Tucker Carlson et son nouveau parti chrétien et vert

05/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

En mêlant conservatisme chrétien, populisme America First, rejet des guerres extérieures et critique de leur coût écologique, Tucker Carlson esquisse une offre politique inhabituelle dans le paysage américain. Il ne fonde pas un nouveau parti, mais cherche à fédérer des électeurs que les coalitions démocrate et républicaine représentent de moins en moins bien.

Tucker Carlson pourrait bien avoir vu juste. Au moment où les deux grands partis américains perdent leur emprise sur un électorat de plus en plus détaché, Carlson expérimente une combinaison politique qui, il y a peu encore, aurait paru contradictoire : un conservatisme chrétien adossé à une critique écologique de la guerre. Il demeure culturellement conservateur, ouvertement chrétien et profondément méfiant à l’égard de la gauche américaine. Mais qu’on écoute l’argument qu’il développe de plus en plus sur l’Ukraine, Israël et l’Iran. La guerre n’est pas seulement immorale, coûteuse et stratégiquement absurde. Elle est aussi destructrice pour l’environnement. Bombarder des raffineries pollue l’atmosphère, libère du carbone, restreint l’approvisionnement énergétique et fait grimper le prix de l’essence. Les gouvernements qui sermonnent leurs citoyens sur le changement climatique soutiennent dans le même temps des guerres qui dévastent l’environnement à une échelle considérable. Qu’ont en commun le christianisme et l’écologie politique dans l’Amérique d’aujourd’hui ? Jusqu’ici, politiquement, fort peu de chose. Les conservateurs chrétiens ont généralement trouvé leur place dans la coalition républicaine, où l’écologie évoque la réglementation, les restrictions sur les forages et la gauche démocrate. L’écologie politique s’est développée pour l’essentiel dans l’univers progressiste et laïque. Carlson brouille ces catégories en inscrivant un argument écologique au cœur d’un message chrétien, populiste et hostile à la guerre.

L’auditoire potentiel est considérable. Selon Gallup, 45 % des Américains se sont déclarés indépendants en 2025, un record, contre 27 % se disant républicains et 27 % démocrates. Ce chiffre appelle une nuance. Parmi ces indépendants, 20 % penchaient vers les démocrates, 15 % vers les républicains, et environ 10 % n’avaient aucune inclination partisane. Même cette fraction véritablement indépendante représente toutefois un électorat substantiel. Plus frappant encore, 56 % de la génération Z et 54 % des milléniaux se disent indépendants. Ces électeurs ne sont pas nécessairement centristes. Beaucoup ont des convictions politiques affirmées qui ne trouvent tout simplement leur place dans aucun des deux partis. Certains sont populistes en économie et conservateurs sur les questions de société. D’autres sont sensibles à l’environnement mais hostiles aux interventions américaines à l’étranger. Certains se défient à la fois des grandes entreprises et de l’État. D’autres encore approuvent Trump sur l’immigration mais le désavouent sur l’Iran. Carlson semble avoir compris que ce qui émerge n’est pas un grand centre modéré, mais un vaste électorat dont les convictions traversent de plus en plus les offres toutes faites des démocrates et des républicains.

Un électorat qui déborde les deux partis

Sa critique des frappes contre les infrastructures énergétiques semble presque taillée sur mesure pour cet électorat. Carlson condamne les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes et les frappes israéliennes contre les installations énergétiques iraniennes pour des raisons qui débordent la seule stratégie militaire. La destruction de raffineries peut restreindre l’approvisionnement énergétique, renchérir le carburant et provoquer une pollution et des émissions importantes. Pendant ce temps, les gouvernements qui présentent le changement climatique comme une menace existentielle évoquent rarement les conséquences écologiques des campagnes militaires qu’ils soutiennent. Un même argument peut ainsi être entendu différemment par plusieurs publics. Le républicain America First y entend une opposition aux guerres lointaines. L’électeur des classes populaires y entend le prix de l’essence. Le libertarien y perçoit une hostilité à l’intervention de l’État, le jeune indépendant un scepticisme envers la puissance militaire américaine, l’électeur soucieux d’environnement une critique de la pollution et des ravages écologiques de la guerre. C’est là toute l’habileté de la politique verte et chrétienne que Carlson est en train d’esquisser. Il n’a pas besoin de convertir les écologistes au conservatisme social, ni les conservateurs chrétiens au militantisme climatique. Il lui suffit d’élargir le cercle de ceux qui trouvent convaincante une partie au moins de son argumentation.

La gauche est vulnérable parce que l’écologie et l’opposition à la guerre allaient autrefois bien plus naturellement de pair. Les mouvements écologiste et pacifiste des années 1960 et 1970 partageaient les mêmes bases et une même méfiance à l’égard de la puissance industrielle et militaire. Ce lien s’est distendu. Carlson peut légitimement demander pourquoi les destructions environnementales causées par la guerre retiennent moins l’attention politique que les émissions des automobiles, des usines ou des forages. La droite présente la vulnérabilité inverse. Trump est revenu au pouvoir en promettant America First, moins d’engagements à l’étranger, une énergie abondante et un coût de la vie plus bas. Carlson peut donc attaquer la guerre contre l’Iran non depuis la position des démocrates, mais à partir des prémisses mêmes du Trump des débuts. Si la politique américaine contribue à la destruction d’infrastructures énergétiques, à la hausse des prix du carburant et à un nouveau conflit durable au Moyen Orient, Carlson peut demander ce qu’il reste du marché que les électeurs d’America First croyaient avoir conclu.

La rupture avec Trump ouvre un nouvel espace

Voilà pourquoi la rupture entre Trump et Carlson pourrait avoir plus de conséquences que Trump ne l’imaginait. Carlson a été un allié intellectuel et médiatique de premier plan du mouvement qui a ramené Trump au pouvoir. Lorsqu’ils ont rompu à propos de l’Iran, Trump l’a rabaissé et a semblé le tenir pour une personnalité médiatique parmi d’autres, dont l’influence dépendait de sa proximité avec lui. Carlson a depuis retourné contre Trump ses propres arguments America First. Il se pourrait que Trump ait compris la relation à l’envers. L’influence de Carlson tient sans doute moins à sa proximité avec Trump qu’à sa disposition à occuper un terrain politique dont aucun des deux appareils partisans ne veut. Il n’a pas besoin de fonder à la lettre un Parti vert chrétien. Il n’a pas davantage besoin que les démocrates deviennent ses disciples. Ses entretiens et ses monologues circulent à travers les podcasts, YouTube, X et d’innombrables extraits repris ailleurs. Un indépendant soucieux d’environnement peut lui donner raison sur le bombardement des raffineries sans partager ses vues sur l’immigration. Un républicain America First peut l’approuver sur l’Iran sans adhérer à son argument écologique. La coalition se forme autour de griefs qui se recoupent, et non autour d’une conformité idéologique.

Il y a des limites. Que 45 % des Américains se disent indépendants ne signifie pas qu’ils forment un électorat disponible pour un tiers parti. La plupart des indépendants penchent toujours vers l’un des deux partis. Carlson reste une figure clivante, et rien ne prouve de manière convaincante qu’il soit personnellement à l’origine du mouvement qui éloigne des électeurs de Trump. Il se peut qu’il lise simplement le climat politique avec plus de justesse que d’autres. Mais c’est sans doute précisément là que réside l’essentiel. Carlson a repéré une brèche ouverte par l’affaiblissement des attaches partisanes et par des enjeux sur lesquels aucun des deux partis ne représente convenablement des pans entiers de l’électorat. Son message chrétien lui confère du crédit auprès d’un premier public. Sa critique America First en atteint un deuxième. Son argument écologique pourrait lui valoir l’attention de gens qui, en temps normal, ne l’écouteraient jamais.

Trump pourrait finir par regretter d’avoir pris Carlson à la légère. Ce que Carlson construit n’est pas vraiment un parti. C’est un public rassemblé autour d’enjeux plutôt que d’une cohérence idéologique conventionnelle : chrétien sans être automatiquement républicain, soucieux d’environnement sans appartenir à la gauche progressiste, populiste en économie et hostile aux guerres lointaines. On pourrait l’appeler le Parti vert chrétien de Tucker Carlson. Ses membres n’auront sans doute jamais de carte d’adhérent, et certains ignoreront même qu’ils en font partie. Mais dans une Amérique où 45 % des adultes refusent déjà de se dire républicains ou démocrates, Carlson a remarqué que l’espace politique situé entre les deux partis et autour d’eux ne cesse de s’étendre. Reste à savoir s’il l’a remarqué avant eux.