Premier long métrage d’Amine Adjina, La petite cuisine de Mehdi aborde avec humour et finesse les tiraillements d’une identité franco-algérienne, entre héritage familial, cuisine, mensonges ordinaires et chocs culturels du quotidien.
Une chronique de Christian Labrande
À travers les méandres d’une comédie de quiproquos, La petite cuisine de Mehdi, premier film d’Amine Adjina, pose avec une grande justesse et aussi beaucoup d’humour des questions sur l’appartenance à une double culture, en l’occurrence celles de l’Algérie et de la France.
Un premier film certes, mais en tant qu’auteur et metteur en scène de théâtre, Amine Adjina a exploré à plusieurs reprises la question des identités hybrides, du multiculturalisme ou de la mémoire algérienne. Une réflexion nourrie de références à l’œuvre de Frantz Fanon et aux écrits sur le théâtre de Peter Handke. Son travail et sa liberté de ton ont d’ailleurs été victimes des récentes tensions franco-algériennes, l’une de ses pièces ayant été déprogrammée en Algérie.
Toutefois, La petite cuisine de Mehdi, loin d’un austère exposé didactique, est une comédie à rebondissements où les questions d’identité culturelle sont traitées à travers un comique de situations souvent d’une grande drôlerie.
Le film raconte les mésaventures d’un chef de cuisine trentenaire, interprété par Younès Boucif, que l’on a pu voir notamment dans la série Drôle sur Netflix, qui dissimule à sa petite amie française, incarnée par Clara Bretheau, l’existence de sa mère d’origine algérienne et très traditionaliste. Pour ce faire, il a l’idée de demander à une tenancière de bar, interprétée par Hiam Abbas, de jouer le rôle de sa génitrice. D’où l’empêtrement du héros dans une série de mensonges qui sont autant de signes du tiraillement entre les deux cultures auxquels sont confrontés les protagonistes du film.
La réussite de ces scènes tient beaucoup à l’interprétation de l’actrice et réalisatrice franco-palestinienne Hiam Abbas, qui donne au personnage de la mère d’emprunt toute son ambivalence, jouant le jeu pour faire aboutir la manœuvre de Mehdi, tout en étant consciente de la perte de ses repères culturels.
Il y a d’abord les écarts dans les rapports affectifs. La mère de Mehdi, autoritaire à souhait, veut que son fils épouse une fille de son choix et lui présente, sans succès, divers prototypes.
Écarts culinaires également. Mehdi excelle dans la préparation de la cuisine de bistrot lyonnais, mais se révèle tout à fait défaillant en matière de cuisine maghrébine. Le film est aussi une réflexion sur la cuisine comme élément central de transmission d’une mémoire et d’un héritage culturel. Sa mère d’emprunt, pourtant peu portée au traditionalisme, se désole ainsi : « Ce Mehdi, cuisinier algérien qui ne sait même pas préparer un couscous, la base de la base. »
Comme le soulignait Amine Adjina dans une interview : « Mehdi, à travers sa relation à la cuisine, est confronté à sa part manquante. » Une part manquante illustrée par certaines scènes de repas de famille chaotiques, révélatrices de chocs culturels. En passant, des problèmes auxquels n’échappent plus les réunions familiales franco-françaises, à l’heure des tensions croissantes entre végans et viandards, ou des menus spécifiques imposés par les multiples allergies alimentaires contemporaines. Comme le soulignait G. K. Chesterton, « arriver à organiser un repas harmonieux autour d’une table dominicale exige des dons diplomatiques de haut vol ».
La réussite du film d’Amine Adjina tient aussi au regard bienveillant qu’il porte sur chacun de ses personnages. Ainsi, le rôle de la mère de Mehdi, campée dans le décor traditionnel de son appartement modeste mais très soigné, la montre comme en majesté, ayant reconstitué en France une part de son identité culturelle véhiculée par les objets de son quotidien.
Après cet incontestable succès, le réalisateur annonçait que ce premier film ferait partie d’une trilogie, trois films axés sur des lieux où peuvent se confronter et aussi se rencontrer différentes identités culturelles. Nous les attendons de pied ferme car décidément cette « petite cuisine » nous a mis l’eau à la bouche.
La petite cuisine de Mehdi
Réalisation : Amine Adjina
Production : Ex Nihilo, Agat Films
Avec : Younès Boucif, Clara Bretheau, Hiam Abbas, Malika Zerrouki
France, 2025, 104 minutes
