Sambou Sissoko, éditorialiste, chroniqueur et analyste politique malien en exil, signe ce texte bienvenu qui jette un éclairage historique sur les batailles qui font rage au Mali, et ce depuis bien avant l’actualité de ces vingt dernières années. La guerre n’a pas commencé aujourd’hui, ni en 2012, ni à l’indépendance, rappelle-t-il. Et les sources de la discorde remontent loin.
Par Sambou Sissoko
Chaque attaque nous arrive comme une nouvelle du jour : un communiqué, un bilan, une date. Puis une autre attaque arrive, et on oublie la précédente. On fait comme si cette guerre avait commencé en 2012 dans le nord, ou en 2015 dans le centre. Pourtant, les villages qui brûlent aujourd’hui dans le Macina et dans le Liptako ont déjà brûlé au XIXe siècle, sous d’autres drapeaux. Cette guerre a une mémoire. Ceux qui la font avec des drones et des blindés n’en ont pas.
Pendant des siècles, le Sahel a été une zone de contact entre ceux qui se déplacent avec leurs troupeaux et ceux qui restent dans leurs champs. On y échangeait le lait contre le mil, mais on s’y servait aussi par la force. La razzia, le pillage d’un village par des cavaliers, faisait vivre des familles entières. Le tribut servait d’impôt et les captifs étaient une richesse. Ce statut de captif s’est transmis de père en fils, longtemps après la fin du commerce des esclaves. Il ne s’agit pas de faire le procès d’un peuple : selon les lieux et les époques, toutes nos communautés ont été tantôt du côté des maîtres, tantôt du côté des victimes.
Les guerres saintes du XIXe siècle
Au XIXe siècle, ce système a pris le visage de la guerre sainte. En 1804, Ousmane dan Fodio lance le djihad en pays haoussa et fonde Sokoto. Vers 1810, l’émirat du Liptako naît autour de Dori. En 1818, Sékou Amadou fonde la Diina du Macina. En 1862, El Hadj Omar Tall prend sa capitale, Hamdallaye : un État musulman tombe sous les coups d’un autre chef musulman, au nom du même djihad. Ces guerres saintes se faisaient sous la bannière des confréries soufies : Ousmane dan Fodio et Sékou Amadou se rattachaient à la Qadiriyya, El Hadj Omar était le grand guide de la Tidjaniyya en Afrique de l’Ouest, et la chute de Hamdallaye fut aussi, en partie, une querelle entre ces deux voies. Plus au sud, Samory Touré bâtit l’empire du Wassoulou, prend en 1884 le titre d’almamy, s’appuie surtout sur les réseaux tidjanes tout en écoutant des lettrés de la Qadiriyya, comme Karamo Sidiki Chérif à Kankan, assiège Sikasso et résiste à la France jusqu’en 1898. Ces guerres font aussi des milliers de captifs, échangés contre des chevaux et des fusils. La foi de ces hommes était souvent sincère, mais la guerre sainte servait aussi à prendre des terres, à lever l’impôt et à capturer des hommes.
Sékou Amadou, lui, a laissé des lois. Il a tracé les chemins des troupeaux, fixé l’accès aux bourgoutières, les pâturages inondés du delta, et établi qui passe en premier pour l’eau et pour l’herbe. 200 ans plus tard, ces règles pèsent encore dans les conflits fonciers du delta. Quand la Katiba Macina apparaît en 2015 et fait référence à cette époque, ce n’est pas un hasard. Elle s’installe dans une vieille querelle que personne n’a réglée, et elle parle aux éleveurs appauvris un langage qu’ils comprennent mieux que celui du préfet.
Les vieilles dettes de l’esclavage
Aujourd’hui, l’étiquette a changé. Ceux qui mènent la guerre sainte au Sahel ne parlent plus au nom des confréries soufies, mais au nom d’un islam salafiste qui tient le culte des saints pour une déviation. En 2012, à Tombouctou, des combattants d’Ansar Dine ont détruit à coups de pioche les mausolées des saints de la ville, ceux-là mêmes que vénéraient les djihadistes d’hier. Le paradoxe est complet : la Katiba Macina invoque la mémoire de Sékou Amadou, homme de la Qadiriyya, tout en suivant une doctrine qui condamne sa voie. Le drapeau change, la mécanique reste. On lève la zakat comme on levait le tribut, on prend la terre, on prend des hommes, qu’on appelle désormais des otages. Il faut le dire clairement : la plupart des salafistes maliens ne prennent pas les armes. Ce n’est pas leur foi qui est en cause, c’est l’usage guerrier qu’en font quelques-uns.
La colonisation a mis cette querelle au frigo. La France a arrêté les razzias et le décret du 12 décembre 1905 a interdit l’esclavage en Afrique occidentale française. Mais un décret ne change pas les têtes : les statuts, la honte d’être né descendant de captif et le souvenir des terres prises sont restés. Les frontières coloniales ont mis dans le même pays les anciens pilleurs et les anciens pillés. En 1960, les nouveaux États ont reçu ce dossier sans jamais l’ouvrir. La première rébellion de Kidal éclate en 1963. C’était déjà une vieille dette qui venait frapper à la porte.
Les violences récentes suivent cette vieille carte : Ogossagou en mars 2019, Sobanda en juin, Moura en mars 2022, où les Nations unies ont compté au moins 500 morts, et autour de Ménaka, des conflits entre éleveurs qui ont ouvert la porte à l’État islamique au Sahel. Les questions sont celles d’il y a 200 ans. À qui est ce point d’eau ? Qui peut faire paître ici, et à quelle saison ? Qui descend d’un maître, qui descend d’un captif ? Le recruteur djihadiste n’a pas inventé ces questions. Il a seulement compris avant l’État que la guerre se jouait là.
Chercher l’antidote du poison
Mal lue, cette histoire devient un poison. Ancienne ne veut pas dire fatale. Ceux qui font des communautés des ennemis pour toujours, ce sont les miliciens et les propagandistes, qui punissent tout un village pour ce qu’ont fait quelques hommes. Le Peul n’est pas djihadiste de naissance, ni le Dogon milicien par nature, ni le Touareg rebelle par le sang. Ces peuples ont aussi commercé, se sont mariés et ont prié ensemble pendant des siècles. L’histoire montre où sont les failles, la politique décide si elles prennent feu. Un État qui rend la même justice à tous éteint le feu. Un État qui arme une communauté contre une autre le rallume.
Voilà pourquoi le tout militaire a échoué. De Serval, en janvier 2013, au départ de Barkhane, en août 2022, la France a gagné des combats, tué des chefs, repris des villes, pendant que la guerre descendait du nord vers le centre puis vers les frontières voisines. La junte a promis de faire mieux en frappant plus fort, avec Wagner puis l’Africa Corps. Elle a eu Moura, puis l’offensive du 25 avril 2026 et la chute de Kidal, l’embuscade de Tabrichat le 18 juillet et le blocus qui étouffe l’ouest du pays depuis septembre 2025. Chaque exécution sans jugement détruit la seule chose qu’aucune armée ne peut acheter : la confiance des habitants, et avec elle, leur parole. Un conflit de terres ne meurt pas sous les balles. On tue ceux qui le portent, d’autres le reprennent à la saison suivante.
Ce qui manque, c’est la connaissance des gens. Un officier qui ignore à qui revient une bourgoutière ou quelle famille porte encore la marque d’une origine servile tire dans le noir, même quand il vise bien. L’État a dépensé environ 410 milliards de francs CFA pour la défense et la sécurité au premier semestre 2026, sans que personne ne sache quelle part a servi à comprendre ces sociétés. Il faut une justice qui tranche les conflits de pâturage avant qu’ils ne se règlent au fusil, des accords locaux sur l’eau et la terre, une égalité réelle pour les descendants de captifs, encore persécutés ces dernières années dans la région de Kayes, et des procès pour les crimes contre les civils, quel que soit le camp. Rien de cela ne remplace l’armée. Mais sans cela, l’armée ne fait que repousser, à grands frais, le prochain incendie.
Les armes n’ont pas de mémoire. Les villages, eux, en ont une. Ils se souviennent de qui a pillé qui, de qui a pris quel pâturage, de qui est venu tuer sans jamais être jugé. Tant que l’État fera la guerre aux hommes sans écouter cette mémoire, il gagnera des batailles qu’il perdra à la saison suivante.
