En remportant largement la primaire de la gauche sociale-démocrate, Raphaël Glucksmann a confirmé son positionnement anti Mélenchon s’ll en était besoin. Mais à force de faire de ce dernier son adversaire privilégié et sans tendre la main aux électeurs Insoumis le soir de sa victoire, le chef de « Place publique » risque de transformer en impasse politique sa victoire apparente. Rappelons que c’est un microcosme de 120800 votants, sélectionnés par un droit d’entrée censitaire de quinze euros et venus pour beaucoup d’horizons politiques inconnus, qui l’a placé provisoirement en haut du podium médiatique.
Ce succès auprès d’un étroit sérail célébré par la presse de droite, « le Point » en tète, témoigne de l’impossibilité désormais de rassembler toute la gauche comme le firent avec succès Mitterrand en 1981 et Jospin en 1997. Ce qui laisse un boulevard à Jean Luc Mélenchon dans le champ de ruines qu’est devenu la gauche française. Si ce dernier ne laisse pas son ego légendaire tuer son intelligence politique, il pourrait devenir le bénéficiaire inattendu du « succès » de son adversaire de toujours à la Primaire sociale-démocrate.
Raphaël Glucksmann peut savourer son triomphe. Avec plus de 66 % des suffrages, le député européen a remporté haut la main la primaire de la gauche sociale-démocrate. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, est relégué à 14,46 %. Le verdict est sans appel : les électeurs de cette consultation ont choisi la rupture avec La France insoumise plutôt que la vieille ambition socialiste de rassembler les différentes familles de la gauche.
Mais une primaire n’est pas une présidentielle. Et la victoire d’un candidat dans un périmètre électoral limité ne lui confère pas un brevet de représentativité sur l’ensemble de son camp. Les quelque 120 800 votants de cette consultation ne sauraient tenir lieu de plébiscite de toute la gauche française alors que Jean-Luc Mélenchon constitue, depuis des mois, le repoussoir obsessionnel de la candidature du chef de « Place Publique », une coquille vide sans militants aguerris ni tradition politique.
Mélenchon occupe tout l’espace
Il y a quelque chose de singulier dans la campagne du chef de Place publique. À l’entendre, le principal problème de la gauche française ne serait ni son incapacité à convaincre les catégories populaires, ni son affaiblissement dans les territoires, ni même la difficulté à élaborer un programme économique et social crédible. Il serait d’abord Jean-Luc Mélenchon.
L’ancien candidat socialiste devenu eurodéputé a fait de la rupture avec La France insoumise l’un des piliers de son positionnement. Il a même présenté sa victoire comme celle de ceux qui veulent mettre fin à « l’hégémonie » de Mélenchon sur la gauche. Le message ne souffre aucune ambiguïté : il n’y aura pas d’accord avec LFI.Que Glucksmann conteste les orientations de Mélenchon, ses méthodes ou ses prises de position internationales relève évidemment du débat politique au sein de la gauche. Que les deux hommes défendent des conceptions différentes de l’Europe, des institutions et de la stratégie électorale est tout aussi légitime.
Mais cette hostilité finit par soulever une autre question : pourquoi tant d’énergie consacrée à disqualifier un adversaire situé à gauche, alors que la droite radicale et l’extrême droite disposent d’une dynamique électorale autrement plus préoccupante pour l’ensemble de la gauche ?
À force de dénoncer Mélenchon, Glucksmann prend le risque de donner le sentiment que son projet politique se définit moins par ce qu’il veut construire que par celui qu’il entend exclure. La critique devient alors une obsession politique : elle finit par occuper la place qui devrait revenir au débat sur les salaires, les services publics, la fiscalité, l’écologie ou les fractures territoriales.
Plus gênant encore, cette stratégie peut prendre une tournure malveillante lorsqu’elle tend à réduire l’ensemble du camp insoumis à son seul chef, comme si les millions d’électeurs qui ont soutenu la gauche de rupture n’avaient ni convictions propres ni raisons sociales de voter ainsi. Ces électeurs ne disparaîtront pas parce que le candidat social-démocrate aura décidé de fermer la porte à leur représentant.
Une victoire qui ne règle rien
Avec un peu plus de 120 000 participants, la consultation a permis à Glucksmann de s’imposer provisoirement dans un espace politique incertain. Elle n’a pas démontré qu’il était en mesure de fédérer toute la gauche, encore moins qu’il pouvait séduire les catégories salariées et les jeunes générations qui se détournent du Parti socialiste.
La faiblesse du score d’Olivier Faure ne signifie pas pour autant que les électeurs de gauche ont définitivement renoncé à toute forme de rapprochement entre socialistes, écologistes, communistes et insoumis. Or une présidentielle ne se gagne pas seulement en convainquant les électeurs déjà acquis à son camp. Elle se gagne en élargissant sa base, en faisant revenir les abstentionnistes et en proposant une perspective à ceux qui ne se reconnaissent plus dans aucune des formations existantes.
Or, le pari de Glucksmann consiste à conquérir une partie de l’électorat socialiste, écologiste et centriste en prenant ses distances avec Mélenchon. Il lui reste à démontrer que cette stratégie ne le condamne pas à un couloir électoral étroit.
La tentation du centre
Derrière la querelle entre Glucksmann et Mélenchon se dessine une bataille plus profonde : celle de la définition même de la gauche. Le chef de Place publique veut incarner une social-démocratie européenne, attachée à l’État de droit, favorable à l’Ukraine et soucieuse de concilier justice sociale et transition écologique.
Cette ambition n’a rien d’illégitime. Mais en s’interdisant une alliance conflictuelle avec LFI, Glucksmann devra trouver ailleurs les réserves de voix nécessaires pour peser dans une élection présidentielle où la droite et l’extrême droite disposent de leurs propres candidats.
Le risque est de voir la social-démocratie se rapprocher progressivement du centre, au nom du refus de la gauche radicale, jusqu’à perdre une partie de ce qui fait son identité historique. L’expérience des dernières années a pourtant montré que la proximité avec le macronisme pouvait aussi se révéler coûteuse pour les socialistes, dont une partie de l’électorat populaire s’est éloignée.
Glucksmann assure vouloir rompre avec le macronisme. Il lui reste à prouver que cette rupture ne sera pas seulement une formule de campagne, tandis que sa stratégie d’alliances le conduirait à rechercher les voix d’un électorat centriste. La France insoumise peut désormais se présenter comme la principale force de rupture, face à une gauche sociale-démocrate qui refuse de tenter de négocier. Plus Glucksmann ferme la porte, plus Mélenchon peut dénoncer une stratégie d’exclusion qui ne règle ni la question du programme, ni celle des alliances, ni celle du rapport aux classes populaires.
Le talent politique consiste à construire les conditions d’une victoire.
