L’entreprise, laboratoire de l’audace africaine

22/05/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans L’Audace africaine, Léontine Atayi Relange pense l’entreprise comme un espace de désaliénation, d’émancipation et de souveraineté. Loin des vieux clichés sur l’entrepreneuriat africain, elle y esquisse une mutation intime, collective et politique du continent.

Une chronique de Paolo Vieira

Publié en 2025, L’Audace africaine commence par déjouer les conventions en présentant d’emblée le rôle de la trajectoire de l’autrice dans la formulation de sa vision. Le modèle disruptif qu’offrit la mère, la double appartenance à l’Afrique et à l’Europe et un parcours de professionnelle de l’humain en entreprise entretiennent le dialogue entre les dynamiques globales de l’Afrique et les chemins personnels de la subjectivation. La subjectivation désigne le processus par lequel l’individu acquiert une identité qui lui est personnelle. Une démarche délicate qui demande, comme Léontine Atayi Relange l’explique tout au long de son livre, des exercices de désaliénation, de transformation, de réinvention et d’émancipation. Cette mutation mentale ne plonge pas dans ce que l’on nommait, il y a bien longtemps et à tort, l’ajustement culturel de l’Africain. Ainsi, Daniel Etounga Manguelle, dans L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ?, paru en 1991, reliait la stagnation du secteur privé aux obstacles à la modernité générés par la société camerounaise, extrapolée à tout le continent.

Sans oser, ou réussir à le formuler comme Daniel Etounga Manguelle, l’analyse occidentale de la pratique africaine des activités économiques évoquait aussi l’écosystème social et imaginaire supposément défavorable à l’entrepreneuriat noir. Les spécialistes de l’usine ou les universitaires rassemblés sous la houlette de Stephen Ellis et Yves-A. Fauré dans Entreprises et entrepreneurs africains — Paris, Karthala/ORSTOM, 1995 — agrégeaient pêle-mêle la pression communautaire ou familiale, incitant à l’abus de biens sociaux, le mythe du chef qui déresponsabilise les cadres, le temps élastique qui nuit à la productivité, etc. Toutes les entrées des contributions de cette somme fastidieuse sont absentes, en 2026, de L’Audace africaine: Afrique subsaharienne, politique industrielle, petites et moyennes entreprises, chefs d’entreprise, entrepreneurship, businessmen, etc.

L’Audace africaine n’a donc rien à voir avec l’imaginaire et/ou le business d’un mode noir de conduite de l’entreprise. Mais ce livre se distingue également de manière radicale des deux pères fondateurs de la science du travail rationnel et de la technologie de l’organisation, F. W. Taylor et H. Fayol, souvent réunis sous la dénomination d’« école classique ». Taylor sera pris pour référence à la fois par Lénine et Henry Ford. Taylor et Fayol sont tous les deux les champions de l’action organisée et de la concentration de la production dans le temps. Ils manifestent une commune aversion pour les « incapables » qui ne peuvent ou ne veulent s’adapter aux « Temps modernes ».

Léontine Atayi Relange
Désaliéner l’entreprise, réinventer le continent

Cités dans le corps du texte, et non en notes de bas de page, Nietzsche, Fanon, Hegel montrent la visée émancipatrice de l’autrice de L’Audace africaine. En praticienne de la transformation des entités et des sujets, elle dénoue les schémas limitants et leurs composantes: croyances, dépendances, préjugés, pertes de confiance, etc. Cette introspection partagée en entreprise permet l’enchâssement des sujets individuels dans la stratégie continentale africaine de redéfinition des relations avec le reste du monde. Il ne s’agit pas d’une déconnexion des autres continents, mais plutôt de la fabrication d’une autonomie collective et individuelle intégrant le feedback endogène et exogène. Ambition et audace, avec un impact attendu de cette thermodynamique du sous-système entrepreneurial: un nouveau contrat social, un leadership souverain et éthique, des rapports réajustés de l’Afrique avec les puissances mondiales, etc.

Cet élan libérateur provient de la nécessité de dévoiler l’aspect historique, voire idéologique, de la structure de domination — héritage invisible de l’esclavage et du colonialisme — réactualisée chaque jour pour les Africain(e)s dans ce que l’autrice nomme la servitude involontaire.

D’autant plus qu’à travers la sphère non étatique, on assiste à la formulation postcoloniale de la gouvernance, grâce à l’émergence de dynamiques plurielles d’innovations et de créativité sociales. De fait, l’émiettement de nombreuses fonctions sociales de l’État, dû à la précarisation continue des institutions, ne cesse de déboucher sur des trajectoires centrifuges échappant au seul diktat de l’élite au pouvoir. Ainsi l’Afrique adopte, de Dakar à Nairobi, la responsabilité sociale des entreprises. Au Nigeria, la RSE est née de la crise des Ogonis dans les années 1990. Shell et d’autres compagnies pétrolières, opérant dans le delta du Niger, ont essayé de préserver leur réputation à la suite de la crise, en se présentant comme des acteurs socialement sensibles. Depuis lors, la RSE est devenue une pratique et une politique courante dans les principaux secteurs de l’activité économique nationale. Sa mise en œuvre se traduit principalement par des contributions au développement local à travers la mise à disposition d’infrastructures socio-économiques de base. Dans cette filiation, Léontine Atayi Relange n’hésite pas à rappeler l’exigence de réparations adressée à toutes les entreprises occidentales, de l’époque de l’esclavage à l’extractivisme actuel, en passant par l’enfer colonial de la spoliation.

Au cœur de cette nouvelle configuration postcoloniale de l’entreprise, l’ancrage en soi se révélerait comme un facteur historique de la métamorphose profonde du continent, encore insuffisamment conceptualisé dans l’état actuel de la littérature africaniste. Pour cela, il faut de l’audace, car « espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir », écrit André Comte-Sponville. Alors que l’audace relève de la transgression, de l’anticipation et de l’action, soit la combinaison de la connaissance, de la puissance et de la réalisation. On renoue ainsi avec le cadre théorique et pratique établi par Walter Rodney dans The Grounding with my Brothers. Rodney demande un engagement actif et novateur à l’intellectuel africain et caribéen. Celui-ci n’est pas enfermé dans sa salle de classe et ne se contente pas de quelques articles de presse: il développe des espaces d’échange, et son travail s’ancre dans la communauté comme dans son environnement immédiat, physique, historique et culturel. Ce geste de constitution de communautés est déjà révolutionnaire, car il permet une parole, et in fine une action, à partir d’une prise de conscience des individus opprimés, et non pas une imposition par le haut de directions en inadéquation avec les conditions réelles de l’émancipation dans les organisations et dans la cité.


L’Audace africaine. L’entreprise comme laboratoire d’un continent en action
Léontine Atayi Relange
Hello Éditions, 132 pages, 16,90 €
Décembre 2025