Xavier Houzel à Moscou (1): « l’Ukraine, une tragique querelle d’héritage »

21/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

De retour de Russie et d’Iran à plus de 80 ans, Xavier Houzel est un personnage éclectique, provoquant et d’une rare érudition. Juriste, économiste, banquier des petites entreprises, inventeur (il dépose un brevet), propriétaire de galeries d’art (il dessine), avant de devenir négociant de Pétrole brut et de produits pétroliers (traderindépendant, avec Carbonaphta), notre interlocuteur est une légende.  Il a sillonné le Moyen-Orient de fond en comble, mais aussi l’Afrique et l’Union soviétique, la Russie de toujours, pendant plus de soixante ans.

Xavier Houzel a rencontré plusieurs des plus grands dirigeants de la planète. Certains deviendront ses amis, comme le Prince héritier Abdallah ben Abdelaziz Al Seoud (le futur roi Abdallah, qui fut l’auteur d’une « Initiative de paix arabe », adoptée à l’unanimité le 28 mars 2002 par les 22 pays membres de la Ligue arabe lors du sommet de Beyrouth), dont il sera le conseiller officiel pendant quinze ans

Sa grande connaissance du marché des énergies fossiles en fera un interlocuteur précieux des majors pétroliers et des pays producteurs dans tous les dossiers de géostratégie énergétique. Diplomate de l’ombre proche de Jacques Chirac, il lui est arrivé de faire bouger des montagnes, de faire arrêter des affrontements, de faire libérer des otages.

Le propos de notre invité qui en choquera certains peut nous donner des clefs pour comprendre un monde de plus en plus opaque dans la mesure où les grilles de lecture traditionnelles sont désormais révolues à force d’arpenter des sentiers connus.

Un entretien mené par Joelle Hazard, ancienne rédactrice en chef de France 3

Joelle Hazard Vous rentrez de Russie … Avez-vous constaté sur place les préparatifs d’un conflit contre l’OTAN, après de premières menaces de guerre hybride contre ses membres européens.  

Xavier Houzel Non, pas du tout. Quand je suis arrivé qu’à Moscou, la ville était alors sous une pluie de drones – 1.600, ce jour-là, sur l’agglomération. De la lumière à faire écarquiller les yeux, au lieu de la grisaille ; un fouillis architectural non sans grandeur ; et l’âme russe, la même qui vous gagne en dépit du grand écart apparent entre Gorbatchev, sorte de héros mi-hugolienmi-dostoïevskien, et Poutine, son pendant sens dessus dessous.

L’alliage de Catherine de Russie, et de Voltaire – de l’or et du fer – avait donné de l’or bleu : le prodige est toujours là : la population vaquait à ses occupations comme si de rien n’était. Je me sentais alors résolument en Europe, avec, en plus, le sourire des gens, qui était chaleureux. Français, j’étais le bienvenu. Vu de Russie, l’OTAN est comparable à un gigantesque effaroucheur hibou, installé à l’origine par les Américains pour épouvanter les « moineaux soviétiques ».

La guerre d’Ukraine est, certes, un affrontement fratricide, mais il résulte d’une tragique querelle d’héritage entre frères ennemis, elle-même la séquelle de l’effondrement du Mur de Berlin. Est ce que cela vaut un conflit qui embrase le monde entier?

JH Quelles leçons retenez-vous de ce premierséjour ?

XHLa « guerre » d’aujourd’hui n’est pas la même qu’autrefois. Elle se fait à distance. Sa forme et ses moyens ont radicalement changé. Il y a toujours le « front », ses tranchées et de la chair à canon (côté russe, beaucoup de mercenaires) pour « occuper le terrain » au sens propre du terme! La métamorphose de la dite « guerre » vient de l’instantanéité des nouveaux outils – les promesses de la cybernétique – de même que des technologies révolutionnaires que sont les drones (la robotique) dans ce qui est devenu un cybermonde. Vous noterez qu’il n’est plus question de l’arme nucléaire.

Les diplomates ont disparu du paysage. Il n’y en a plus, je parle des Talleyrand et non des « Laurel et Hardy » des films que l’on nous sert. À l’instar de la télégraphie optique d’hier, qui permettait alors aux spéculateurs de faire des fortunes par « anticipation », le système mis en place autorise les « initiés » qui transforment cette « Guerre d’Ukraine » en « pompe à finances ».

JH Et moi, j’insiste ! L’Ukraine est « sur la défensive ». Elle n’a pas « attaqué » la première. Le Kremlin s’en prend de plus en plus aux amis français de Kiev. Après le récent essai d’un tir de missile nucléaire au large de la Bretagne, Moscou dénonce la « militarisation de l’Union Européenne ». Où va-t-on ?

XH…L’envoyé spécial du président de la République Française fait de son mieux pour exister autour de la table de négociations fantomatiques… Mais dites-moi, d’abord, pourquoi la Marine française arraisonne un tanker réputé appartenir à la flotte fantôme russe au large de l’Ile de la Réunion en plein milieu de discussions pareilles ! Le Kremlin a beau jeu de critiquer la France pour s’être endormie dans l’idée que la Pax Americana, dont elle avait tiré le meilleur parti au cours des Trente Glorieuses durerait indéfiniment (sans oublier que les coupes budgétaires l’arrangeaient).

Depuis son retour au sein de l’OTAN décidé par le président Sarkozy (après que le Général de Gaulle en soit sorti, considérant que l’Organisation animée par les États-Unis bridait le pays), la France a nagé dans l’insouciance. L’Amérique faisait impunément bêtise sur bêtise (Vietnam, Suez, Afghanistan, Irak, etc.). 

JH) Je croyais que vous en vouliez surtout à Donald Trump, mais pas à ses prédécesseurs ! 

XH) Trump est l’avatar de la dérive morale des États-Unis, le pot-pourri des facteurs anxiogènes d’un monde décadent. Il est le Caligula des temps modernes, alors que ce n’est le cas ni de ses prédécesseurs plus débonnaires ni de Vladimir Poutine, au profil pourtant dictatorial. Mais, comment arrêter un Caligula ? C’est la première interrogation que l’on subit à Moscou.

Une autre question : pourquoi les Américains ne tiennent-ils pas leurs promesses – celle, par exemple, faite à Gorbatchev de ne pas étendre l’OTAN plus avant dans l’espace vital de la Russie ? Pis encore, pourquoi fomentent-ils des coups d’État chez les autres, comme ce fut le cas en Ukraine avec la déposition du président élu, Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014 (après la décision de ce dernier de suspendre la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne au profit d’un accord contradictoire avec la Russie). Ne me dites pas que les Américains n’y sont pour rien… pas plus que pour le sabotage des gazoducs Nord Stream… et qu’il est anormal de la part de Poutine de s’être « rebiffé » d’abord et de devenir de plus en plus intransigeant par rapport aux États-Unis, ensuite.

JH) En donnant à la CIA un rôle que cette organisation n’a peut-être pas eu !

XH) L’Histoire le dira peut-être. En Février 2014, le président des USA était Barrack Obama et l’ONU veillait, ce qui n’a pas empêché la Russie d’envahir et d’annexer la Crimée (après un référendum toutefois) ! Le sabotage des gazoducs de Nord Stream a eu lieu le 26 Septembre 2022, en Mer Baltique, sous Joe Biden, et après que la Russie ait envahi l’Ukraine, dès Février. On peut émettre un « doute ». Mais, à l’inverse de Biden et Obama, Trump a la particularité d’agir au grand jour (Cf. Machado) et au mépris total de l’ONU. Des négociations seraient en cours, par exemple, aujourd’hui entre Washington et Moscou – mais comme par hasard en marge du procès en Allemagne de l’un des auteurs présumés de l’attentat (frappé opportunément de mutisme) ; elles envisagent la réparation des gazoducs Nord Stream. Or les Allemands, non consultés, ne veulent plus de leur ancienne dépendance par rapport à la Russie pour la fourniture de Gaz naturel. On est dans une impasse. D’autres questions reviennent ; pourquoi la Grande-Bretagne et la France se sont-elles petit à petit et à ce point couchées ? Allongées, dirai-je. Je me suis pris à partager le sentiment de mes interlocuteurs russes selon lesquels leur président sauvait la face de l’Europe, en passe de devenir le « ventre mou » d’une … vieille dame que pourtant elle n’était pas. Où va-t-on ? La vraie question est de savoir comment le déclin de notre civilisation dite occidentale (gréco-romaine) peut être freiné. Et si le salut pourrait venir du Nord ? Car j’estime que le Pape Léon serait acclamé en Russie de la même manière qu’il l’aura été en France.