Le succès historique des partis arabes, l’ultime espoir des Palestiniens

29/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Au lendemain des élections israéliennes du 27 octobre, une interrogation demeure : l’alternance politique peut-elle modifier la stratégie d’Israël envers les Palestiniens ? Derrière les rivalités électorales, les divergences sécuritaires et les ambitions régionales, un même enjeu persiste : celui d’une paix durable, à condition qu’elle ne soit pas subordonnée seulement aux impératifs de puissance et de sécurité.

Le 27 octobre, les Israéliens votent après trois années de guerre et de bouleversements régionaux. Benyamin Netanyahou joue son avenir ; ses adversaires promettent une autre manière de gouverner. Les commentaires se concentrent sur les sièges, les coalitions et les personnalités. Mais l’essentiel est ailleurs : Israël peut-il changer de gouvernement sans remettre en cause la logique qui maintient les Palestiniens hors du champ politique ?

Deux récits dominent souvent le débat. Le premier décrit Israël comme un bloc poursuivant un plan immuable. Le second attend des urnes qu’elles corrigent les dérives du gouvernement actuel. Le premier nie les fractures réelles de la société israélienne ; le second confond alternance et rupture. Entre les deux se trouve une réalité plus inconfortable : des désaccords profonds sur les moyens peuvent coexister avec un large consensus sur la priorité sécuritaire et la liberté d’action militaire.

Le scrutin peut être décisif pour la vie politique israélienne sans l’être pour ceux qui vivent sous son contrôle.

Le 7 octobre a détruit une doctrine, pas nécessairement sa logique

Avant le 7 octobre 2023, une conviction structurait une grande partie de la stratégie israélienne : le conflit palestinien pouvait être contenu sans être résolu. Le renseignement surveillerait la menace, la supériorité militaire dissuaderait l’adversaire, des opérations périodiques affaibliraient ses capacités et la normalisation avec les pays arabes progresserait sans règlement politique. L’attaque du Hamas a pulvérisé ce pari.

Mais l’échec d’une doctrine ne conduit pas automatiquement à l’abandon de ses présupposés. Une autre conclusion s’est imposée dans une partie de l’appareil politique et sécuritaire : si la dissuasion a échoué, il faut davantage de force ; si les frontières sont vulnérables, il faut davantage de profondeur stratégique ; si l’adversaire se reconstitue, il faut empêcher son retour par des opérations répétées et une présence militaire prolongée.

La méthode change, mais l’horizon politique reste repoussé. La guerre risque de devenir non plus un moyen exceptionnel de parvenir à un ordre différent, mais le mécanisme ordinaire d’un ordre qui ne parvient pas à se stabiliser.

Une stratégie offensive, sans solution politique.

Le conflit palestinien est au cœur de la sécurité et de l’avenir d’Israël, mais la reconnaissance des Palestiniens comme partenaires politiques souverains reste marginale dans une grande partie du débat électoral. La question est reformulée en problème de sécurité : contrôler des espaces, neutraliser des menaces, empêcher la reconstitution de capacités militaires et imposer des conditions préalables.

Cette transformation du vocabulaire est lourde de conséquences. La politique suppose des interlocuteurs, des intérêts contradictoires, des compromis et des obligations réciproques. Une logique sécuritaire devenue exclusive réduit l’adversaire à un risque qu’il faudrait supprimer. Or un peuple ne disparaît pas parce qu’on lui refuse une perspective politique ; une revendication nationale ne s’éteint pas parce qu’on la traite comme une menace militaire.

Une partie de l’opposition critique Netanyahou pour sa gestion de la guerre, ses rapports avec Washington, les divisions internes ou le coût diplomatique de ses choix. Ces critiques peuvent avoir des conséquences réelles. Mais elles ne signifient pas automatiquement une volonté de mettre fin à l’occupation, de reconnaître un État palestinien ou de renoncer à une liberté d’action militaire permanente.

On peut contester la conduite d’une guerre sans contester la logique politique qui permet de la prolonger. Voilà la distinction que le théâtre électoral risque de masquer.

Trois voies, une même impasse

Trois orientations se dessinent. La première mise sur la géographie : zones de sécurité, positions avancées et contrôle des espaces jugés stratégiques à Gaza, au Liban et en Syrie. La deuxième privilégie le contrôle territorial et démographique : extension des implantations, annexion ou fragmentation de l’espace palestinien. La troisième mise sur l’équilibre régional : accords avec les pays arabes, coopération sécuritaire et coalition face à l’Iran.

Ces stratégies ne sont ni identiques ni parfaitement compatibles. Mais elles peuvent converger : préserver la liberté d’action militaire d’Israël et reporter la question palestinienne.

Or chacune porte sa propre contradiction. Une présence militaire prolongée peut nourrir de nouvelles résistances. L’annexion accentue la tension entre contrôle du territoire, droits des habitants et caractère démocratique revendiqué par l’État. La normalisation régionale devient plus difficile lorsque la question palestinienne est durablement exclue de toute avancée politique.

La force peut modifier un rapport de puissance ; elle ne garantit pas que l’ordre imposé sera accepté. Gagner une bataille n’est pas produire une paix durable.

L’Iran : remplacer une question par une autre

L’élargissement de la confrontation à l’Iran reformule le conflit dans un cadre régional. Gaza, le Liban, la Syrie et d’autres théâtres sont intégrés à une même architecture stratégique. Les préoccupations sécuritaires liées à Téhéran peuvent être réelles ; le danger est qu’elles deviennent une justification permanente du report de toute solution palestinienne.

Le raisonnement se referme sur lui-même : la sécurité exige d’affaiblir les adversaires régionaux ; cet objectif exige une liberté d’action militaire ; cette liberté impose le contrôle d’espaces jugés stratégiques ; et ce contrôle entretient le conflit invoqué pour justifier de nouvelles mesures de sécurité.

À force de considérer chaque crise comme un fragment d’une menace globale, on rend la sortie politique presque impensable. L’Iran peut être un adversaire stratégique majeur sans que la question palestinienne soit réduite à un instrument de cette confrontation. Confondre les deux revient à faire dépendre l’avenir d’un peuple des rapports de force entre puissances régionales.

La guerre permanente a un prix

La société israélienne n’est pas homogène. Les débats sur les otages, la responsabilité du gouvernement, le service militaire, la répartition des sacrifices et l’avenir des institutions révèlent des fractures profondes. Une nouvelle coalition pourrait modifier certaines pratiques, rétablir des relations avec les partenaires européens ou limiter les initiatives les plus controversées de l’extrême droite. Ces changements ne seraient pas négligeables.

La guerre permanente a aussi un coût intérieur : mobilisation prolongée, tensions économiques, désaccords sur le partage des sacrifices, départs à l’étranger et perte de confiance dans les institutions. Elle transforme la société qui la mène autant que les territoires où elle se déroule.

Enfin, l’ambition d’autonomie stratégique se heurte à la dépendance envers les États-Unis pour des capacités militaires, technologiques et diplomatiques essentielles. La puissance proclamée ne supprime pas les interdépendances ; elle peut rendre plus visible le prix des ambitions régionales.

Mais le changement de méthode ne vaut pas changement de finalité. Le test sera concret : quelles frontières ? Quelle souveraineté palestinienne ? Quelle fin à l’occupation ? Quelles garanties réciproques ? Quelles obligations au regard du droit international ? Sans réponses, la promesse d’alternance risque de se limiter à une gestion plus efficace des mêmes contradictions.

Le salut ne viendra pas automatiquement des urnes

Les élections peuvent modifier les rapports de force, fragiliser Netanyahou et ouvrir la voie à une autre coalition. Elles peuvent aussi infléchir les relations avec les partenaires étrangers. Mais elles ne constituent pas, à elles seules, un référendum sur la fin de l’occupation ou la création d’un État palestinien.

Il faut distinguer trois niveaux : le changement de gouvernement, le changement de méthode et le changement de finalité. Une nouvelle coalition pourrait restaurer des relations diplomatiques sans reconnaître une souveraineté palestinienne ; limiter certaines initiatives d’annexion sans inverser la fragmentation territoriale ; modifier les règles d’engagement tout en maintenant des zones de sécurité.

Pour les gouvernements arabes et européens, l’enjeu est de ne pas fonder leur politique sur l’espoir qu’une nouvelle équipe résoudra spontanément un conflit que les rapports de force continuent de traiter comme un problème à gérer. La protection des civils, le respect du droit international et l’existence d’un horizon politique doivent être évalués à partir de décisions vérifiables, non de slogans de campagne.

La question que les urnes évitent

Le véritable indicateur du changement ne sera pas le nom du prochain Premier ministre. Ce seront les décisions sur les territoires occupés, les implantations, les opérations militaires, les droits des Palestiniens et les conditions d’une négociation politique.

Il ne s’agit pas de prétendre que rien ne peut changer, ni d’effacer les voix critiques qui existent en Israël. Il s’agit de mesurer la rupture à ses actes, plutôt qu’à la seule défaite éventuelle d’un dirigeant.

Une élection peut changer ceux qui exercent le pouvoir. Elle ne change pas nécessairement la définition de ceux qui ont le droit de disposer de leur avenir.

Tant que cette distinction demeure, le scrutin peut être historique pour Israël sans l’être pour les Palestiniens. Le Moyen-Orient n’a pas seulement besoin d’une nouvelle équipe à Jérusalem. Il a besoin que la question palestinienne cesse d’être le prix que l’on demande aux autres de payer pour préserver un équilibre régional sans cesse repoussé.

Sinon, l’alternance changera le visage du pouvoir, mais laissera intacte la mécanique du conflit.