Mauro Armanino : Mes années au Niger

22/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Le frère Mauro Armanino, missionnaire, anthropologue, militant et poète italien, nous fait parfois l’honneur de ses chroniques. Il observe ici sa propre vie et s’arrête sur ses quatorze ans passés au Niger, jusqu’à son retour, en 2025, à Gênes.

Mauro Armanino

Près de Recco, dans la province de Gênes, se trouve la « Vallée du temps ». Il s’agit de trois petits villages caractérisés par des clochers arborant de grandes horloges particulières, fabriquées par la célèbre entreprise Trebino, originaire de cette région. Uscio, Terrile et Calcinara sont les noms de ces hameaux accrochés aux collines qui descendent, de manière très abrupte, vers la mer Tyrrhénienne. En participant au « Festival du temps », qui s’est justement tenu à Uscio il y a quelques semaines, je ne pouvais m’empêcher de revenir sur les frontières du temps vécu ces dernières années avant mon retour du Niger. Puisque ce temps nous est prêté, je peux en parler.

Le temps passé comme ouvrier d’usine pendant sept ans à Casarza Ligure, dans les usines de tréfilage et de laminage des métaux. Du temps passé avec mes camarades de travail, car un camarade, c’est celui qui partage le même pain. Du temps d’engagement syndical au sein de la Fédération des travailleurs métallurgistes (FLM). Du temps en tant que volontaire en Côte d’Ivoire, qui allait marquer un tournant décisif pour le parcours que j’allais suivre ensuite au sein de la Société des Missions africaines (SMA).

Au sein de la SMA, le temps de la préparation, puis, après l’ordination, le retour dans ce même pays d’Afrique de l’Ouest. Le temps passé à Córdoba, en Argentine, dans les «villas miserias » (bidonvilles) de cette belle ville universitaire. Celui de la guerre (in)civile au Liberia, vécue dans la capitale Monrovia, sous les attaques des rebelles. Des jours où le temps semblait s’être arrêté pour toujours. Le temps passé dans le centre historique de Gênes et celui passé auprès des détenus de la prison de Marassi, où je me rendais deux fois par semaine pendant trois ans.

La poussière et le vent

Puis le temps que le Niger m’a enlevé pendant quatorze ans. Le temps de Natasha, morte de faim dans la rue à l’âge d’un an, lors de sa première et dernière migration avec sa mère depuis la Sierra Leone. Le temps de mon ami Pierluigi Maccalli, détenu pendant deux ans par des groupes terroristes armés d’inspiration « islamique ». Un temps de sable, de vent et de tempête. Des temps marqués et rythmés par des événements tels que les églises incendiées en 2015 à Niamey et, surtout, par le passage de centaines de migrants, leurs rêves cachés
dans des sacs que l’on croyait, à tort, vides. Le temps des militaires qui ont pris le pouvoir en juillet 2023 n’est qu’un temps de poussière. Nous savons seulement qu’il n’est pas mesurable, mais qu’il dicte lui-même le rythme des jours depuis la création. La poussière et le vent sont les deux éléments dans lesquels le temps s’est réfugié jusqu’à aujourd’hui.

L’opacité est la mesure de notre temps. Inutile de tenter de le mettre de côté, de le faire fructifier, de le conserver en lieu sûr pour l’utiliser ensuite à notre guise. Le temps que j’ai observé au Niger est avant tout un temps d’attente. De la pluie, de la récolte, du travail, de la nourriture quotidienne, de la naissance d’un enfant, du prochain coup d’État et surtout, de la paix perdue, vendue, marchandée et épuisée par trop de trahisons. Au Niger, comme ailleurs d’ailleurs, chacun a et est son propre temps, qui ne coïncide qu’occasionnellement avec celui de l’autre et ne s’accorde jamais avec les montres. Au fond, le temps est comme la vie. Un mystère à habiter ou, mieux encore, une frontière à franchir sur une passerelle suspendue entre deux rêves.