Venance Konan s’interroge sur le silence des Ouest-Africains sur le rôle joué par certains pays arabes, à commencer par les Emirats arabes unis, dans les calamités qui frappent la région.
Il y a quelque temps, nous avons assisté à la violente offensive menée par les terroristes qui dévastent le Sahel depuis des années contre l’État malien. Le ministre de la Défense du Mali a même perdu la vie durant cette attaque pendant que les djihadistes prenaient le contrôle de plusieurs localités du pays. Et jusqu’à ce jour, ils maintiennent un blocus contre la ville de Bamako, rendant la vie dans la capitale malienne plus que difficile.
Je crois que nous nous sommes tous posé la question de savoir comment ces terroristes avaient eu les moyens de mener une telle offensive contre l’État malien. Les autorités maliennes ont accusé des forces étrangères d’avoir soutenu les terroristes, mais n’ont pas été jusqu’à les citer. Je suis étonné qu’elles n’aillent pas jusqu’au bout, jusqu’à citer nommément au moins une des forces étrangères qui soutient ouvertement les terroristes. Les États du Sahel préfèrent accuser la France et ses amis africains de la région, à savoir la Côte d’Ivoire et le Bénin, parce qu’ils refusent de voir la grande poutre qui est plantée dans leurs yeux, les Émirats arabes unis.
Souvenez-vous. A la fin de l’année dernière, un ancien général émirati, membre de la famille royale de ce pays, avait été enlevé au Mali par un groupe terroriste, et pour sa libération, son pays avait payé une rançon de 50 millions de dollars, soit environ 30 milliards de francs CFA, plus une fourniture d’armes d’une valeur d’environ 10 milliards de francs CFA. Comment peut-on s’étonner ensuite que ces terroristes aient eu les moyens de mener une offensive de grande ampleur contre l’État malien ? Et comment ne pas s’étonner du silence des autorités maliennes devant ce qui apparait clairement comme un soutien explicite à un groupe terroriste ? Un think tank allemand, la « Stifftung Wissenschaft und Politik », lui, n’a pas porté de gants pour accuser ouvertement les Émirats arabes unis, dans un rapport récent, d’être devenus « l’un des acteurs extérieurs les plus agressifs dans les conflits africains, car ils fournissent des armes, un soutien financier et une assistance logistique à des groupes armés impliqués dans des atrocités massives. » Et ce rapport de citer le soutien apporté par l’État émirati aux Forces de Soutien Rapide du Soudan qui font régner la terreur dans ce pays, aux forces de sécurité du Puntland, État fantoche séparatiste de la Somalie, et au maréchal Khalifa Haftar de la Libye.
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », Albert Camus.
En refusant de nommer clairement l’État qui fournit des armes et de l’argent aux groupes terroristes qui les assaillent, les États de l’Alliance du Sahel entretiennent volontairement une confusion très préjudiciable à l’ensemble de la région ouest-africaine. Les Émirats arabes unis n’ont pas démenti les informations données par les médias sur les sommes colossales et les armes fournies au groupe terroriste. Et curieusement, les Maliens sont restés silencieux. Les Allemands viennent d’accuser ouvertement l’État émirati de nourrir les guerres sur notre continent. Et très curieusement, l’Union africaine se tait également.
L’Afrique a, semble-t-il, un gros problème à nommer les Arabes dans ses malheurs. Autant nous sommes très virulents à dénoncer la traite de nos ancêtres par les Européens, autant nous gardons un silence très pudique quand il s’agit de celle pratiquée par les Arabes qui fut tout aussi cruelle que l’autre. Nous sommes très prompts à dénoncer le racisme des Européens, mais nous osons à peine parler de celui de « nos frères » arabes. Nous ne voyons pas ce que les pays arabes d’Afrique nous font subir lorsque nous nous retrouvons chez eux ? Nous ne voyons pas ce que les pays du Moyen-Orient nous font subir chez eux ? Nous ne voyons pas l’esclavage pratiqué par les Mauritaniens ? Et, naturellement, nous ne pouvons pas voir le rôle des pétro-monarchies dans l’expansion du terrorisme sur notre continent.
À refuser de nommer les choses, nous ne ferons qu’entretenir et aggraver notre malheur.
