À l’Institut du monde arabe, l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » ne se contente pas de montrer des vestiges. Avec la table ronde « Byblos ou Jbeil ? », elle rappelle qu’une ville ancienne continue d’agir dans le présent, en touchant à la transmission, à l’accessibilité et surtout aux débats contemporains sur l’identité libanaise.
L’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » déploie neuf millénaires d’histoire à travers objets, vestiges et découvertes archéologiques. Mais à l’Institut du monde arabe, elle ne se limite pas à une célébration savante du passé. Elle fait surgir une question pleinement contemporaine : que devient une ville antique lorsqu’elle continue d’agir dans les imaginaires, les appartenances et les débats du présent ? C’est précisément ce que met au jour la table ronde « Byblos ou Jbeil ? Question sur l’identité contemporaine de la ville », sans doute l’un des rendez-vous les plus révélateurs de la programmation entourant l’exposition.
Car à travers cette simple hésitation entre deux noms se découvre bien davantage qu’une affaire de vocabulaire. Ce qui s’y joue touche à la manière dont le Liban se raconte, se représente et hiérarchise ses héritages. Dire Byblos ou dire Jbeil, ce n’est pas seulement choisir entre un nom ancien et un nom arabe. C’est faire affleurer des lectures concurrentes de l’histoire, des sensibilités culturelles distinctes, parfois même des visions opposées de l’identité libanaise. La force de l’IMA est justement de ne pas isoler cette question dans un débat abstrait. Elle l’inscrit dans un ensemble plus large où la transmission du patrimoine devient aussi un travail sur le présent.
L’exposition apparaît alors sous un jour différent. Elle ne montre pas seulement une ville antique prestigieuse ; elle construit un espace de médiation où Byblos cesse d’être un simple objet du passé pour redevenir une question vivante. Ce déplacement est essentiel. Il évite de réduire le patrimoine à une matière figée, enfermée sous verre, admirée à distance. Il suggère au contraire qu’un site historique n’a de véritable portée que s’il continue de produire du sens dans le temps qui vient, s’il reste capable de nourrir des récits, des débats et des usages contemporains.
Cette logique traverse toute la programmation. L’IMA ne s’adresse pas uniquement aux amateurs d’archéologie ni aux visiteurs déjà familiers des grandes civilisations méditerranéennes. L’institution pense aussi aux familles, aux enseignants, aux visiteurs sourds signants, aux visiteurs déficients visuels, aux professionnels du champ social et à tous ceux qui souhaitent entrer dans l’exposition par une autre voie que celle de l’érudition pure. Cette ouverture n’a rien d’accessoire. Elle fait partie du sens même du projet. Elle dit qu’un patrimoine ne vaut pleinement que s’il peut être partagé, relayé, raconté et rendu réellement accessible.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre des propositions comme L’Heure du conte, autour de Najoua Darwiche et de ses « Parfums de cardamome : contes et récits du Liban ». Le recours au récit oral rappelle qu’un héritage ne se transmet pas seulement par les cartels, les vitrines et les objets. Il passe aussi par la parole, par l’imaginaire, par cette mémoire racontée qui permet aux plus jeunes d’entrer à leur tour dans un monde ancien. L’exposition ne se contente donc pas d’instruire. Elle cherche aussi à créer des conditions de familiarité sensible avec le passé.
L’exposition se prolonge également vers le monde éducatif. L’Après-midi enseignants, prévu le mercredi 15 avril 2026 de 14h30 à 16h30, propose une visite guidée dédiée aux enseignants en activité. L’idée est claire : faire de Byblos non seulement un sujet d’exposition, mais une ressource pédagogique. L’histoire de la Méditerranée, l’archéologie, les échanges, la longue durée, la question du patrimoine, tout cela peut ensuite entrer dans la salle de classe. L’exposition déborde ainsi sa temporalité immédiate. Elle cherche à se prolonger dans la transmission scolaire, donc dans une mémoire plus durable.
Une ville antique saisie dans les débats du présent
Le même souci anime les dispositifs pensés pour le monde éducatif. Avec l’Après-midi enseignants, Byblos devient une ressource pédagogique, susceptible d’entrer dans la salle de classe par l’histoire de la Méditerranée, les échanges, l’archéologie, mais aussi par la réflexion sur le patrimoine et sa transmission. L’exposition se prolonge ainsi au-delà de ses murs, dans le temps scolaire, dans la circulation des savoirs, dans une mémoire qui cherche à se déposer durablement.
Cette ambition se lit encore plus nettement dans les formats consacrés à l’accessibilité. Sensibilisation relais pour les professionnels et bénévoles du champ social, visites en langue des signes française, journées de découverte tactile et descriptive pour les visiteurs déficients visuels : tout cela montre que, pour l’IMA, partager le patrimoine suppose d’abord d’en rendre l’accès réel. Il ne s’agit plus seulement d’accueillir un public, mais de permettre à des médiateurs de s’approprier le contenu, de le transmettre à leur tour, de faire en sorte que l’exposition ne soit pas réservée à ceux qui possèdent déjà les codes du musée.
À cette dimension pédagogique et inclusive s’ajoute une autre approche, plus inattendue, mais tout aussi significative : celle de l’expérience sensible. Avec les balades bien-être, qui associent histoire de l’art, respiration, contemplation et atelier créatif, Byblos n’est plus seulement abordée comme une somme de connaissances à acquérir. Elle devient un espace d’attention, presque de présence. Le patrimoine quitte alors le seul registre du savoir pour toucher à celui de l’expérience intime.
Mais c’est bien la rencontre « Byblos ou Jbeil ? » qui donne à l’ensemble sa portée la plus aiguë. En plaçant au centre la question du nom, elle révèle que le patrimoine n’est jamais neutre. Une ville ancienne n’appartient pas seulement aux archéologues ou aux historiens ; elle appartient aussi aux récits que le présent projette sur elle. À travers Byblos ou Jbeil, c’est tout un débat sur l’identité phénicienne, l’héritage arabe du Liban, les imaginaires collectifs et les appartenances contemporaines qui se trouve mis en mouvement.
Informations pratiques
Table ronde: Byblos ou Jbeil ? Question sur l’identité contemporaine de la ville
Jeudi 23 avril 2026 à 19h
Salle du haut conseil, niveau 9, Institut du monde arabe
Entrée gratuite sur réservation. Cette table ronde explorera les enjeux historiques, culturels et politiques liés à l’usage de deux noms pour un même lieu, ainsi que la place de l’identité phénicienne dans l’héritage arabe du Liban contemporain.
