Dans cette conférence donnée par Malek el-Khoury le 4 juin 2026 à l’ICAM, l’auteur revient sur trois notions souvent confondues: judaïsme, Israël et sionisme. À partir d’un point de vue arabe assumé, il distingue la religion juive, l’État israélien et les projets sionistes, interroge l’histoire coloniale du conflit et défend un droit à la résistance face aux violences subies par les peuples de la région aujourd’hui encore.
Conférence donnée le 4 juin 2026 à 18h30 à l’ICAM sur les thèmes Judaïsme, Israël, Sionisme et Nous, les Arabes.
Par Malek el-Khoury
« D’abord je tiens à prévenir le public que, devant les horreurs de ce qui se passe dans nos régions, j’ai décidé de ne plus retenir mes mots et d’être le plus clair possible. Il est donc possible que certaines formules ou formulations soient brutes et crues, je ne m’en excuse pas, mais je vous préviens à l’avance que c’est ce que vous risquez d’entendre aujourd’hui.
Le sujet est très vaste, difficile et très délicat. Je tâcherai de résumer ma pensée et d’être le plus succinct possible, c’est déjà assez long, et de laisser la place à un maximum de questions après ma présentation. Je ne donnerai pas une définition académique ou scientifique des termes du titre, je n’en ai pas les compétences, mais je vous parlerai de la perception des Arabes de ces trois termes et de la comparer avec les perceptions occidentales et israéliennes.
J’englobe avec le « Nous », que j’utilise, une grande partie des populations du Monde arabe, rarement les gouvernants, soit les membres de la Ligue arabe, indépendamment de leurs confessions, de leurs cultures d’origine ou de leur histoire. Je mettrai dans le même sac, par rapport à cette perception, les populations de la Palestine, de l’Arabie saoudite, du Maroc ou du Liban. Avec, évidemment, des nuances. Car on ne peut jamais généraliser.
Trois mots, trois perceptions
Chacun des trois éléments, judaïsme, Israël et sionisme, est pour nous, les Arabes, un sujet différent, même s’ils sont interconnectés. De notre point de vue, c’est le monde occidental qui confond ces trois notions et nous en attribue, à tort évidemment, l’amalgame.
Cette différence de point de vue rend souvent le dialogue entre le monde occidental et le monde arabe difficile, vu que les définitions de ces termes, comme nous allons le voir plus loin, ne correspondent pas. Nous utilisons un langage différent. Deux langues différentes. Nul ne comprend ou ne veut comprendre celle de l’autre.
Le judaïsme, une religion de la région
Le judaïsme est pour nous une religion, une des trois grandes religions dites révélées, née dans nos régions. Point à la ligne. Cette religion, comme tant d’autres, se subdivise en plusieurs confessions. Je n’entrerai pas ici dans le détail des analyses théologiques ou des différences entre toutes ces confessions. En tout cas, pour nous, il n’existe pas du tout de « peuple juif », ni de « peuple élu », même Shlomo Sand, un historien israélien, est d’accord avec l’idée qu’il s’agit d’une invention de « marketing », si j’ose dire. Il y a des Juifs polonais, ukrainiens, russes, comme Wladimir Jabotinski, David Ben Gourion, Golda Meir, Ariel Sharon, Moshé Dayan, allemands, hongrois, autrichiens, comme Théodore Herzl, marocains, yéménites, etc. Il y a les ashkénazes, les sépharades et les natifs de Palestine, les sabras.
Nous faisons une nette différence entre les Juifs, appelés parfois « Israélites », adeptes de cette religion, et les autres termes, Israël et le sionisme. Les Juifs, à part quelques rares exceptions depuis leur existence, ont presque toujours vécu en harmonie dans les mondes arabe et musulman. D’ailleurs, il y a des Juifs arabes.
Quand nous parlons des Juifs, cela n’implique ni Israël ni le sionisme.
Je ne nie pas qu’il y ait eu quelques problèmes entre les différents groupes ethniques, religieux, confessionnels, dans les pays arabes. Mais cela n’a jamais excédé les conflits habituels de pouvoir qu’il y a toujours eu dans l’histoire des peuples. Il n’y a pas eu de massacres, de pogroms, d’Holocauste vis à vis des Juifs. Des massacres ont effectivement eu lieu dans l’histoire récente de nos régions. Ils n’ont jamais ciblé les Juifs. J’en cite quelques uns: guerre entre les maronites et les druzes en 1860 au Liban et en Syrie, famine provoquée par les Ottomans au Liban en 1917, massacres contre les Arméniens en 1915, puis Daech, Al Qaeda, guerre civile au Soudan, Éthiopie et Érythrée, etc. Ils furent plutôt entre chrétiens et musulmans, ou entre eux mêmes. Par contre, les plus grands massacres ont été commis par Israël et les groupes sionistes d’avant Israël contre les populations palestiniennes et libanaises, peu importe les confessions. Certaines de ces guerres et tueries « gratuites » sont encore en cours pendant que je vous parle.
Vous constaterez donc que les communautés juives qui habitaient nos régions ou qui ont fui l’Espagne chrétienne aux XVe et XVIe siècles, alors que, depuis la conquête musulmane de la péninsule ibérique au VIIIe siècle, les trois religions y vivaient harmonieusement, pour se réfugier principalement en Afrique du Nord et en Turquie ont vécu en harmonie avec les populations locales, sans problèmes, jusqu’à la création d’Israël en 1948. Voire même un peu avant. Dès l’arrivée des premiers « réfugiés » ou plutôt « expulsés » d’Europe, au début du XXe siècle. Les premiers conflits sérieux entre Arabes et forces sionistes débutèrent en 1936. Exactement le 15 avril 1936.
C’est là où les problèmes commencent. Pendant ce temps, alors que les Juifs vivent tranquillement dans nos régions, en Europe et dans les pays occidentaux, depuis le Moyen Âge, sinon bien avant avec l’Empire romain, les règles, réglementations et lois contre les Juifs prolifèrent, faisant apparaître un antisémitisme notoire qui aboutit à des pogroms, en Pologne, en Ukraine, en Russie, pour culminer par une « haine » contre les Juifs avec l’Holocauste et Hitler.
Israël, une création perçue comme coloniale
J’arrive à Israël, le second point de ma présentation, qui est, pour nous, une création occidentale, particulièrement britannique, comme une prolongation des États ou des empires colonialistes en déclin. Une continuité néocoloniale de ces empires en voie de disparition. Nous ne concevons pas Israël comme une entité créée par les Juifs, ni même pour les Juifs. Israël fut récupéré par ceux ci, mais ces derniers n’ont pas initié ce projet.
C’est pour cela que, quand nous parlons d’Israël, nous insinuons le système colonialiste avec ce terme. Mais pas les Juifs. Malheureusement, l’amalgame que propagent les gouvernements israéliens, concepts repris volontairement par les Occidentaux, se répand aussi dans nos pays et l’on s’entend souvent dire: « je fais la guerre aux Juifs », formule relativement récente.
D’ailleurs, la création de l’État d’Israël n’a pas eu lieu en Palestine le 14 mai 1948, mais a été décidée dans les années 1920 en Angleterre. Je rappelle la Déclaration Balfour de 1917, la commission Peel en 1937 et 1938, la décision de l’ONU en novembre 1947, par une combinaison de circonstances et une conjonction de personnalités politiques souvent évangéliques, et même antisémites, mais aussi juives, européennes, dont anglaises, évidemment, qui voyaient la création de cet État aussi d’un bon œil.
Ce sont les Anglais les principaux « promoteurs » de l’idée d’Israël. La Grande Bretagne, suivie par la France et la Russie, ont soutenu les forces sionistes émergentes, des groupes terroristes, Haganah, Stern, Irgoun, Levi, à conquérir, à occuper les terres habitées de Palestine, avant de se battre eux mêmes contre ces mêmes groupes.
Même l’Allemagne nazie, vers la fin de la guerre, sentant sa fin venir, a commencé à échanger les Juifs contre des biens ou des avantages. Comme elle ne pouvait pas les déplacer dans une zone européenne suffisamment grande et vide d’habitants, à l’Est, en particulier en Pologne, la Palestine devenait un lieu idéal pour « déporter » ou faire « émigrer » les Juifs dont les Nazis, mais pas seulement, ne voulaient pas.
Théodore Herzl lui même n’était pas nécessairement en faveur de la création de cet État, du moins au début, alors qu’il fut un des premiers à parler du sionisme juif, très différent du sionisme évangélique.
C’est cette occupation de la Palestine, le grignotage du pays, les annexions diverses, les innombrables crimes commis contre les Palestiniens, soutenus et armés par la Grande Bretagne et les finances juives internationales, qui ont généré la cause palestinienne, devenue un symbole international, de la même manière que les manifestations contre la guerre du Vietnam. Les problèmes entre Israël et les Palestiniens ainsi que la résistance de ces derniers sont une conséquence de l’occupation de la Palestine.
Les sionismes, entre religion et politique
J’en arrive au troisième terme de mon titre: le sionisme, ou plutôt les sionismes. La partie la plus difficile, la plus sensible et la plus controversée de ma présentation.
« Le sionisme est un phénomène déroutant pour plus d’une personne. Certains le considèrent comme un aboutissement naturel du judaïsme, d’autres comme une forme d’antisémitisme, d’autres encore comme un projet colonial impérialiste. » C’est une des citations citées par Yakov Rabkin dans son livre Le sionisme en 101 citations.
Nous, les Arabes, sommes presque tous d’accord que le sionisme est une continuité du néocolonialisme.
Ilan Pappé, dans son dernier livre, Le lobby sioniste des deux côtés de l’Atlantique, dit: « Le sionisme est né d’un concept chrétien évangélique. (…) il se présentait sous la forme d’un appel religieux lancé aux croyants pour les inciter à soutenir et à se préparer au “retour des Juifs” en Palestine et à l’établissement d’un État juif dans cette région, en signe d’accomplissement de la volonté de Dieu. (…) Les chrétiens impliqués dans cette campagne politisèrent cette “théologie du retour” dès lors qu’ils réalisèrent qu’une notion similaire avait commencé à émerger parmi les Juifs européens, qui désespéraient de trouver une solution à l’antisémitisme incessant qui sévissait sur le vieux continent. »
Les deux principales formes de sionismes, le chrétien évangélique, le plus ancien, et le juif, ont tous les deux débuté comme des motivations purement religieuses, sans notion d’État, pour évoluer et se transformer en projets politiques d’inspiration nationaliste européenne et même socialiste, donc avec un État. Ces deux sionismes sont liés à la « Terre d’Israël ».
Les évangéliques « considèrent que l’existence même de l’État d’Israël ramènera Jésus sur terre, le fera définitivement reconnaître comme Messie et assurera le triomphe de Dieu sur les forces du mal, pendant que les Juifs convertis au christianisme seront sauvés », selon la définition de Wikipédia.
Alors que, pour les Juifs, la « Terre d’Israël », un mythe inventé, récupéré de la notion évangélique précédemment citée selon Shlomo Sand, est une sorte de « propagande » pour rallier les Juifs à l’idée d’un refuge pour se protéger des interférences extérieures et de l’antisémitisme très répandu en Europe, principalement orientale et centrale.
Cette notion de pays et d’État que le monde entier appelle aujourd’hui « État d’Israël » est appelée communément et souvent chez nous « entité sioniste ».
Le sionisme chrétien est donc à la limite antisémite puisqu’il aboutit à la disparition des Juifs, alors que le sionisme juif cherche, au contraire, la perpétuité des Juifs.
Ces deux sionismes opposés dans leurs idéologies ont évolué parallèlement et plus ou moins simultanément. La création d’Israël en 1948 faite par les évangéliques, souvent antisémites, dont Balfour lui même, a permis à ceux ci d’exploiter la naissance du mouvement sioniste juif, initié par Théodore Herzl, au départ un laïc convaincu, pour s’en « débarrasser » en les envoyant loin d’Europe.
Les évolutions des deux sionismes ayant coïncidé, chacun des deux courants idéologiques a profité de l’autre pour avancer ses pions. Ils forment actuellement une alliance « tactique » dans leur projet politique, même si les objectifs finaux des uns et des autres sont différents. C’est aussi pour cela qu’on les confond beaucoup, ne sachant plus qui domine l’autre. Et les deux profitent de cette confusion qui les arrange.
Cette confusion est entretenue par le monde occidental pour justement préserver le flou et accuser les Arabes d’antisémitisme alors que c’est exactement le contraire qui se passe.
Pour nous, si nous avions eu affaire uniquement avec le sionisme juif, disons avec le souhait des expulsés d’Europe de venir s’installer en paix dans nos régions, il est possible, mais je dis bien possible, que nous n’aurions jamais eu de grands problèmes entre les Juifs et nous. Il n’y aurait même peut être jamais eu de partition de la Palestine. D’ailleurs, avant l’arrivée des Anglais dans la région, aucun problème n’existait entre les Juifs résidents depuis longtemps en Palestine et les Arabes. Ils commerçaient ensemble, étaient même des partenaires, et se fréquentaient comme tous les habitants de Haïfa, Jaffa, Gaza, Nasrah, Nazareth, Beit Lahm, Bethléem, Al Khalil, Hébron, Ariha, Jéricho, Jérusalem, etc. Ils étaient habitants au même titre que nous. Aucune différence.
Là où le bât blesse, c’est qu’Israël prouve, il le montre aujourd’hui plus que jamais, qu’il n’est que la continuité du néocolonialisme, soutenu par des finances surtout américaines, le soutien « inconditionnel » occidental militaire, politique et économique, même si son économie, malgré la guerre, est encore solide et satisfaisante, et le support du sionisme évangélique, chrétien. Israël continue d’occuper des terres arabes, de détruire, de tuer, d’assassiner.
Une preuve de plus que notre perception des différences entre ces trois termes pourrait être correcte, c’est qu’une bonne partie des Juifs du monde ne se sentent plus représentés par cet Israël d’aujourd’hui. Un Israël criminel, voire génocidaire, cf. Omer Bartov: « Ce qui a lieu à Gaza n’est pas la Shoah, mais c’est bien un génocide », sioniste chrétien, ne représentant ni ne protégeant les Juifs. Israël est même en conflit autant avec les Juifs de l’intérieur qu’avec les intellectuels juifs du monde entier.
Le droit de se défendre
Pour résumer, nous n’avons rien contre les Juifs en tant qu’adhérents ou adeptes d’une religion. Ils sont les bienvenus chez nous. Notre perception du conflit ne correspond pas du tout à celle que les Occidentaux veulent nous imputer.
Contre les colonisateurs, nous sommes en droit de nous défendre et de nous protéger quand nous sommes agressés et que l’on cherche à piller les terres de nos ancêtres, les richesses de nos sols, à brûler nos champs, à détruire notre culture, nos activités, à raser nos maisons, nos écoles, nos hôpitaux, nos lieux de prière, notre patrimoine, qui est d’ailleurs souvent un patrimoine universel, à tuer nos familles, nos femmes, nos enfants et nos compatriotes.
Nous avons tout notre droit de nous protéger d’une manière ou d’une autre contre les puissances coloniales ou néocoloniales. On peut discuter de la manière de se défendre et de se protéger, mais on ne peut nous contester ce droit essentiel.
Or, actuellement, ces puissances coloniales sont représentées par le sionisme chrétien évangélique qui utilise Israël et les Juifs pour atteindre ses objectifs.
J’ACCUSE, pour reprendre le terme d’Émile Zola, donc le monde occidental, particulièrement le sionisme évangélique et leurs soutiens, de vouloir, excusez la répétition, se « débarrasser des Juifs » en les envoyant à la guerre lointaine, comme s’il s’agissait de mercenaires, puisqu’ils sont financés par eux;
J’ACCUSE le gouvernement israélien d’abuser de l’antisémitisme pour exploiter les Juifs pour des intérêts qui n’ont rien à voir avec le judaïsme;
J’ACCUSE tous ceux et celles qui soutiennent, soit activement soit par leur silence, les actions génocidaires d’Israël qui, je le répète, n’est, d’après moi, ni un État juif et encore moins un État pour les Juifs.
Je propose à tous les Juifs qui s’opposent à cette politique actuelle de venir encore une fois habiter nos régions, à condition qu’ils ne s’y installent pas avec des idées similaires à celles du début du XXe siècle. Ils seront accueillis et traités comme tous les citoyens des pays d’accueil.
Merci. Je suis ouvert à toutes les questions et toutes les critiques.
Genève/Beyrouth, le 2 juin 2026. »
