Dans cette tribune que publie Mondafrique, les auteurs, tous cadres d’Open Society Foundations, questionnent la pertinence des Nations unies et défendent l’idée d’une réforme en profondeur de l’assemblée mondiale, pour plus de justice et d’efficacité face aux nouveaux défis du monde.
Par Michelle Ndiaye (directrice du programme Paix transformatrice en Afrique), Désiré Assogbavi (conseiller en plaidoyer pour l’Afrique) et Mwende Mueke (directrice adjointe du programme Avenirs démocratiques en Afrique)
« L’ONU n’a pas été créée pour conduire l’humanité au paradis, mais pour la sauver de l’enfer. » (Dag Hammarskjöld (1905-1961), deuxième Secrétaire général de l’ONU de 1953 à sa mort dans un crash aérien. Diplomate suédois reconnu pour son intégrité, il a reçu à titre posthume le prix Nobel de la paix.)
Il est une question que l’on murmurait autrefois en marge des rencontres diplomatiques. Aujourd’hui, elle est posée ouvertement dans les couloirs de l’Union africaine, au sein des groupes de réflexion du Sud global et jusque dans les travées du Congrès américain : les Nations unies sont-elles toujours pertinentes ? Le monde en a-t-il encore besoin ?
Cette question mérite une réponse sérieuse, sans complaisance : ni réflexe défensif de la part de ceux qui travaillent dans les institutions multilatérales, ni réaction cynique de ceux que leurs échecs ont épuisés. Regardons donc la réalité en face : les arguments les plus solides contre l’ONU, ce que serait véritablement un monde sans elle, et la conclusion vers laquelle convergent ces deux constats. Le monde a changé. Pas l’ONU. L’Organisation des Nations unies a été conçue en 1945 par 51 pays sortant de la guerre la plus dévastatrice de l’histoire. Les cinq vainqueurs – les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Union soviétique et la Chine – en ont écrit les règles, se sont attribué des sièges permanents au Conseil de sécurité et ont assorti chacun de ces sièges d’un droit de veto. Un grand compromis au service de la sécurité mondiale.
Le monde pour lequel cette institution avait été bâtie n’existe plus. L’ONU compte désormais 193 États membres, soit près de quatre fois plus qu’à l’origine. La population mondiale a plus que triplé, passant de 2,5 milliards à plus de 8 milliards d’habitants. Et l’Afrique tout entière, 54 nations et plus de 1,4 milliard de personnes, se trouvait encore, pour l’essentiel, sous domination coloniale lors de la signature de la Charte. Les Africains n’étaient pas à la table où les règles furent écrites. Pourtant, près de 70 % de l’ordre du jour du Conseil de sécurité concerne aujourd’hui l’Afrique, alors que le continent ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil. Le Secrétaire général de l’ONU lui-même a qualifié cette situation de « vestige de l’ère coloniale ». Depuis 2005, le Consensus d’Ezulwini de l’Union africaine réclame deux sièges permanents assortis de tous les droits liés au veto. Deux décennies de diplomatie. Et toujours aucune réforme structurelle : ce n’est pas une simple note de bas de page. C’est un acte d’accusation.
Les chiffres de la paralysie sont tout aussi accablants. En 2024, les membres permanents ont opposé huit vetos à sept projets de résolution, un niveau inédit depuis 1986. En 2025, les vetos ont de nouveau empêché toute action significative sur Gaza et l’Ukraine, tandis que le Conseil n’a adopté que 44 résolutions, son plus faible total depuis 1991. Les guerres au Soudan, au Myanmar, à Gaza et en Ukraine se sont déroulées sous les yeux d’un organe structurellement incapable d’agir dès lors qu’un membre permanent, ou l’un de ses proches alliés, est partie au conflit. Ce schéma ne date pas d’hier : en 1994, le Conseil avait été alerté à l’avance du génocide au Rwanda et n’a pas agi ; près d’un million de personnes ont été tuées en 100 jours. Une loi qui ne peut être appliquée n’est, en pratique, pas une loi.
Il y a ensuite la question financière. Les États-Unis doivent environ 1,5 milliard de dollars de contributions impayées, des arriérés qui ont depuis dépassé 2 milliards, tandis que la Chine accuse un retard de plusieurs centaines de millions. Le Secrétaire général António Guterres a mis en garde, sans détour, contre une « course à la faillite », proposant une réduction de 15 % du budget ordinaire de l’ONU pour 2026 et la suppression d’environ 2 600 postes. Parallèlement, l’architecture financière plus large édifiée aux côtés de l’ONU, le FMI et la Banque mondiale, continue de favoriser les pays riches dans la répartition des droits de vote, et nombre de pays africains consacrent chaque année davantage au service de leur dette qu’ils ne reçoivent au titre de l’aide au développement.
Sous-financée. Structurellement non représentative. Régulièrement incapable d’agir. Sur aucun de ces points, les critiques n’ont tort.
Fermer l’ONU demain…
Imaginons donc que l’institution disparaisse demain. Que se passerait-il concrètement ? Première conséquence : l’effondrement humanitaire, en quelques jours, et non en quelques années. Les agences de l’ONU sont les principales intervenantes face aux crises mondiales. Le Programme alimentaire mondial nourrit quelque 150 millions de personnes par an. Le Haut Commissariat aux Réfugiés protège plus de 40 millions de réfugiés, sur plus de 100 millions de personnes déplacées de force dans le monde. L’UNICEF vaccine des enfants dans plus de 190 pays. Il ne s’agit pas d’abstractions bureaucratiques, mais de véritables bouées de sauvetage. Le Cambodge, la région des Grands Lacs et le Yémen montrent exactement ce qui arrive lorsque des crises ne relèvent pas des intérêts stratégiques des grandes puissances : le monde détourne le regard.
Deuxième conséquence : l’ossature du droit international se fissure. La Déclaration universelle des droits de l’homme, les Conventions de Genève, la Convention sur le génocide, la Convention relative aux droits de l’enfant, le droit de la mer, tous ces textes subsisteraient sur le papier, mais les mécanismes chargés d’en assurer le suivi et la mise en œuvre disparaîtraient. Sans instance universelle, le droit international redeviendrait ce qu’il était avant 1945 : un instrument principalement manié par ceux qui sont assez puissants pour l’imposer.
Troisième conséquence : le seul forum universel disparaît. L’Assemblée générale des Nations unies est l’unique lieu au monde où toutes les nations, grandes ou petites, riches ou désespérément pauvres, s’expriment avec le même statut formel. Des chercheurs ont fait observer que, si l’ONU n’existait pas, il serait aujourd’hui impossible de la créer ; elle n’a pu voir le jour qu’à la faveur du choc cataclysmique de la Seconde Guerre mondiale, une fenêtre qui ne se rouvrira pas. Ne subsisteraient alors que des clubs puissants et exclusifs : le G7, le G20, les BRICS et des coalitions de circonstance. Toute action collective menée par ces regroupements serait, à juste titre, perçue comme l’imposition de la volonté des forts aux faibles, et non comme l’expression d’un consensus mondial. Le petit État insulaire menacé par la montée des eaux, le pays en développement sans littoral, la société sortant d’un conflit : si leurs voix comptent dans le débat mondial, c’est parce que l’ONU leur donne un siège.
Le choix n’oppose donc pas une ONU imparfaite à une meilleure solution. Il oppose une ONU imparfaite à un multilatéralisme plus dangereux, plus fragmenté et moins responsable.
Ce que l’ONU a réellement accompli
Une critique légitime ne doit pas occulter le bilan. Depuis 1948, l’ONU a déployé plus de 70 opérations de maintien de la paix, contribuant notamment à mettre fin aux conflits au Cambodge, au Mozambique et au Timor-Leste. Son système a contribué à faire pression sur l’Afrique du Sud de l’apartheid pour qu’elle s’engage dans la transition. Elle a permis l’éradication de la variole et la quasi-élimination de la poliomyélite. Le Protocole de Montréal, négocié sous l’égide de l’ONU, contribue à la restauration de la couche d’ozone. L’Accord de Paris, malgré ses imperfections, n’existe que grâce à l’architecture de négociation des Nations unies.
Plus important encore : aucune guerre n’a opposé les grandes puissances depuis 80 ans, la plus longue période de ce type dans l’histoire moderne, grâce à des normes, des institutions et des canaux permanents de dialogue qui n’existaient ni en 1914 ni en 1939. Mais il est un accomplissement plus profond encore. Avant l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, les droits humains relevaient d’aspirations philosophiques, et non de droits juridiquement reconnus. L’ONU a créé le cadre dans lequel les gouvernements sont, malgré toutes les imperfections du système, tenus de répondre du traitement qu’ils réservent à leurs propres citoyens.
Le Sud global s’est ensuite servi de ce cadre pour élargir le concept lui-même : la Déclaration de 1986 sur le droit au développement a été arrachée au sein de l’ONU, grâce au Groupe des 77 et à des décennies de construction de coalitions. Supprimez l’institution, et ces acquis obtenus de haute lutte perdent leur ancrage.
La question n’est pas de savoir si, mais quelle ONU
La véritable question n’est pas de savoir si le monde a besoin des Nations Unies, mais de quelles Nations Unies il a besoin. Une organisation qui consacre 70 % de son agenda de sécurité à l’Afrique tout en refusant au continent une voix permanente n’est pas seulement injuste : elle est dysfonctionnelle sur le plan opérationnel. Un Conseil dont les vetos protègent les agresseurs et empêchent d’agir face aux atrocités de masse n’est pas un conseil de sécurité ; c’est un dispositif de protection des grandes puissances drapé dans le langage du droit. Ce ne sont pas des raisons de tourner le dos à l’institution. Ce sont les raisons pour lesquelles sa réforme est urgente et non négociable.
Assurer une représentation permanente de l’Afrique
Conformément au Consensus d’Ezulwini, l’Afrique doit disposer de sièges permanents assortis de tous les droits liés au veto, ou, si le recours au veto est restreint, d’un statut égal à celui de tous les autres membres permanents. Dans le Pacte pour l’avenir de 2024, les dirigeants se sont engagés à élaborer un modèle de réforme consolidé ; cet engagement doit désormais quitter le papier pour entrer dans la négociation.
Rebâtir l’architecture financière au nom de la justice et non de la charité
Il faut rééquilibrer les droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, accorder un allégement systématique de la dette aux pays enfermés dans des cycles d’extraction, et stabiliser les finances de l’ONU elle-même, à commencer par le paiement, par les grandes puissances, des sommes dont elles sont légalement redevables.
Créer une gouvernance universelle pour répondre aux nouveaux défis
L’intelligence artificielle, le changement climatique, les cyberconflits et la préparation aux pandémies ne peuvent être gérés par des accords bilatéraux ou des clubs de pays riches. Seul un cadre universel peut conférer une légitimité aux règles destinées à s’appliquer à tous.
Organiser le Sud global comme une force, et non comme un ensemble fragmenté
Des positions communes africaines et du Sud global sur la réforme du Conseil, le financement climatique, la gouvernance de l’IA et l’agenda de l’après-ODD doivent être élaborées en interne et défendues avec cohérence, afin d’entrer dans chaque enceinte multilatérale d’une
seule voix et avec un véritable pouvoir de négociation.
Le courage de réformer ce que nous ne pouvons-nous permettre de perdre
Les mots de Hammarskjöld restent la description la plus juste de l’ONU : non pas un instrument de perfection, mais un rempart contre la catastrophe, une protection face à un monde où la force serait la seule loi et où la seule sécurité dépendrait des alliances que l’on parvient à nouer avant le début des hostilités.
Le monde s’est transformé depuis 1945. L’institution n’a pas suivi le rythme, et ceux qui ont le moins de moyens d’en supporter les conséquences en paient le prix le plus lourd. Mais la réponse à une institution imparfaite n’est pas sa destruction : c’est sa transformation. Comme l’a exhorté Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’OMC : préserver ce qui fonctionne, réformer ce qui ne fonctionne plus et se repositionner pour un avenir que les fondateurs ne pouvaient imaginer.
À mesure que le monde devient plus dangereux et plus interdépendant, nous avons davantage besoin des Nations Unies, et non moins. Mais l’ONU que nous avons n’est pas encore celle dont nous avons besoin. La bâtir, fondée sur des règles, représentative, juste, efficace et véritablement inclusive du Sud global, constitue le défi déterminant de ce moment multilatéral.
