Mauritanie, nos mines de fer se meurent, sauvons les

Mauritanie, nos mines de fer se meurent, sauvons les

21/09/2019 – La redaction de Mondafrique

Voici la lettre ouvert, publiée par nos confrères du « Calame », adressé par un citoyen mauritanien ordinaire au nouveau président mauritanien, le général Mohamed Ould Ghazouani, pour qu’ils sauve la principale ressource minière du pays

J’ai décidé de vous écrire car la situation semble de plus en plus confuse dans l’esprit de tous les citoyens. Les valeurs pour lesquelles nos ancêtres se sont battus ont été perdues, dans un monde corrompu par l’argent et le pouvoir. Je ne vous demande pas de ramener ces valeurs mais de respecter votre engagement de changement. Je crois que ce qui se passe en Algérie et au Soudan devrait vous interpeller. Les Mauritaniens ont évité la guerre civile en Juillet, suite à votre élection, car ils pensent que vous êtes une lueur d’espoir émergeant de la piètre classe politique qui dirige leur pays. Si je vous écris, c’est donc pour continuer à espérer que vous allez nous tirer de ce saloir d’une décennie de mauvaise gestion publique.

Notamment en ce qui était le fleuron de notre économie, la SNIM. Je ne dénoncerai certes pas la nomination d’un citoyen (présumé innocent, tant que la justice ne l’a pas déclaré coupable) mais plutôt les contre-vérités visant à dédouaner l’État de la gestion hasardeuse de notre plus grande entreprise qui fait vivre tant de gens en notre pays. Monsieur le Président, si vous comptez continuer à servir d’abri et d’ombre à Aziz, c’est avec le feu que vous jouez, je vous le dis. La SNIM ne mourra pas placidement, sans bruit, c’est un vrai gigantesque géant qui titube, sous le fardeau d’une décennie d’incertitudes. Je ne veux pas que vous soyez, demain, déclaré responsable ou complice du crime économique perpétré sur ce joyau.

ADG prédateurs

Toutes ces pensées, toutes ces idées, je les tiens de ce que je vois et entends, tous les jours. Oui, j’en ai marre et je vous écris donc ! J’attends une réponse urgente, en forme de signes, voire indices, positifs. La SNIM aura connu toutes les affres de la dérive financière. L’avidité de ses dirigeants s’est manifestée dès 2013, avec le blanc-seing du gouvernement à tout faire sans impunité. Des Administrateurs Directeurs Généraux (ADG) se sont comportés comme des prédateurs sans foi ni loi. Des investissements impossibles à rentabiliser, des donations inextricables, des projets qui ont coûté cent fois plus cher que prévu…Quoi de plus indigne et révoltant, que cette mort programmée, par incurie étatique, de notre joyau du Nord ? Ne cherchons pas à savoir si et quelle part les autorités politiques ont responsabilité, en cette lamentable affaire, intéressons-nous directement aux criminels qui ont détenu et détiennent les armes du crime.

L’analyse des données statistiques et des informations financières sur la gouvernance de la SNIM, au cours de la période 2010-2017 (nous n’avons pas encore pu obtenir le bilan de 2018) montre des dysfonctionnements importants, au niveau financier, qui ont généré des insuffisances et déficiences, en matière de gestion technique, économique et commerciale, avec des éclats et reflets très négatifs sur la productivité et, partant, sur l’avenir de notre Société.

La SNIM est une entreprise publique qui fait vivre deux des plus grands centres urbains du pays, sans compter les agglomérations alentours : plus de dix mille ménages y émargent, le 8 de chaque mois ; soit, en moyenne, plus de cinquante mille individus (épouses et enfants) ; et plus de trois cent mille agents économiques, hommes et femmes, en dépendent directement.

Il est de plus en plus clair, aujourd’hui, que certains ADG se sont donné  mission de détruire et d’enterrer la SNIM : elle est à genoux ; et si un plan de redressement n’est pas rapidement lancé, elle risque ne jamais atteindre l’ère lointaine de l’exploitation du gaz, et, comme la SONIMEX, rendra ses derniers soupirs, avant la fin du mois de Décembre 2020 et ne se remettra jamais de cette effusion installée. Il n’y a jamais eu autant de production de richesses, depuis dix ans et, paradoxalement, autant d’appauvrissement des agents de la SNIM et des citoyens de Nouadhibou et Zouérate, les deux agglomérations chevillées à la SNIM.

Beaucoup d’abus

Il est indéniable que l’entreprise a souffert beaucoup d’abus, sous ses derniers ADG. Ces personnes ont nui gravement à la responsabilité de ce bien économique et social qu’est la SNIM. Nous suspectons ces personnes d’avoir utilisé, en toute connaissance de causes et d’effets, les biens, le crédit, les pouvoirs ou les voix de la société minière, à des fins personnelles, directes ou indirectes. Elles pourraient être accusées de corruption et d’enrichissement illégal via de complexes montages financiers complexes. Certains ADGs détiennent divers patrimoines non justifiables, cumulant valeurs immobilières, y compris à l’étranger, comptes bancaires, propriétés connexes et voitures de haut standing.

Aussi exigeons-nous l’ouverture d’une enquête préliminaire, visant à vérifier ces accusations d’« escroquerie » et d’« enrichissement illicite ». Monsieur le Président, nous vous demandons de vous engager, en tant que citoyen, pour sauver ce qui peut l’être de l’entreprise et de sanctionner, au moment adéquat, ses prédateurs, par une action en justice assurant le recouvrement des biens volés.

La gestion de ces ADGs a plongé la SNIM dans un coma qui pourrait être mortel, sans compter le galvaudage d’une expérience de plus de cinquante ans d’exploitation minière où, malgré un contexte difficile, des marchés d’export et de proximité furent stabilisés et fidélisés, permettant, à l’entreprise, d’assurer un rôle social de tout premier plan, ainsi qu’un puissant appui à l’Etat et à l’économie.

La situation financière actuelle de la SNIM est catastrophique et effrayante. Une société de moins en moins transparente, criblée de dettes envers ses fournisseurs et banques. C’est à partir de 2013 que la SNIM a quitté le chemin qu’elle suivait depuis sa fondation. Elle est devenue une institution opaque, sans lueur d’espoir, avec une volonté  de nuisance sans précèdent : aucun bilan de l’entreprise n’est publié, les ADGs se comportent en petits rois de domaines privés.

En 2016, tous les groupes miniers – particulièrement ceux relatifs au fer –retrouvèrent la santé car le fer est repassé au vert. Dès le début de l’année, en effet, son prix bondissait de près de 40 % : 64 dollars/tonne, à la bourse de Qingdao, en Chine, compensant la dépression de 2014/2015 (45 dollars/tonne). Mais, alors que la SNIM avait réalisé un bénéfice de 58 milliards d’ouguiyas en 2015, celui de 2016 peinait à atteindre 1,5 milliard. Malgré un rendement sans précèdent et une grande accumulation de résultats non distribués, depuis plus de quatre ans, en fonds perdus pour améliorer la trésorerie de la société. Ce n’était pas peu : plus de 68 % des capitaux propres de la SNIM.

Dette colossale

La dette (emprunt portant intérêts) est passée de 26 milliards, en 2015, à 162 milliards en 2016, sans que cela serve à financer réellement des investissements nouveaux mais, plutôt, à payer, surtout, les dettes aux fournisseurs, ramenées de 276 milliards d’ouguiyas (1er Janvier 2016) à 108 milliards (31 Décembre 2016). La SNIM est très endettée sur les marchés extérieurs (plus de 415 millions de dollars en 2017).

En termes d’actifs, la SNIM a réalisé beaucoup d’investissements depuis 2014 : plus d’un milliard de dollars ; mais qui ne se sont pas traduits en productivité. Au contraire, la production diminue, en termes relatifs, surtout en ce qui concerne la teneur en fer du minerai. Les montants investis ont plus servi à entretenir la corruption qu’à développer les outils de production, entraînant une chute drastique des bénéfices.  En 2015, les auditeurs de la SNIM (voir le rapport) étaient de plus en plus inquiets par l’utilisation d’intermédiaires « politiquement connectés » (nous sommes en train d’enquêter sur ces personnes et la corruption engendrée par cette pratique) qui ont eu un accès préférentiel à la commercialisation, provoquant un écart croissant entre les prix de référence et les prix effectifs de vente du minerai. Ce sont lesdits ADG qui ont établi cette stratégie de commercialisation et d’achat où plus de 95% des transactions sont effectuées par des intermédiaires, sans aucune raison. L’analyse des données du bureau de Paris montre les effets de ces commissions et retenues, c’est pourquoi Khalifa (ould Beyah, ancien directeur commercial basé en France qui a démissionné, NDLR) n’en a pas accepté la pratique honteuse. Illustration frappante de ces détournements : La hausse des prix du minerai de fer, durant le cycle extraordinaire, ne s’est pas traduite par une amélioration de la qualité de la production et le volume de l’exportation. Mais onze millions de dollars ont été investis à Aleg, la ville de l’ADG…

Améliorant son chiffre d’affaires par élévation des prix et non pas de la production, la SNIM faisait des bénéfices substantiels entre 2002-2006, alors que le minerai se vendait aux alentours de 23 dollars/tonne, en moyenne. La tonne produite coûtait alors moins de 15 dollars. Mais, depuis 2013, le coût de production a dépassé les 47 dollars/tonne. Une inflation principalement causée par l’érection de superflus actifs immobilisés de production, avec des outils inappropriés aux besoins. A cet égard, rappelons que la production de 2016 et 2017 était basée, en grande partie, sur la collecte de l’entassement des résiduels des produits d’antan à faible teneur.

L’argent collecté, durant les quatre années glorieuses du fer, a été très mal investie : fondation d’entreprises déficitaires, garanties bancaires pour ATTM, construction de bâtiments et immeubles à Nouakchott, dépôts à terme en des banques à hauts risques, acquisition d’avions pour la Mauritania Airlines, prêt à l’entreprise privée Najah, dans l’opération de l’aéroport de Nouakchott, parrainage des activités de la Fondation… Ces deux derniers dossiers feront l’objet de publication, en témoins à charge de la gabegie et du gaspillage combinés.

Les ambitions de la SNIM, lors du démarrage des grands projets comme le Guelb 2, ne sont plus de jour. Pourtant, ce furent plus de 300 milliards d’ouguiyas investis. Mais la production est restée scotchée à 12 millions de tonnes. Je vous laisse présager des ambitions de projet Nouhoud– intégration de la SNIM, à l’horizon 2025, dans le Top 5 mondial des exportateurs de minerai de fer avec une production annuelle de plus de 40 millions de tonnes– alors qu’en 2017,on en espérait à peine 18 millions…

Tous ses éléments, que diverses autres informations sont à même de renforcer, si besoin était, nous semblent largement suffire à formuler un réquisitoire, en vue de faire ouvrir une information judiciaire. Victimes, les citoyens que nous sommes allons nous constituer en partie civile, pour demander directement, près la justice nationale et internationale, l’ouverture d’une plainte contre X, pour blanchiment, abus de biens sociaux, détournement de fonds publics, abus de confiance et corruption, et nous vous demandons, monsieur le Président, d’en faire ouvrir enquête.

Vous avez maintenant compris, j’en suis certain, le pourquoi de ma lettre ouverte. En vingt ans, la corruption a connu, en Mauritanie, un développement sans précèdent. Au point de menacer l’existence même de notre jeune Etat et notre société tout entière. Mais s’il est vrai qu’elle est le fruit naturel d’un ensemble de facteurs, il est surtout sûr nous sommes tous responsables de la situation. Le moindre des efforts, c’est, au moins, d’en parler, dénoncer, crier. Si nos enfants n’ont reçu ni éducation ni santé, c’est que leur argent et biens communs ont été détournés ou mal gérés.  Nous sommes tous responsables de notre bien commun, l’Etat, nos ressources naturelles : nous devrons en  répondre devant nos enfants et petits-enfants. Et je prie Dieu que tel ou tel de mes compatriotes prenne sur lui de traduire cette lettre en sa propre langue, de manière à ce que tous les Mauritaniens, sans exception, en soient informés.

Dami

Un citoyen comme vous