À l’occasion du troisième anniversaire du coup d’Etat qui a renversé le président Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, un prêtre catholique italien rentré du Niger depuis lors, a envoyé à Mondafrique ce texte critique et personnel.
Par Mauro Armanino, Gênes
J’ai vécu une trentaine d’années en Afrique de l’Ouest en tant que missionnaire, laïc d’abord et comme membre de la Société des Missions Africaines par la suite. En Côte d’Ivoire, du parti unique au multipartisme, au Liberia, du début à la fin de la guerre civile et finalement, au Niger, pendant 14 ans. C’est au Niger que, le 26 juillet 2026, j’ai assisté, pour la première fois « en direct », à un coup d’État militaire. Par ma position de militant des droits humains et ma proximité avec les plus pauvres, j’étais assez critique du régime d’Issoufou Mahamadou et de son dauphin Mohamed Bazoum : la politique proche de l’Occident et la justice au service du pouvoir. Cela, en plus du mépris pour les pauvres, étaient suffisants pour justifier ma position critique et défiante à l’égard du pouvoir.
Après le coup d’État des militaires, plutôt étrange dans le contexte des tentatives du président Bazoum de tracer un chemin plus ouvert que celui de son mentor, j’ai pu observer ce qui se passe sur place quand des militaires prennent le pouvoir. Le président (mal) élu otage dans le palais présidentiel avec une partie de sa famille. Des tirs de sommation (et des blessés) contre ceux qui réclamaient sa libération. Le siège du parti au pouvoir vandalisé et, par la suite, l’attaque de l’ambassade de France. Puis on a fait dégager les troupes françaises stationnées près de l’aéroport de Niamey. De la même manière, les militaires américains ont dû laisser l’aéroport d’Agadez, conçu pour l’action des drones dans cette portion de l’Afrique. L’ambassade d’Espagne, avec son consulat, est restée le seul canal pour obtenir les visas pour l’Europe. L’Italie, avec son ambassade, est le seul pays d’Europe à continuer la coopération militaire avec la junte.
Pendant deux dimanches de suite, on a rempli le stade de football de Niamey avec des milliers d’enfants et de jeunes qui, avec de petits drapeaux du pays, ont été encouragés (et financièrement aidés) à soutenir et glorifier le coup d’état. Rapidement, les journaux, les intellectuels, les syndicats, certaines associations musulmanes et une bonne partie de la société civile ont basculé rapidement du coté des militaires. Qui exprimait son désaccord avec le nouveau régime en place le faisait à ses risques et périls. Certains continuent de garder prison jusqu’à présent.
« Les militaires ont échoué »
Depuis lors, l’espace de participation des citoyens et de la société civile, avec la suspension de tous les partis politiques, est nul. Il y a eu, avec les deux autres pays du Sahel central, le Mali et le Faso, la constitution de l’Alliance des États du Sahel. Ces trois pays ont vécu la même option : les militaires au pouvoir pendant cinq ans renouvelables. Au Niger, les militaires ont justifié la prise du pouvoir en réponse à la détérioration de la situation sécuritaire et à la mauvaise gouvernance économique.
Les militaires ont échoué aussi dans ces deux domaines, malgré la rhétorique du souverainisme et du nationalisme. La présence des militaires russes est bien là pour les protéger eux. Dans ce processus, les églises chrétiennes – évangéliques et catholique – ont gardé profil bas et, le moment venu, ont envoyé leurs délégués aux « assises nationales », véritable mascarade de démocratie. Seuls ceux qui étaient d’accord avec le régime militaire ont pu prendre part à cette « libre » consultation qui devait proposer une feuille de route pour le pays.
L’Église catholique, celle dont j’ai partagé le sort pendant quatorze ans, a reçu, comme bien d’autres organisations, à ma grande surprise, un diplôme de reconnaissance pour l’aide offerte au régime. C’était en octobre de l’année passée ; j’étais encore présent sur place. La Conférence épiscopale est celle du Burkina Faso et du Niger. Encore récemment, en juin 2026, elle a tenu son habituelle réunion dans la capitale du Faso, Ouagadougou. Le document final de ladite conférence ne fait que confirmer ce qu’en son temps j’avais écrit : « Les évêques de l’AES, un silence assourdissant ! » L’agence vaticane FIDES, qui avait la coutume de publier et parfois solliciter mes articles, a censuré ce texte-là.
Le silence des Églises
Dans le document final de la Conférence Burkina-Niger, les évêques « ont également manifesté leur attachement à la promotion de la paix dans l’espace sahélien (…) ils ont présidé la cérémonie de remise des prix de la cinquième édition du Concours de Journalisme pour la Paix et la Cohésion Sociale (CJPCS), une résolution portée par l’initiative du Sahel pour la paix (…) la promotion du dialogue, du vivre-ensemble et de la cohésion sociale dans une sous-région confrontée à de nombreux défis sécuritaires ».
Pas un mot sur les disparitions des personnes opposées à une seule narration de la réalité. Sur les prisons où croupissent ceux qui ne pensent pas comme l’auto-proclamé « Messie » du Faso. Sur les milliers de morts, militaires et civiles, à cause des attaques des groupes armés et l’évidente incapacité des militaires à y faire face. La coutume de masquer les défaites par des mensonges. Rien sur les droits humains bafoués et sur le progressif rétrécissement de l’espace démocratique de la société civile. Rien sur la corruption actuelle des militaires au pouvoir et le déni de la réalité.
Vraiment dommage ! Faut-il y voir la prudence des pasteurs qui pensent au bien-être des brebis à eux confiées ? Ou alors l’attitude de qui partage les vues des militaires en place mais pas ouvertement ? Peut-être aussi la peur d’être pris pour cible, eux et leurs ouailles ? De rester dans la culture du silence lorsqu’il s’agit de s’opposer aux rois et princes ? Ou bien d’attendre que le régime passe et que la situation tourne à nouveau, comme toujours ?
Difficile bien sûr de trancher sur ces questions. Celui qui écrit ici a bien exprimé sa pensée pendant son séjour au pays. Une des raisons qui ont facilité le choix de le quitter a sans doute été une lecture différente par rapport au régime militaire en place. Le journaliste burkinabé Norbert Zongo, assassiné pour son engagement civique, nous a mis en garde : « La pire des choses, ce n’est pas la méchanceté des gens mauvais, c’est le silence des gens bien ».
