Christian de Boissieu: « le Maroc résiste au choc de la mondialisation »

Christian de Boissieu: « le Maroc résiste au choc de la mondialisation »

29/07/2019 – La redaction de Mondafrique

Christian de Boissieu, professeur émérite à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), analyse, dans un entretien à nos confrères de la Tribune Afrique, les forces et faiblesses de l’économie marocaine alors que le Roi, Mohamed 6, fête ses vingt ans de règne.

La Tribune Afrique : En quoi le Maroc est-il concerné par les turbulences actuelles dans l’économie mondiale ?

Christian de Boissieu : Avec la mondialisation, nous sommes tous dans le même bateau! Aujourd’hui, le Maroc est exposé aux conséquences, directes et indirectes -via l’impact sur ses principaux partenaires- de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, de la «guerre des changes» qui semble reprendre avec le recul de la devise chinoise, avec un Japon prêt à tout pour améliorer sa compétitivité-prix,… Sans oublier le Brexit et ses multiples incertitudes de calendrier, de contenu même. La croissance mondiale devrait ralentir un peu en 2019-2020, même si, heureusement, les menaces protectionnistes proférées par Donald Trump ne sont pas toutes suivies d’effets. Les ripostes de la Chine, mais aussi de l’Europe sont et seront importantes pour montrer aux Américains les limites de l’unilatéralisme et de l’extra-territorialité des règles américaines. Un conseil : pas d’angélisme, pas trop de naïveté dans le contexte mondial d’aujourd’hui.

L’économie marocaine reste, comme les autres, fortement dépendante de la croissance mondiale, des prix du pétrole, des taux de change au plan mondial, des taux d’intérêt mondiaux qui influent sur les mouvements de capitaux entre les pays avancés et les pays émergents, etc. Il s’agit là, pour elle, d’éléments exogènes. Le point positif est que, grâce aux réformes structurelles engagées depuis 35 ans, le Maroc est plus résilient qu’avant face aux chocs provenant de l’économie mondiale. La contrainte externe demeure forte, mais les choix de politiques publiques à l’intérieur jouent un rôle croissant.

Vous intervenez au Maroc comme économiste depuis 1985. Quels changements majeurs ?

Ils sont nombreux et vont dans le sens d’une ouverture et d’une concurrence accrues. Je relève les changements structurels intervenus dans beaucoup de domaines, y compris dans la formation des prix – réforme du système de compensation – ou dans le secteur bancaire et financier. Le Maroc est quasiment sur la «frontière technologique», peu éloigné des pays avancés en ce qui concerne la révolution digitale. Je salue l’implication du pays dans la lutte contre le changement climatique et pour la transition énergétique, avec en particulier l’accent mis sur les énergies renouvelables. Par ailleurs, l’offre d’éducation et de formation s’est à la fois accrue et diversifiée. Sur ces deux domaines cruciaux pour la compétitivité, l’attractivité et la croissance -les technologies et la formation des talents- des investissements sont réalisés, des incitations sont mises en place, même si la concurrence avec la Chine, les autres pays d’Asie et d’Afrique, les Etats-Unis, l’Europe,… va être rude.

Quelles sont selon vous les principales forces et faiblesses de l’économie marocaine ?

«Il n’est de richesses que d’hommes», disait Jean Bodin il y a bien longtemps. Je suis impressionné par les talents, dans des domaines très variés, dont regorge le Maroc. Depuis trente ans, la politique de diversification a porté ses fruits, avec la montée en gamme des productions, le renforcement de la filière automobile et de la filière d’équipements aéronautiques, l’essor du digital, la consolidation de l’agroalimentaire, la croissance des banques et autres institutions financières… Je veux aussi souligner la crédibilité et le pragmatisme de Bank Al Maghrib [la banque centrale, NDLR] -on l’a bien vu avec la flexibilité graduelle et raisonnable du taux de change- ainsi que les mesures, nécessaires et compliquées, au Maroc comme ailleurs, de consolidation des finances publiques.

A mes yeux, trois défis majeurs sont à relever. D’abord, malgré la diversification évoquée, la croissance marocaine demeure trop dépendante de la pluie qui tombe ou ne tombe pas. Il faut poursuivre les changements structurels dans la production pour moins dépendre de la météo. Constater les performances du côté de la production non agricole, c’est une chose. Mais pour l’emploi, les recettes fiscales, la base des politiques de redistribution, ce qui compte, c’est la croissance totale. Ensuite, il faut prendre à bras le corps le problème du chômage, tout spécialement le chômage des jeunes -y compris des diplômés. En tant que Français et compte tenu de nos maigres performances sur ce sujet, je me garderai bien de donner des leçons en l’espèce… Néanmoins, force est de constater que le chômage de masse nourrit la fragilité sociale, le populisme et les extrémismes. Les marges de manœuvre, forcément limitées, des politiques publiques doivent être, pour une bonne part, dédiées à la politique de l’emploi.

Enfin, la question des inégalités ne peut pas être éludée. Presque tous les travaux empiriques montrent que la mondialisation a réduit les inégalités entre pays, grâce aux phénomènes de «rattrapage», mais qu’elle a eu tendance à accroître les inégalités à l’intérieur de chaque pays. Le défi à relever nous concerne tous, au nord comme au sud de la Méditerranée, comme dans les autres régions du monde. C’est l’exigence d’une croissance plus inclusive, laissant le moins possible de gens sur le bord de la route. On retrouve ici, pour le Maroc comme partout ailleurs, le défi des politiques de développement durable, mais aussi de redistribution ; comment mieux partager le gâteau sans le réduire, mais au contraire en l’augmentant de sorte que l’objectif de croissance plus inclusive bénéficie d’un large soutien social et politique ?

Le Maroc a-t-il raison de se tourner résolument vers l’Afrique ?

Pour le Maroc, il me paraît indispensable de marcher sur les deux jambes, l’Europe et l’Afrique. L’Europe, car les nombreux liens existants, économiques, commerciaux, financiers, culturels et éducationnels bien sûr, ne doivent pas et ne peuvent pas être «détricotés» brutalement, sous peine de coûts élevés pour tout le monde! L’Afrique, car c’est déjà et ce sera de plus en plus le «continent du XXIe siècle», y compris sur la question centrale de la culture et de l’éducation, et pas seulement en matière économique ou démographique. Je salue l’ambition des responsables publics et privés marocains d’avoir fait de leur pays un «hub» incontournable vers l’Afrique subsaharienne dans beaucoup de secteurs, en combinant des aspirations positives et des constats négatifs – les difficultés des autres pays du Maghreb à mettre en œuvre une stratégie panafricaine, pour des motifs différents d’un pays à l’autre. Dans cette stratégie panafricaine, qui ne remplace pas, mais vient plutôt compléter l’ancrage européen, le Maroc, ses entreprises et ses banques disposent d’une longueur d’avance sur la Tunisie et l’Algérie. Tout faire pour conserver cette position de leader et d’éclaireur. Le renforcement de la place financière de Casablanca fait partie des conditions nécessaires, sans être suffisantes, au service d’une telle ambition.

Propos recueillis par Aziz Saidi