires » appartient à cette seconde catégorie. À travers le personnage de Shae, son héroïne, Shaela Gold retrace le parcours d’une femme née en Afrique de l’Ouest et confrontée dès l’enfance à la violence, aux injonctions sociales et aux rapports de domination qui structurent son environnement.
Le récit conduit le lecteur d’Abidjan à Lomé, puis vers Genève et les grandes institutions internationales. À première vue, tout semble indiquer une trajectoire de réussite. Pourtant, derrière l’ascension sociale et professionnelle se déploie une réalité plus complexe. Les blessures du passé continuent d’accompagner l’héroïne, tandis que les rapports de pouvoir se déplacent sans jamais totalement disparaître.
Famille, couple, milieu professionnel : le roman montre comment certaines formes de domination s’inscrivent dans les structures sociales autant que dans les relations les plus intimes. Sans discours militant appuyé, Shaela Gold met en scène les tensions permanentes auxquelles sont confrontées de nombreuses femmes partagées entre plusieurs univers culturels, plusieurs systèmes de valeurs et plusieurs attentes parfois contradictoires.
Cette dimension transnationale constitue l’une des forces du livre. L’autrice évite les oppositions simplistes entre Afrique et Europe pour montrer comment les mécanismes de contrôle, les violences symboliques ou les inégalités de genre prennent des formes différentes selon les contextes mais continuent de peser sur les trajectoires individuelles.
Entre résilience et lucidité
Publié dans la collection « À Sexe Égal », consacrée aux questions d’égalité et de justice sociale, « L’étreinte des contraires » s’inscrit dans une ligne éditoriale qui privilégie les récits capables d’interroger les structures de pouvoir sans sacrifier la dimension humaine.
Le roman aborde ainsi plusieurs thèmes particulièrement actuels : les violences conjugales et intrafamiliales, la domination masculine, les conséquences psychologiques des traumatismes, l’exil, la reconstruction identitaire ou encore les ambiguïtés de la réussite sociale. Car l’une des questions centrales du livre demeure celle-ci : peut-on réellement se libérer de son passé lorsque celui-ci continue de façonner notre manière d’aimer, de travailler et d’habiter le monde ?
Loin de proposer des réponses simples, Shaela Gold privilégie la nuance. Ses personnages évoluent dans une zone grise où se mêlent affection, dépendance, loyauté familiale, désir d’émancipation et culpabilité. Cette complexité donne au récit une épaisseur particulière et évite l’écueil du récit à thèse.
L’écriture, directe et sans détour, accompagne cette volonté de regarder la réalité en face. Les épisodes douloureux ne sont ni édulcorés ni dramatisés à l’excès. Ils s’inscrivent dans une narration qui cherche avant tout à comprendre comment les individus se construisent au sein de systèmes qui les dépassent.
À travers ce premier roman, Shaela Gold propose ainsi une réflexion sur les héritages invisibles qui traversent les existences. Un texte qui parle de violence, certes, mais aussi de survie, de résistance et de la difficulté de se réinventer lorsque le passé continue de murmurer à l’oreille du présent.
Informations pratiques
Titre : « L’étreinte des contraires »
Autrice : Shaela Gold
Éditeur : Beta Publisher
Collection : « À Sexe Égal »
Date de parution : 15 mai 2026
ISBN : 978-2-38392-118-9
Renseignements : www.betapublisher.com
Esther Ngoumou explore les vertiges de l’emprise religieuse
Avec « La maison de Dieu a brûlé… », Esther Ngoumou signe un roman tendu autour de la foi, de la détresse et de la manipulation spirituelle. À travers le destin de deux femmes happées par les promesses d’une « prieuse », l’autrice interroge ce besoin humain de croire, même lorsque la croyance devient piège.
La foi est souvent présentée comme un refuge. Un lieu où l’on vient chercher du sens, du réconfort ou une force capable de traverser les épreuves. Mais que se passe-t-il lorsque cette quête spirituelle tombe entre les mains de ceux qui prétendent détenir des réponses à tout ? C’est la question qui traverse « La maison de Dieu a brûlé… », le nouveau roman d’Esther Ngoumou publié aux éditions Jets d’Encre.
L’histoire suit deux femmes aux parcours radicalement différents. Huguette, mère célibataire confrontée à la précarité, tente de survivre dans un quotidien marqué par les difficultés matérielles. Amélie, au contraire, mène une carrière brillante mais voit ses certitudes vaciller lorsqu’une ménopause précoce menace son désir de maternité. Rien ne semble les rapprocher, sinon une même fragilité et une même rencontre : celle de Baba, une femme présentée comme une intermédiaire privilégiée entre Dieu et les hommes.
Pour Huguette comme pour Amélie, Baba apparaît d’abord comme une source d’espoir. Ses paroles rassurent, ses promesses réconfortent et ses certitudes offrent un soulagement immédiat face à l’incertitude. Peu à peu pourtant, la relation change de nature. Les demandes se multiplient, les sacrifices s’accumulent et l’obéissance devient une condition du salut promis.
Le roman montre avec finesse comment l’emprise ne s’installe que rarement par la contrainte directe. Elle progresse à travers les besoins, les peurs et les attentes de ceux qui cherchent une issue à leur souffrance. Ce sont précisément ces failles humaines qu’explore Esther Ngoumou tout au long de son récit.
Les mécanismes invisibles de la manipulation
L’un des intérêts du roman réside dans sa capacité à dépasser la seule question religieuse. Derrière la figure de Baba se dessine une réflexion plus large sur les rapports de pouvoir et sur les mécanismes psychologiques qui permettent à certaines formes de domination de s’exercer.
La solitude, le désir d’enfant, la précarité, la peur de l’échec ou encore le besoin d’être aimé deviennent autant de portes d’entrée vers une dépendance progressive. Les personnages ne sont jamais réduits à leur naïveté. Au contraire, l’autrice montre combien les individus les plus vulnérables peuvent être conduits à accepter l’inacceptable lorsqu’ils sont persuadés d’agir pour leur bien ou celui de leurs proches.
Cette approche donne au roman une dimension universelle. Si la religion occupe ici une place centrale, les mécanismes décrits pourraient tout aussi bien s’observer dans d’autres formes d’autorité ou d’influence. Le livre parle finalement de confiance, de pouvoir et de la manière dont certains individus parviennent à transformer la détresse des autres en instrument de contrôle.
Juriste, cheffe d’entreprise et fondatrice de la Communauté de Cana, Esther Ngoumou apporte à son récit un regard nourri par l’observation des réalités humaines et sociales. Son écriture directe privilégie l’efficacité narrative et met l’accent sur les dilemmes intérieurs de ses personnages plutôt que sur le spectaculaire.
Avec « La maison de Dieu a brûlé… », elle livre ainsi une fiction qui questionne la frontière entre foi sincère et manipulation, entre spiritualité et emprise. Un roman qui rappelle que le besoin de croire peut parfois devenir le terrain le plus fertile pour ceux qui cherchent à exercer leur pouvoir sur autrui.
Informations pratiques
Titre : « La maison de Dieu a brûlé… »
Autrice : Esther Ngoumou
Éditeur : Jets d’Encre
Genre : Roman
Pagination : 220 pages
Prix : 20,40 €
ISBN : 978-2-38580-264-6
Disponible en librairie et sur le site de l’éditeur.
