Youssef Chahine : cent ans d’insoumission cinématographique

12/02/2026 – Patricia Bechard

En 2026, le centenaire de Youssef Chahine dépasse la commémoration. De Paris à Louxor, projections et débats remettent en circulation une œuvre libre, politique et toujours actuelle, rappelant qu’un cinéma engagé peut encore penser le monde et déranger son époque.

En 2026, le centenaire de Youssef Chahine s’impose comme une traversée plus que comme une date. Après un lancement parisien très suivi, projections, débats et rétrospectives se déploient en Égypte et dans les festivals, jusqu’à un temps fort attendu à Louxor. L’année ne célèbre pas seulement un anniversaire : elle remet une œuvre en circulation, dans toute sa vitalité, sa conflictualité et sa modernité.

Cent ans après sa naissance à Alexandrie, en 1926, Chahine n’est ni figé dans le marbre ni enfermé dans un hommage patrimonial. Le centenaire qui lui est consacré a été pensé comme un mouvement, une circulation continue de films, d’idées et de débats. Dès le départ, les institutions ont choisi d’éviter l’écueil de la célébration ponctuelle pour privilégier une programmation étalée, capable de faire dialoguer son cinéma avec le présent.

Relire un cinéaste de combat

Le coup d’envoi a été donné à Paris, fin janvier, avec une séquence dense à Institut du monde arabe. Pendant quatre jours, projections, tables rondes et rencontres ont proposé une lecture exigeante et politique de l’œuvre. La Terre, Le Moineau, Le Sixième Jour, Le Destin, L’Émigré : les films projetés n’ont pas été choisis pour leur seule notoriété, mais pour ce qu’ils disent de la cohérence d’un parcours.

Ce parcours commence dans une Alexandrie cosmopolite où se croisent langues et communautés. Très tôt fasciné par le spectacle, Chahine part se former aux États-Unis, au Pasadena Playhouse. Ce détour américain n’est pas anecdotique : il lui donne une maîtrise technique, un sens du rythme et une conscience du spectacle qui marqueront toute son œuvre. De retour en Égypte au début des années 1950, il entre dans l’industrie du cinéma en pleine effervescence. Mais là où d’autres consolident les recettes du succès populaire, lui introduit la faille.

Avec Gare centrale, il choque et impressionne. Film sombre, traversé par le désir, la frustration et la violence sociale, il rompt avec le divertissement confortable. Chahine y incarne lui-même un personnage marginal, exposant sa propre vulnérabilité. Cette implication personnelle deviendra une constante : le cinéaste n’observe jamais de loin.

À Paris, les discussions ont insisté sur ces zones de tension : ses excès, ses contradictions, son rapport parfois conflictuel aux pouvoirs politiques et religieux. Chahine est apparu non comme une figure consensuelle, mais comme un auteur engagé dont le cinéma populaire était aussi un cinéma de combat.

Son rapport au pouvoir fut complexe. Proche des idéaux du nassérisme à ses débuts, il en célèbre l’élan collectif avant d’en dénoncer les dérives autoritaires. Après la défaite de 1967, son cinéma devient plus frontal. La Terre incarne la colère paysanne face à l’injustice. Le Moineau dissèque la corruption et la responsabilité collective. Chahine refuse les récits consolateurs : il filme la désillusion sans renoncer à l’espérance.

Son indépendance lui vaut censures et polémiques. L’Émigré déclenche des poursuites judiciaires pour sa libre interprétation d’un récit religieux. Il défend la liberté de création sans posture victimaire, avec la conviction que le cinéma doit rester un espace de questionnement. Cette capacité à affronter les controverses renforce son aura autant qu’elle fragilise sa position en Égypte.

La reconnaissance internationale vient consolider cette stature. Habitué du Festival de Cannes, il y reçoit en 1997 un Prix spécial du 50ᵉ anniversaire pour l’ensemble de son œuvre. Cette distinction ne le transforme pas en monument : elle confirme simplement qu’un cinéaste profondément enraciné dans la réalité égyptienne peut parler au monde entier.

Le lancement parisien n’était pourtant qu’un point de départ. Dès février, le centenaire retrouve l’Égypte. Au Caire et à Alexandrie, les projections spéciales attirent un public mêlé de cinéphiles, d’étudiants et de jeunes réalisateurs. Les films cessent d’être des objets patrimoniaux pour redevenir des œuvres vives. Les débats autour de Gare centrale, de la trilogie d’Alexandrie ou de Le Destin montrent combien son regard sur le pouvoir, la religion et l’identité reste d’une acuité intacte.

Louxor, un héritage en partage

Dans cette programmation diffuse, le Festival du film africain de Louxor constitue un point de convergence. En inscrivant le centenaire de Chahine parmi ses axes structurants, le festival le replace dans une histoire plus large : celle du cinéma africain et arabe comme espace de résistance et d’invention formelle.

Le choix de Louxor rappelle que Chahine fut aussi un cinéaste africain. Ses films interrogent la domination, la justice sociale, la mémoire des luttes. Ils parlent au-delà des frontières nationales. À Louxor, rencontres et projections permettent de croiser critiques, historiens et cinéastes contemporains, soulignant la dimension transgénérationnelle de son influence.

Au fil de l’année, le centenaire se prolonge dans le champ critique et universitaire. On redécouvre l’importance de son geste autobiographique, notamment à partir d’Alexandrie, pourquoi?. En se mettant en scène, Chahine transforme le récit intime en réflexion politique. Le “je” devient un miroir collectif. Cette hybridité, entre confession, fresque historique et manifeste, apparaît aujourd’hui comme l’une des grandes modernités de son cinéma.

Son dernier film, Le Chaos, tourné peu avant sa disparition en 2008, décrit une société étouffée par l’arbitraire policier et l’injustice sociale. Beaucoup y verront une œuvre prémonitoire. Jusqu’au bout, Chahine aura filmé la tension, la colère, mais aussi la possibilité d’une parole libre.

En refusant la logique de l’événement unique, le centenaire s’impose comme un temps long. Un temps pour revoir, relire, rediscuter. À travers Paris, Le Caire, Alexandrie et Louxor, l’année 2026 ne construit pas un mausolée. Elle réactive une énergie critique.

Car Youssef Chahine n’est pas un cinéaste du passé. Il est un auteur qui a déplacé les frontières du cinéma arabe, qui a assumé la contradiction comme méthode et la liberté comme principe. Remettre son œuvre en circulation, ce n’est pas seulement honorer une mémoire : c’est rappeler que le cinéma peut encore être un acte de pensée, un espace de résistance et un lieu de joie indocile.