La manifestation du 17 octobre 2026 a fait entendre une colère qui dépasse les difficultés économiques. Mais entre le rejet du pouvoir et la construction d’une alternative démocratique, l’opposition tunisienne reste confrontée à une question décisive : comment transformer une mobilisation ponctuelle en une force capable de changer durablement le pays ?
Moncef Zid, diplomé d’un MBA en commerce international, militant pour les droits de l’homme et animateur d’une émission » zero Trust » sur une chaîne sur Youtube.
La manifestation du 17 octobre 2026 ne doit être ni exagérée ni minimisée. Elle mérite mieux que les déclarations triomphalistes de ceux qui voudraient y voir une victoire définitive, et mieux que le mépris de ceux qui cherchent à en réduire la portée.
Elle constitue un moment politique qu’il faut analyser avec lucidité. Des citoyens sont descendus dans la rue pour dénoncer l’appauvrissement, l’injustice et les échecs du pouvoir. Les revendications ont également porté sur les libertés, la situation des prisonniers politiques et d’opinion, ainsi que sur la nécessité d’un changement politique.
Ces voix méritent d’être entendues. Elles expriment le refus d’une société condamnée à subir en silence les conséquences de décisions qu’elle ne peut ni contrôler ni véritablement contester.
Mais une question demeure : la rue a-t-elle réellement brisé le mur de la peur, ou a-t-elle simplement repris son souffle avant de retrouver le silence ?
Le recul de la peur ne suffit pas
Dans un système autoritaire, la peur ne se limite pas à la crainte d’une arrestation ou d’une sanction. Elle s’installe dans les comportements quotidiens. Le salarié hésite à prendre position, le militant mesure les risques de son engagement, le journaliste s’interroge sur les limites de sa liberté et le citoyen finit parfois par s’autocensurer.
La peur devient alors un mécanisme de contrôle social, même lorsque la répression ne s’exerce pas directement sur chacun.
Le fait de descendre dans la rue, de contester les décisions du pouvoir et de réclamer des comptes représente donc un signal politique important. Il rappelle qu’aucune société ne peut être définitivement privée de sa capacité à exprimer son désaccord.
Cependant, le courage d’une journée ne garantit pas la liberté de demain. La véritable rupture intervient lorsque les citoyens peuvent poursuivre leur engagement, s’organiser, défendre leurs droits et exprimer leurs opinions sans se sentir abandonnés face aux risques.
La manifestation n’est donc pas une fin en soi. Elle est un point de départ possible, dont la portée dépendra de ce qui suivra.
Le pain et la liberté : un même combat
L’une des leçons majeures de cette mobilisation réside dans la diversité des revendications exprimées.
Pour certains, la priorité est le pouvoir d’achat, l’emploi et la dégradation des conditions de vie. Pour d’autres, elle concerne les libertés publiques, l’indépendance de la justice et la libération des prisonniers politiques et d’opinion. D’autres encore estiment que les crises économique et politique sont indissociables.
Ces préoccupations ne s’opposent pas nécessairement. Elles traduisent les différentes dimensions d’une même crise.
On ne peut pas demander à une famille qui peine à se nourrir d’attendre que toutes les institutions démocratiques soient rétablies avant d’obtenir des réponses à ses difficultés. Mais on ne peut pas non plus promettre que le simple remplacement d’un dirigeant suffira à résoudre les problèmes économiques, sociaux et institutionnels du pays.
Le pain et la liberté ne sont pas deux revendications concurrentes. Ils sont les deux dimensions de la dignité humaine.
Une véritable alternative doit donc répondre à des questions concrètes : comment créer des emplois, protéger les salaires, améliorer les services publics, réduire les inégalités régionales, garantir les libertés et rétablir des institutions capables de contrôler l’exercice du pouvoir ?
Sans ces réponses, la radicalité des slogans risque de masquer l’absence d’un projet réalisable.
La liberté ne peut pas être réservée à son propre camp
La présence de portraits de prisonniers et les messages de solidarité exprimés durant la manifestation ont rappelé une vérité fondamentale : derrière chaque détenu se trouvent une histoire, une famille et des droits qui ne peuvent être effacés par son appartenance politique.
Mais certaines absences observées dans les représentations de la mobilisation, notamment celles de détenus issus du mouvement Ennahdha, soulèvent une question que l’opposition doit avoir le courage d’affronter.
Il ne serait pas sérieux d’attribuer ces absences à une volonté d’exclusion sans disposer d’éléments suffisants. Elles peuvent avoir différentes explications. Elles invitent néanmoins à réfléchir aux limites de la solidarité politique.
Défendons-nous les libertés parce qu’elles sont universelles, ou seulement lorsqu’elles concernent ceux avec lesquels nous partageons les mêmes convictions ?
La démocratie ne consiste pas à protéger uniquement les personnes qui nous ressemblent. Elle exige de défendre les droits fondamentaux de ceux dont nous contestons les idées, les choix ou le passé politique.
Cela ne signifie ni effacer les divergences ni renoncer à la responsabilité judiciaire. Cela signifie refuser l’arbitraire, garantir le droit à un procès équitable et ne jamais considérer qu’une injustice devient acceptable parce que sa victime appartient au camp adverse.
Une liberté qui s’arrête aux frontières de son propre camp n’est pas une liberté achevée.
L’opposition doit dépasser le rejet pour construire une alternative
La faiblesse des partis politiques dans une mobilisation ne constitue pas nécessairement une preuve de leur disparition définitive. Elle peut traduire une volonté citoyenne de s’affranchir des appareils traditionnels, mais aussi une profonde crise de confiance et une incapacité à proposer des perspectives crédibles.
La question n’est donc pas de savoir si les partis doivent retrouver leur ancienne place. Elle est de déterminer quelles formes d’organisation peuvent permettre aux citoyens de participer réellement aux décisions, de contrôler leurs représentants et de transformer leurs revendications en politiques publiques.
La rue peut exprimer un refus. Elle ne peut, à elle seule, organiser durablement la vie démocratique, négocier des réformes et assumer les responsabilités de gouvernement.
L’opposition tunisienne se trouve ainsi devant une responsabilité historique. Elle ne peut dénoncer l’autoritarisme tout en échappant à l’examen de ses propres erreurs, de ses divisions et de son éloignement d’une partie de la société.
Les organisations qui ont soutenu ou applaudi la trajectoire politique ouverte le 25 juillet doivent, elles aussi, être jugées à la lumière de leurs actes. Leur présence dans une mobilisation contre l’appauvrissement et l’injustice peut traduire une véritable évolution. Mais cette évolution ne pourra être crédible que si elle s’accompagne d’une autocritique sincère et d’une clarification de leurs positions sur les libertés, l’indépendance de la justice et le fonctionnement des institutions.
Changer de tactique n’est pas nécessairement changer de conviction. La crédibilité exige davantage que des repositionnements circonstanciels.
L’UGTT, la jeunesse et les régions : les conditions d’un mouvement national
Le rôle de l’Union générale tunisienne du travail demeure déterminant dans toute perspective de mobilisation sociale de grande ampleur. Mais une éventuelle grève générale ne saurait être considérée comme une solution automatique.
Elle suppose des revendications précises, une préparation sérieuse, une base sociale mobilisée, une direction digne de confiance et une stratégie capable de transformer la pression collective en résultats durables.
La question centrale est de savoir si les revendications salariales et sociales pourront s’articuler avec la défense des libertés publiques, de l’indépendance syndicale et du droit des citoyens à s’organiser.
Mais aucune organisation, aussi importante soit-elle, ne peut porter seule l’avenir du pays.
L’autre défi majeur concerne la jeunesse, notamment les nouvelles générations qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans les discours et les pratiques de l’opposition traditionnelle. Leur participation limitée, si elle se confirme, doit être prise au sérieux. Elle ne signifie pas qu’elles sont indifférentes à la crise, mais peut révéler un décalage entre leurs préoccupations et l’offre politique existante.
Le chômage, le logement, les salaires, les perspectives professionnelles et l’émigration constituent des préoccupations essentielles. Les jeunes ne veulent pas seulement être appelés à manifester : ils veulent pouvoir participer à la définition des solutions et peser sur les décisions.
Le même constat s’impose pour les quartiers populaires et les régions marginalisées. L’absence ou la faible représentation de certaines catégories dans une manifestation ne signifie pas qu’elles soutiennent le pouvoir ou qu’elles sont moins affectées par la crise.
La précarité elle-même peut empêcher la mobilisation. Perdre une journée de salaire, financer un déplacement ou s’absenter de son travail représente un coût que tout le monde ne peut pas assumer.
Une opposition qui veut devenir une véritable force nationale doit donc aller à la rencontre de ces populations, écouter leurs préoccupations et construire avec elles des revendications concrètes. La justice sociale ne peut rester une formule inscrite dans un communiqué.
Construire l’après : le véritable enjeu politique
La manifestation du 17 octobre ne deviendra un tournant que si elle ouvre un processus durable. Celui-ci exige au moins cinq conditions : un programme commun associant justice sociale et libertés, une organisation démocratique, un ancrage territorial, une indépendance à l’égard des calculs particuliers et une vision claire de l’avenir institutionnel du pays.
Il exige également un engagement fondamental : empêcher que le remplacement d’un pouvoir autoritaire conduise à la reproduction des mêmes pratiques sous d’autres visages.
L’alternative démocratique ne peut être une alliance de circonstance dont le seul objectif serait de s’opposer à une personne. Elle doit définir les règles de l’alternance pacifique, garantir l’indépendance de la justice, protéger les droits fondamentaux, préserver l’autonomie des syndicats et des médias, et établir des mécanismes de responsabilité qui ne transforment pas la justice en instrument de vengeance politique.
Les divergences entre les forces d’opposition ne disparaîtront pas. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable dans une démocratie. L’enjeu est de parvenir à organiser ces divergences sans renoncer à un socle commun de libertés et de principes institutionnels.
Personne ne possède la Tunisie à lui seul. Le pouvoir n’est pas un butin et la démocratie n’est pas la victoire définitive d’un camp sur les autres.
La rue a repris son souffle. À nous de lui donner un avenir.
La valeur de la manifestation du 17 octobre ne se mesurera ni au nombre de photographies publiées ni aux réactions suscitées sur les réseaux sociaux. Elle se mesurera à la capacité des citoyens et des organisations à poursuivre le débat, à élargir la mobilisation, à maintenir son caractère pacifique et à transformer la colère en propositions concrètes.
Le pouvoir peut ignorer ce message, tenter de l’absorber ou consentir certaines concessions. Mais l’avenir du mouvement ne dépend pas uniquement de la réaction des autorités. Il dépend aussi de la capacité de la société à s’organiser, à préserver son autonomie et à contrôler ceux qui prétendent la représenter.
La Tunisie n’a besoin ni d’un nouvel autoritarisme sous des visages différents, ni d’une opposition qui reproduit les erreurs du passé. Elle a besoin de citoyens libres, d’institutions indépendantes, d’une justice impartiale et d’une économie qui offre à chacun des raisons de vivre dignement dans son pays.
La manifestation a peut-être commencé à fissurer le mur de la peur. Mais ce mur ne tombera définitivement que si la solidarité dépasse les appartenances partisanes, si la jeunesse trouve sa place et si les populations les plus fragiles deviennent des actrices de la décision politique.
Le véritable changement ne commence pas lorsque le peuple crie sa colère, mais lorsqu’il acquiert les moyens de décider de son avenir.
Le 17 octobre restera-t-il une parenthèse dans une longue période de silence ou marquera-t-il le début d’une reconquête démocratique ?
La réponse ne viendra pas des slogans de cette journée. Elle dépendra de ce que les Tunisiens sauront construire après la dispersion de la manifestation.
Moncef Zid
