Avec La Légende, Boualem Sansal raconte sa prison algérienne. Mais il serait réducteur d’y voir un simple récit de détention. C’est aussi une tournée d’inspection des fidélités françaises. Diplomates trop prudents, éditeurs ingrats, journalistes suspects, amis défaillants : après onze mois derrière les barreaux, l’écrivain semble être revenu avec une conviction supplémentaire, celle que les cellules les plus peuplées ne sont pas toujours les prisons.
Les prisons ont cette particularité de révéler les ennemis. Elles semblent aussi, parfois, en fabriquer quelques-uns de plus. Avec La Légende, Boualem Sansal revient sur sa détention en Algérie mais semble également revisiter les fidélités, les silences et les déceptions qui ont accompagné cette épreuve. À croire que le combat ne s’est pas arrêté aux portes de la prison.
À en croire les extraits déjà publiés et les nombreux entretiens accordés à l’occasion de sa sortie, La Légende n’est pas seulement le récit des 361 jours passés par Boualem Sansal dans les prisons algériennes. Le livre semble également raconter une autre histoire : celle des soutiens jugés insuffisants, des fidélités décevantes et des trahisons plus ou moins avérées.
Le régime algérien y figure naturellement au premier rang des accusés. Il bénéficie toutefois d’une compagnie de plus en plus nombreuse.
Les diplomates français n’auraient pas été assez fermes. Certains médias n’auraient pas compris. Des intellectuels n’auraient pas parlé. Des amis n’auraient pas été suffisamment présents. À ce rythme, on finit presque par se demander si quelqu’un, quelque part, a réellement été à la hauteur des attentes de l’écrivain.
Et surtout Gallimard.
La rupture avec son éditeur historique constitue l’un des épisodes les plus révélateurs de cette séquence. Après des décennies dans la prestigieuse maison parisienne, Sansal rejoint Grasset pour publier La Légende. Dans une autre époque, un écrivain changeait d’éditeur et seuls les comptables s’en préoccupaient. En 2026, un écrivain change d’éditeur et l’on croit assister à une crise d’État.
Il faut dire que Grasset appartient au groupe Hachette, lui-même contrôlé par Vincent Bolloré. Aussitôt, les protestations se multiplient. Des auteurs quittent la maison. D’autres dénoncent ce qu’ils perçoivent comme un symbole politique autant qu’éditorial.
Boualem Sansal affirme ne pas comprendre cette agitation. Cette incompréhension revient souvent dans ses prises de parole récentes.
L’écrivain revendique sa liberté, refuse les étiquettes idéologiques et affirme n’appartenir à aucun camp. Mais il semble régulièrement surpris que ses choix soient interprétés dans un paysage intellectuel où chacun passe désormais son temps à ranger les autres dans des camps.
Le survivant et ses déceptions
À lire les éléments déjà disponibles, La Légende semble moins raconter uniquement ce qui s’est passé derrière les murs d’une prison que ce qui s’est produit autour de cette prison.
Qui a parlé ? Qui s’est tu ? Qui a soutenu ? Qui n’a pas suffisamment soutenu ? La détention devient ainsi le point de départ d’un examen des loyautés humaines.
Il serait évidemment imprudent de tirer des conclusions définitives sans avoir lu l’ouvrage. Mais les extraits diffusés donnent le sentiment que la question des déceptions y occupe une place presque aussi importante que le récit carcéral lui-même.
Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas de savoir qui a raison. Le plus intéressant est cette mécanique qui semble transformer progressivement chaque réserve en abandon, chaque désaccord en déception et chaque critique en trahison.
L’épisode récent du « je quitte la France » s’inscrit d’ailleurs assez naturellement dans cette logique.
L’annonce fit immédiatement le tour des médias. Après la prison algérienne, l’exil français. Après les geôliers, les ingrats. Le scénario possédait tous les ingrédients d’un grand moment national : un écrivain blessé, une France décevante, des valises prêtes à être bouclées et une indignation soigneusement entretenue.
Puis, quelques jours plus tard, changement de décor. Il ne partirait finalement pas.Il s’agissait simplement d’un « coup de colère ». Les valises pouvaient retourner au placard.
La formule mérite pourtant qu’on s’y arrête.
Car à lire les comptes rendus de presse, les interviews et les extraits déjà disponibles, on pourrait être tenté de voir dans La Légende non seulement un récit de détention, mais aussi le prolongement d’une colère qui déborde largement l’épisode carcéral.
Après Alger, Paris
Il y a quelque chose de paradoxal dans cette histoire.
La France n’a pas seulement accueilli Boualem Sansal. Elle l’a publié, promu, récompensé et, ces derniers mois, largement soutenu sur le plan diplomatique.
C’est sans doute ce qui rend son récent désir d’exil si déroutant.
Non parce qu’un écrivain devrait être lié à vie par une quelconque obligation de gratitude. Les nations ne sont pas des familles et les intellectuels ne prêtent pas serment d’allégeance.
Mais parce que cette déclaration semble prolonger un mouvement déjà perceptible : après les autorités algériennes, les diplomates français ; après les diplomates, Gallimard ; après Gallimard, certains journalistes ; après les journalistes, certains intellectuels ; et désormais, l’espace d’un instant, la France elle-même.
Comme si le cercle des déceptions devait sans cesse s’élargir.
À force de dresser la liste de ceux qui ont failli, une question finit par émerger : que reste-t-il lorsque les geôliers, les éditeurs, les critiques, les amis, les diplomates et même le pays d’accueil rejoignent la même galerie des décevants ?
Peut-être une solitude intellectuelle. Peut-être aussi la tentation de confondre désaccord et trahison.
Et c’est peut-être là que réside le véritable intérêt de La Légende. Derrière le récit d’une détention apparaît, au moins dans les extraits et les déclarations déjà disponibles, le portrait d’un homme dont le cercle de confiance semble se rétrécir à mesure que s’allonge celui des coupables.
Reste évidemment à lire le livre pour savoir si cette impression résiste à l’épreuve du texte.
Mais si les entretiens accordés à l’occasion de sa sortie en reflètent fidèlement l’esprit, une curiosité statistique finit par apparaître.
Le régime algérien. Puis Gallimard. Puis certains diplomates. Puis certains journalistes. Puis certains intellectuels. Puis quelques anciens amis. Puis, l’espace d’un instant, la France elle-même.
À force d’agrandir le cercle des décevants, il est fort à parier qu’à la fin de l’histoire, il n’en restera qu’un.
Et encore : rien ne garantit qu’il ne finira pas, lui aussi, par se décevoir.
