Le résultat de ce projet du « temps long » présente pêle-mêle et dans une chronologie approximative Charlemagne et François 1er, Matisse et les Mille et une nuits, les marchands du XIXe siècle et les adeptes des cabarets orientaux. Le tout dans « une constellation d’histoires », expliquent les conservateurs, « où se croisent récits historiques et imaginaires » D’où un malaise face à cette vision floue qui gomme, dans une amnésie regrettable, les aspérités nées du colonialisme, de l’esclavage, et du pillage des pays du Sud. Ces réalités, l’intellectuel américain désormais incontournable, Edward Saïd, les avait dénoncées dans son ouvrage « l’Orientalisme », en bouleversant les études universitaires. Or seules quelques œuvres d’artistes contemporains redonnent du sens à l’exposition du Louvre qui, malgré la richesse des œuvres, manque cruellement de colonne vertébrale.
Dès le XIe siècle, les échanges commerciaux et culturels s’intensifient en Méditerranée, donnant naissance à ce que l’on appellera l’orientalisme. Les villes italiennes développent des comptoirs commerciaux en Égypte et en Syrie. L’Occident découvre l’Orient, son sucre, ses épices, son bois, mais aussi ses objets précieux ornés d’arabesques. Lors des croisades ou des pèlerinages, les reliquaires et d’autres œuvres d’art en or et en ivoire prennent place dans les trésors des Églises ou des princes.
Le meilleur de cette exposition est consacré aux temps anciens qui précédèrent le XIXe siècle colonialiste et mercantile. Le métissage des cultures entre l’Orient et l’Occident fut l’œuvre des puissants du moment, qui se parlaient d’égal à égal. Des relations marquées par des échanges d’ambassadeurs et des cadeaux royaux se tissèrent au plus haut niveau. Les liens entre Charlemagne, roi des Francs sacré empereur en l’an 800 des Pyrénées au fleuve Elbe, et le calife Haroun al-Rachid, de la dynastie des Abbassides, qui règne du Maghreb à l’Iran, en furent l’illustration la plus spectaculaire.
La naissance d’une légende
L’olifant (ou cor) d’ivoire sculpté que l’on peut voir ci-dessus a longtemps été vénéré comme une relique de Roland, le neveu de Charlemagne, mort à la bataille de Roncevaux en combattant les Arabes, chassés de Syrie vers l’Espagne au VIIIe siècle. En réalité, il n’en est rien. L’Orient nourrit fantasmes et légendes. L’olifant date seulement du XIe siècle. Son lieu de fabrication demeure inconnu.
La légendaire amitié entre Charlemagne et le calife stimulait encore les imaginaires en 1940. Le cinéaste égyptien Ahmed Badrakhant tourne un film en noir et blanc où il évoque cette rencontre mythique entre le calife et le représentant de Charlemagne. Cet orientalisme des débuts a créé une belle légende, qui se flétrira avec le temps sous la pression de la marchandisation et des expositions coloniales, pervertissant peu à peu les échanges entre le Nord et le Sud.
L’Empire Ottoman au coeur
En 1453, la chute de l’Empire byzantin, vaincu par les Ottomans, change la donne. En 1536, la France est l’une des premières nations à signer « les capitulations », un traité d’alliance avec Constantinople, qui domine désormais l’univers méditerranéen. Plus tard, une alliance militaire consacre le rapprochement entre François Ier et Soliman le Magnifique. « Du XVIe au XVIIIe siècle, les collections royales françaises s’enrichissent de belles œuvres », notent les conservateurs.
La bonne société de l’époque souhaite alors vivre à l’heure de ces Ottomans si prisés par les cours royales. C’est ainsi qu’au cœur du XVIIIe siècle, Jean-Étienne Liotard (1702-1789), surnommé « le peintre turc », réalise une œuvre de commande représentant un commerçant anglais habillé à la turque, ainsi que son épouse, fille d’un consul français, dont la tenue s’inspire des codes vestimentaires alors en vogue à Istanbul (voir l’image ci-dessus).
Au cœur du XVIe siècle, à Venise, les fabricants d’instruments s’inspirent de l’art oriental et inventent des épinettes à décor d’arabesques. Sous le règne de Louis XIV, Molière n’échappe pas à cet appel de l’Orient. On découvre dans cette exposition le costume de Mamamouchi de Jacques Charon, grand acteur de la Comédie-Française, qui interpréta longtemps Le Bourgeois gentilhomme de Molière, pièce qui s’achève par des « turqueries », un ballet inspiré des rituels et de la musique de l’Empire ottoman.
Au XIX eme siècle, l’OPA des marchands
Adieu les rois et les princesses ! Place aux collectionneurs privés. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les objets et le mobilier issus des terres d’Islam deviennent de formidables sources de profit. À l’image aujourd’hui d’un Pinault ou d’un Arnault, un Albert Goupil (1840-1884) ou le baron Alphonse Delort de Gléon dirigent de véritables multinationales de reproduction d’art, dotées de succursales dans le monde entier.
Malgré la richesse des œuvres, cette exposition déstructurée mélange « les orientalismes » sans crier gare. Après les hommes d’affaires, qui ont succédé aux superbes tableaux de Henri Matisse, Eugène Delacroix ou Jean-Auguste-Dominique Ingres, on enchaîne avec ces créateurs de spectacles qui connaissent un grand succès au début du XXe siècle. Cinéastes et chorégraphes inventent un orientalisme fantasmé et érotisé. Georges Méliès (1861-1938) est ainsi l’auteur d’un film intitulé Le Palais des mille et une nuits.
On regrettera que les initiateurs de cette riche exposition n’aient pas contextualisé les bouleversements que connaît alors l’Orient, livré au colonialisme, au commerce et à l’instrumentalisation de peuples arabes et musulmans humiliés. Les conservateurs affirment ainsi que « les grandes expositions qui ont lieu à Paris en 1889 et 1921, dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, font découvrir aux Parisiens la richesse du monde ». Et d’ajouter : « Chaque pays, y compris ceux qui ont été colonisés, dispose de pavillons pour mettre en valeur ses productions majeures ».
La réalité est beaucoup moins glorieuse. Les Expositions universelles de Paris en 1889, 1900 et 1931 ont pour objectif de glorifier les empires coloniaux et de présenter les colonies comme « exotiques » et « inférieures ». L’un des aspects les plus problématiques réside dans la mise en scène de populations colonisées au sein de reconstitutions appelées « villages indigènes ». Des hommes, des femmes et des enfants sont déplacés depuis leurs pays d’origine, exposés au public comme des curiosités, contraints de rejouer des scènes de vie dites « traditionnelles ».
C’est dans ce climat dégradant, apprend-on, que serait née « la naissance d’un goût pour les arts de l’islam ».
Sans d’avantage de précaution, les conservateurs présentent une peinture de deux esclaves égyptiennes dénudées réalisée à la fin du XIXe siècle au Caire pour témoigner de la vitalité de la mode orientaliste. Il y a mieux pour rapprocher les deux rives de la Méditerranée!
L’Orientalisme est mort
Sans grand rapport avec l’exposition, les œuvres présentées dans les deux dernières salles, hélas trop rares, témoignent de la vitalité de la création contemporaine et de l’engagement actuel des artistes liés au monde arabo-musulman. Elles soulignent, en creux, la ringardise des orientalismes des XIXe et XXe siècles.
Les magnifiques tableaux de Dalila Dalléas Bouzar, qui a transfiguré les photographies d’Algériennes contrôlées pendant la guerre d’indépendance et contraintes de se fabriquer des papiers d’identité, constituent un formidable pied de nez aux formes les plus contestables des orientalismes des siècles passés.
Ce que les conservateurs, dans un ultime sursaut, finissent par admettre : « Les orientalismes sont des récits historiques et imaginaires (…) qui comportent leur part d’ombre et de lumière. Comme tous les récits, la suite de l’histoire reste à écrire, ce qu’expriment les regards des artistes contemporains dont les œuvres ponctuent l’exposition (…) par-delà les orientalismes et par-delà Les Mille et Une Nuits. »
