Rencontre avec Ama Ata Aidoo, la voix qui dérange

11/05/2026 – Patricia Bechard

Le 12 mai 2026, MansA consacre une rencontre à Ama Ata Aidoo à l’occasion de la traduction française de Notre Sœur Rabat-Joie. Une redécouverte importante d’une figure majeure de la littérature féministe et anticoloniale africaine, longtemps restée méconnue dans l’espace francophone.

Certaines œuvres traversent les décennies sans perdre leur force. Publié en anglais en 1977, Our Sister Killjoy d’Ama Ata Aidoo appartient à cette catégorie rare de textes qui continuent d’interroger le présent avec une étonnante modernité. Presque cinquante ans après sa parution initiale, le roman paraît enfin en français sous le titre Notre Sœur Rabat-Joie. À cette occasion, MansA organise le 12 mai 2026 une rencontre consacrée à cette œuvre fondatrice de la littérature féministe africaine.

L’événement dépasse largement le simple cadre littéraire. Il participe à une redécouverte plus large d’Ama Ata Aidoo dans l’espace francophone, où cette figure majeure des lettres africaines demeure paradoxalement peu connue malgré son influence internationale considérable.

Née en 1942 au Ghana et décédée en 2023, Ama Ata Aidoo a construit une œuvre abondante mêlant romans, théâtre, poésie, nouvelles et essais. Son écriture explore les héritages du colonialisme, les contradictions des sociétés postcoloniales et la condition des femmes africaines. Professeure d’université au Ghana, au Kenya, au Zimbabwe ou encore aux États-Unis, elle a également mené un important combat pour l’éducation et l’accès des femmes noires à l’écriture.

Dans Notre Sœur Rabat-Joie, Ama Ata Aidoo suit le parcours de Sissie, une jeune Ghanéenne qui obtient une bourse pour séjourner en Europe au lendemain des indépendances africaines. Ce voyage, qui la mène notamment d’Allemagne en Angleterre, devient progressivement une expérience de désillusion politique et culturelle.

Le roman inverse le regard habituel des récits coloniaux. Ici, ce n’est plus l’Occident qui observe l’Afrique, mais une jeune femme africaine qui examine les sociétés européennes, leurs contradictions et les rapports de domination qui continuent de structurer les relations entre anciens colonisateurs et anciennes colonies.

Ama Ato Aidoo

Décoloniser le regard

Cette inversion du regard constitue l’un des aspects les plus marquants du livre. Ama Ata Aidoo met en scène une héroïne lucide, sceptique et souvent ironique face aux imaginaires occidentaux sur l’Afrique mais aussi face aux élites africaines fascinées par l’Europe.

Le texte mélange prose et vers libres dans une forme littéraire expérimentale qui participe à sa singularité. Entre satire, poésie et réflexion politique, Notre Sœur Rabat-Joie déconstruit plusieurs récits dominants sur la modernité, l’émancipation ou les relations postcoloniales.

Le roman apparaît aujourd’hui comme un texte fondateur des pensées féministes africaines contemporaines. Bien avant que les débats sur la décolonisation des savoirs ou les études postcoloniales ne gagnent une visibilité internationale, Ama Ata Aidoo interrogeait déjà les effets durables de la colonialité sur les imaginaires, les rapports sociaux et les subjectivités africaines.

L’œuvre se distingue aussi par son refus des catégories simplistes. Ama Ata Aidoo ne réduit jamais ses personnages à des symboles politiques. Elle s’intéresse autant aux tensions intimes qu’aux structures historiques. Chez elle, le politique traverse les corps, les relations affectives, les déplacements et les expériences quotidiennes.

La rencontre organisée par MansA réunira plusieurs intervenants issus des champs littéraires, universitaires et artistiques. Parmi eux figure Mame-Fatou Niang, professeure à Carnegie Mellon University et spécialiste des géographies noires et des études afro-européennes. Ses travaux portent notamment sur les questions de noirité en France et sur l’institutionnalisation des études noires.

Participera également Patricia Houéfa Grange, poétesse et co-traductrice du roman. Née à Cotonou, son travail explore les questions de transmission, de multiculturalité et de corporalité à travers plusieurs héritages africains et européens. Guillaume Cingal, spécialiste des littératures anglophones et postcoloniales à l’Université de Tours, également co-traducteur du livre, prendra lui aussi part à la discussion.

La modération sera assurée par Sacha Shiro, membre de la revue Ròt-Bò-Krik et étudiante en études de genre, postcoloniales et subalternes à la Sorbonne Nouvelle.

Cette rencontre illustre plus largement l’intérêt croissant pour les littératures africaines dans les espaces culturels francophones. Longtemps marginalisées dans les circuits éditoriaux dominants, plusieurs autrices africaines connaissent aujourd’hui une redécouverte internationale portée par les débats sur les mémoires coloniales, les féminismes décoloniaux et les circulations diasporiques.

Dans ce contexte, la traduction française de Notre Sœur Rabat-Joie apparaît comme un événement littéraire important. Elle permet enfin à un lectorat francophone plus large d’accéder à un texte qui a profondément marqué plusieurs générations d’écrivaines, de chercheuses et de militantes africaines.

Près d’un demi-siècle après sa publication, le roman conserve une force remarquable. Les questions qu’il pose sur le regard occidental, les héritages coloniaux, la circulation des élites africaines ou les ambiguïtés des indépendances restent profondément actuelles.

Informations pratiques

Rencontre autour de Notre Sœur Rabat-Joie
Date: 12 mai 2026
Organisateur: MansA Book Club
Autrice: Ama Ata Aidoo (1942-2023)
Ouvrage: Notre Sœur Rabat-Joie (Our Sister Killjoy)
Intervenants: Mame-Fatou Niang, Patricia Houéfa Grange, Guillaume Cingal
Modération: Sacha Shiro
Thèmes: littérature africaine, féminisme, postcolonialisme, traduction, diasporas africaines