Le Roi qui se penche.
Il y a une image. Un homme aux cheveux gris s’incline. Costume sombre, alliance à la main. Sous son bras, un garçon en maillot rouge, la nuque trempée, un nom cousu entre les épaules. Leurs deux visages se frôlent. L’enfant rit. L’homme rit avec lui. Et cet homme est un roi.
Une chronique de Merabet Aman
Berlin, un soir de juillet. L’Espagne vient de gagner. Le roi Felipe descend sur la pelouse, cherche un joueur parmi les joueurs, et c’est le plus jeune qu’il choisit d’enlacer. Seize ans. Un enfant.
Cet enfant s’appelle Lamine Yamal. Il vient de Rocafonda, un quartier de Mataró qu’on dit oublié. Il fête ses buts en traçant trois chiffres avec ses doigts, 304, la fin d’un code postal, l’adresse des siens. Son père peint des murs ; il est né à Larache, au #Maroc. Sa mère servait aux tables ; elle vient de Bata, en Guinée équatoriale. Sa grand-mère a passé la frontière dans un autobus, sans billet, une ville après l’autre, jusqu’à Mataró. Le garçon prie. Il jeûne au ramadan entre deux matchs. Sur ses crampons, trois drapeaux cousus côte à côte : l’Espagne, le Maroc, la Guinée. Il n’a renié personne.
Voilà l’enfant que le roi serre contre lui.
Regardez la scène, car elle dit tout. Un roi, héritier d’une couronne vieille de siècles, se courbe. Il pose sa joue près de celle d’un fils de peintre et de serveuse, petit-fils d’une femme qui traversa en fraude, enfant musulman né d’un continent et d’un autre. Il ne calcule pas. Il ne pose pas. Il embrasse. Et dans ce geste sans une parole, il dit ce que tant de tribunes n’osent plus dire : celui-là est des nôtres.
Pendant ce temps, ailleurs, sur les mêmes terres d’Europe, d’autres hommes montent sur d’autres estrades. Ils n’enlacent personne. Ils désignent. Ils parlent de vagues, de flots, de submersion, comme si des enfants étaient une eau sale. Ils comptent les prénoms qui sonnent mal à leur oreille. Ils font d’une origine une menace, de la peur un métier, d’un mur une promesse électorale. Ils divisent un peuple en deux, ceux d’ici, ceux d’ailleurs, et croient bâtir quand ils fêlent.
À vous qui vivez de ce partage, regardez donc l’image. Un roi s’est penché sur ce que vous rejetez. Il a ri avec ce que vous montrez du doigt. Il a tenu contre son cœur ce corps que vous voudriez à la frontière. Vous parliez d’invasion ; il n’a vu qu’un enfant qui court vite et rit fort. Vous parliez de choc ; il a posé une main sur une épaule. Le roi n’a pas eu besoin de vous répondre. Il vous a rendus petits d’un seul geste.
Car c’est ainsi qu’une nation se reconnaît : non aux frontières qu’elle ferme, mais aux enfants qu’elle adopte. L’Espagne n’a pas demandé à ce garçon d’où venait son père. Elle lui a demandé de jouer, et il a joué pour elle. Le drapeau qu’il porte sur la poitrine, personne ne le lui a imposé : il l’a choisi, sans effacer les deux autres qu’il garde sous ses pieds. On peut donc appartenir à plusieurs terres et n’en trahir aucune. On peut être de Larache, de Bata et de Barcelone. L’enfant de Rocafonda en est la preuve vivante, et le roi, ce soir-là, l’a signée de ses bras.
Je connais ce geste. Il me vient de plus loin que Berlin. Je viens d’une ville où mon aïeul, amine des bijoutiers, recevait aux fêtes juives les plats de ses confrères orfèvres – la dafina fumante, le poisson frit, les pâtisseries au miel – portés d’une maison à l’autre sans que nul y voie autre chose qu’un voisinage. Marrakech savait cela avant l’Europe : que l’autre à sa table n’appauvrit pas la table. Que la main tendue ne se vide jamais de ce qu’elle donne.
L’image restera. Les discours de haine passeront, comme passent les crues qu’ils invoquent. Il demeurera un roi qui se penche, un enfant qui rit, et entre eux deux, sans un mot, la plus haute leçon de ce siècle.
