« La Fabrique du Merveilleux » : sous les bijoux, la cendre

16/02/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans une principauté imaginaire où les rêves façonnent le réel, Nétonon Noël Ndjékéry compose une fable politique traversée par la violence, la magie et le désir de renversement. Derrière l’éclat des parures, c’est une réflexion aiguë sur la domination et la responsabilité collective qui se dessine.

Une chronique de Karim Saadi

Il y a d’abord une femme. Elle avance dans la lumière, sertie d’or et de pierres impossibles, et chacun baisse les yeux. Poudoudou ne gouverne pas : elle tient. Elle serre. Elle impose. Dans la principauté de Lara, le roi s’est absenté du monde pour courir derrière les bêtes sauvages ; elle, en revanche, traque les vivants.

Tout commence comme un conte cruel. Une épouse parmi d’autres devient la seule. Les rivales disparaissent dans le silence. La parole elle-même est frappée lorsque le gardien de la mémoire royale est exécuté en place publique. Le pouvoir n’a plus besoin de justification ; il se donne en spectacle. Et plus il brille, plus il inquiète.

Autour de Poudoudou gravite Tipipi. Il n’est ni conseiller ni confident. Il est outil. Enfant frappé par le malheur, recueilli puis façonné dans l’humiliation, il traverse le monde pour rapporter à sa souveraine des bijoux dont l’éclat semble défier les lois ordinaires. Ces pierres ont quelque chose d’organique, presque douloureux. Elles fascinent autant qu’elles dérangent.

Le roman installe alors une question qui fend le récit : d’où vient cette beauté ? Qui paie le prix de cette splendeur ?

La réponse se cache dans une forêt qui n’appartient pas tout à fait à la géographie. Konmékouhoudjé n’est pas un lieu, c’est une frontière. Là où la nuit se replie lorsque le soleil la chasse, les rêves sont triés, tamisés, contenus. Le monde visible n’est qu’une surface ; en dessous, un autre univers travaille, veille, corrige.

Ndjékéry donne à cette forêt une densité presque sacrée. Les animaux parlent, les destins s’écrivent dans des toiles invisibles, les fautes anciennes s’y déposent comme des sédiments. Ce n’est pas un refuge naïf. C’est un lieu de mémoire et de justice lente. Là, Tipipi apprend que son histoire ne relève pas du hasard. Il découvre la racine de la violence qui l’a façonné.

Ce basculement transforme le roman. Ce qui ressemblait à une chronique de tyrannie devient une méditation sur l’héritage et la réparation. Le merveilleux cesse d’être décoratif ; il devient révélateur. Il met au jour ce que le pouvoir voudrait effacer.

La magie ne suffit pas

Lorsque le trône change de mains, ce n’est pas seulement une personne qui est déplacée, c’est un ordre symbolique. Une femme s’assoit là où l’on n’imaginait que des hommes. La réaction est immédiate : soupçons, rumeurs, prophéties catastrophiques. Le corps féminin, soudain, devient enjeu politique.

Le roman ne traite pas cette hostilité comme une anecdote. Il la dissèque. Il montre combien la souveraineté, lorsqu’elle change de visage, ébranle les certitudes les plus enfouies. Ce ne sont pas les compétences qui sont contestées, mais la possibilité même d’un autre modèle.

Pourtant, le geste le plus audacieux du livre ne se situe pas là. Il survient lorsque la tentation du miracle est rejetée. La magie pourrait continuer d’assurer l’abondance. Elle pourrait dispenser le peuple d’effort. Mais elle engourdit. Elle endort. Elle installe une dépendance aussi dangereuse que la peur.

Renoncer au prodige devient alors un acte politique. Apprendre à produire, à travailler, à se confronter au réel sans l’appui d’un enchantement permanent : voilà le véritable défi. La décision n’est pas confortable. Elle expose la souveraine à l’ingratitude, à l’incompréhension. Mais elle ouvre une autre voie : celle d’une dignité qui ne repose pas sur l’illusion.

La Fabrique du Merveilleux se déploie ainsi dans une tension constante. Il célèbre la puissance des imaginaires tout en avertissant contre leur instrumentalisation. Il met en scène la séduction de la toute-puissance, puis en révèle le coût. Il offre l’éclat des contes pour mieux faire sentir la rugosité du politique.

Ce qui demeure après la lecture n’est pas tant l’image des bijoux que celle de la forêt. Un espace où l’invisible façonne le visible. Où les fautes ne disparaissent pas. Où les rêves, loin d’être une échappatoire, deviennent une responsabilité.

Ndjékéry réussit un équilibre délicat : écrire un récit traversé par la tradition orale, le bestiaire et le mythe, tout en parlant très directement à notre époque. Son roman ne cherche pas à consoler. Il inquiète, interroge, oblige à regarder sous la surface brillante des pouvoirs.

Sous les pierres étincelantes, il y a des larmes. Sous la magie, il y a du travail. Et sous chaque trône, la possibilité d’un renversement.

Titre : La Fabrique du merveilleux
Auteur : Nétonon Noël Ndjékéry
Éditeur : Hélice Hélas
Collection : Mycélium mi-raisin
Date de parution : 14 janvier 2026
Format : Broché (140 pages) et e-book
ISBN : 978-2-940700-91-2 (papier) et 978-2-940700-92-9 (EPUB
Prix : environ 18 € en format broché ; 8,49 € en version ebook.