Liban : le pari périlleux des fausses certitudes

06/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

En misant sur une défaite iranienne, un soutien américain durable et une capitulation possible du Hezbollah, une partie du pouvoir libanais aurait construit sa stratégie sur des hypothèses fragiles. Ce pari menace moins les équilibres régionaux que la paix civile d’un pays déjà dangereusement éprouvé par ses crises.

En misant sur une défaite iranienne, un soutien américain durable et une capitulation possible du Hezbollah, une partie du pouvoir libanais aurait construit sa stratégie sur des hypothèses fragiles. Ce pari menace moins les équilibres régionaux que la paix civile d’un pays déjà dangereusement éprouvé par ses crises.

Personne ne peut accuser Nabih Berri de mal connaître Washington. Joseph Aoun, peut-être. Entre ses années aux États-Unis, son ascension dans la politique libanaise et plus de trois décennies à la présidence du Parlement libanais, Berri a traité avec pratiquement toutes les administrations américaines, chacune l’ayant couvert de flatteries et de protection politique, malgré les apparences gênantes des sanctions imposées à son entourage. Peu de politiciens libanais ont passé autant de temps à observer les habitudes de Washington, ses sautes d’humeur, ses contradictions et ses volte-face soudaines.

Berri, plus que quiconque, devrait savoir : c’est le même Washington qui a plié bagage après l’attentat contre les casernes des Marines, abandonnant ses ambitieux projets sans un regard en arrière. Le même Washington qui a défendu l’accord de Taëf comme cadre constitutionnel du Liban, avant d’en oublier discrètement la plupart des dispositions. Le même Washington qui, sous Clinton, a sous-traité le Liban à Hafez el-Assad lorsque des priorités plus larges l’exigeaient. Le même Washington qui découvre le Liban une fois par décennie, s’en passionne brièvement, puis l’abandonne dès qu’une autre crise occupe le devant de la scène.

Aujourd’hui, il reporte discrètement les conséquences stratégiques de l’affrontement de Trump avec l’Iran sur les États du Golfe disposés à en absorber les retombées, tout en balayant l’accord de Taëf, l’ordre constitutionnel qu’il a engendré et l’accord d’armistice de 1949 avec Israël comme de vulgaires reliques encombrantes. Pourtant, ces mêmes arrangements demeurent le seul cadre internationalement reconnu capable d’empêcher les contradictions internes du Liban de retourner sur le champ de bataille.

La tentation d’une capitulation sans victoire

Le problème n’est pas entièrement Berri, Nawaf Salam ou Joseph Aoun en tant qu’individus. Il réside dans les fausses hypothèses qui ont engendré une cascade de mauvais calculs. Au cours de l’année écoulée, et notamment dans le sillage de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran il y a à peine quatre-vingts jours, une part significative de la classe politique libanaise s’est convaincue que l’issue était déjà scellée. Israël et Washington avaient gagné, l’Iran avait perdu, le Hezbollah avait été acculé stratégiquement, et son désarmement serait aussi simple que de cueillir un fruit à portée de main. Il ne restait plus que les détails administratifs.

De cette seule hypothèse a découlé toute la logique de ce qui a suivi. Les négociations menées sous la pression musclée de Trump ont été présentées comme de la diplomatie, comme de la construction étatique, comme le retour tant attendu du Liban à sa pleine souveraineté et à sa prospérité. Elles ressemblaient pourtant de plus en plus à des négociations de capitulation. Le problème avec une telle reddition, c’est qu’elle ne fonctionne que lorsque l’autre partie a effectivement capitulé. Il s’agissait d’une répétition de l’accord du 17 mai 1983, reconditionnée sous un nouveau chapitre et un calcul erroné.

La prémisse sous-jacente n’était jamais un règlement équilibré. Il ne s’agissait pas d’obtenir la mise en œuvre de la résolution 1701, de restaurer l’accord d’armistice, de récupérer les territoires occupés, de mettre fin aux violations israéliennes, ni de mettre fin à la syrianisation de fait de l’espace aérien libanais. La prémisse était que le Liban ferait d’emblée la concession qu’Israël et Washington avaient en tête : le désarmement du Hezbollah, quel qu’en soit le prix. Tout le reste suivrait, leur avait-on dit, malgré les déclarations répétées de Hochstein, Barrack, Ortagus et du sénateur belliqueux Lindsey Graham, affirmant qu’ils ne garantissaient rien du côté israélien et que le Liban n’avait d’autre choix que de tenter sa chance et d’en assumer les conséquences.

Ce pari reposait sur la conviction que l’Iran avait été effectivement vaincu et que la position du Hezbollah était donc intenable, son désarmement presque inévitable, même si y parvenir exigeait que certains des adversaires les plus véhéments de la tutelle syrienne au Liban invitent à nouveau le Damas de Sharaa à s’immiscer dans les affaires libanaises.

La réalité stratégique a évolué différemment. Washington lui-même reconnaît désormais discrètement ce que la troïka libanaise refusait d’admettre il y a quelques mois, malgré les avertissements de la Turquie, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte : la guerre n’a pas produit le résultat décisif qui avait été promis. Israël n’a pas obtenu la transformation stratégique qu’il recherchait. L’Iran est toujours debout, son système politique intact, son leadership renouvelé, ses relations régionales rétablies, sa capacité de projection de puissance reconnue par les États du Golfe les plus influents.

Les preuves sont sans équivoque. Les négociations se poursuivent, avec le cadre en dix points de l’Iran comme point de départ. Les vainqueurs ne négocient pas dans l’incertitude, ils imposent leurs conditions. La remontrance que Trump aurait infligée au Premier ministre israélien par téléphone est, à elle seule, révélatrice. La simple existence de la diplomatie en cours entre Washington et Téhéran, conjuguée aux tensions visibles dans la relation Washington-Tel-Aviv, équivaut à un aveu implicite que le champ de bataille n’a rien tranché. Chaque hypothèse bâtie sur une victoire anticipée était fausse dès le départ.

Quand les paris extérieurs menacent la paix civile

C’est là que le pari libanais devient particulièrement précaire. Certains ont conclu que la défaite présumée de l’Iran avait ouvert une fenêtre historique pour modifier fondamentalement l’équilibre des forces intérieur. Ils ont supposé que la profondeur stratégique du Hezbollah s’était évaporée, que le soutien américain était indéfectible, que la puissance israélienne était écrasante et imperméable aux calculs erratiques d’un Trump qui veut sortir de cette guerre à tout prix, et que même les termes de Taëf étaient désormais susceptibles d’être révisés et reniés.

Ces hypothèses ont engendré une stratégie politique dont les conséquences pourraient être catastrophiques. Le Liban n’est pas un laboratoire. C’est une société profondément divisée, portant le poids d’une guerre civile qui a consumé deux décennies de saignée, un quart de million de vies et des millions de déplacés. Toute tentative d’imposer un ordre politique intérieur par la force extérieure a produit de l’instabilité. Tout effort pour créer des gagnants permanents et des perdants permanents s’est finalement effondré.

L’idée que le Hezbollah peut être désarmé par des pressions extérieures sans profondes répercussions internes reflète une myopie remarquable face à l’histoire du Liban. Nul n’a besoin de soutenir le Hezbollah pour reconnaître cette réalité. Il suffit de comprendre sobrement la condition libanaise. Le plus grand danger aujourd’hui est la volonté croissante de certains acteurs politiques de jouer avec la paix civile en supposant que les puissances étrangères en géreront les conséquences.

Elles ne le feront pas. Elles créent les conséquences et partent, a fortiori lorsqu’il s’agit d’Israël, dont l’objectif est la fragmentation par le chaos, annoncée ouvertement et quotidiennement, comme en témoigne l’appétit annexionniste déjà à l’œuvre dans le sud de la Syrie et le sud du Liban. Les États-Unis ont suivi ce schéma à maintes reprises. Les priorités changent, l’attention se dissipe, de nouvelles crises éclatent, et les acteurs locaux qui ont trop misé sur l’engagement américain se retrouvent seuls à gérer les décombres.

L’élection de Joseph Aoun, accélérée par des ententes négociées en grande partie entre Berri et Amos Hochstein, s’est inscrite dans un cadre plus large qui envisageait un profond réordonnancement stratégique du Liban. La présidence était conçue comme une opportunité de remodeler l’architecture politique et sécuritaire du pays, avec des hypothèses sur le Hezbollah, le paysage géopolitique régional et l’orientation future du Liban déjà intégrées bien avant le vote.

Mais ces hypothèses reposaient sur un tableau qui se déplace désormais sous les pieds de tous. Le Liban auquel Aoun fait face aujourd’hui n’est pas le Liban que lui ou Berri avaient anticipé. Israël semble moins intéressé par la paix que par la capitulation. Son rejet persistant de l’accord d’armistice de 1949 est en lui-même révélateur. Il exige le désarmement avant le règlement, la reddition avant l’accommodation, la soumission avant le compromis. Le système politique libanais ne dispose d’aucun mécanisme réaliste permettant d’atteindre de tels objectifs sans provoquer une grave rupture interne.

Le président Aoun fait face à un choix véritable. Il peut continuer sur une voie bâtie sur des hypothèses de plus en plus déconnectées de la réalité. Ou il peut rapidement changer de cap, ce qui, à ce stade, est la seule position fondée sur la raison. Changer de cap ne serait pas une faiblesse. Ce serait la sagesse de quelqu’un parvenu à maturité, reconnaissant que la stabilité du Liban ne peut pas être construite sur des espoirs d’effondrement iranien, de permanence américaine ou de bonne volonté israélienne, encore moins d’équité israélienne, et que la coexistence entre les communautés libanaises demeure le seul fondement viable de tout ordre politique durable.

Le Liban a déjà commis cette erreur. Ses dirigeants ont à maintes reprises confondu des évolutions régionales temporaires avec des réalités permanentes, interprété des changements à court terme dans l’équilibre des forces comme des opportunités de régler des comptes intérieurs, et découvert que les parrains étrangers étaient moins engagés qu’ils ne l’avaient semblé.

La leçon n’est pas compliquée. Une stratégie fondée sur la défaite de l’Iran est déconnectée de la réalité du terrain. Une stratégie fondée sur un engagement américain indéfini méconnaît toute l’histoire de Washington avec ce pays. Une stratégie fondée sur la modération israélienne, voire l’équité israélienne, mécomprend fondamentalement les objectifs de l’actuelle direction israélienne.

Les fausses hypothèses produisent de mauvais calculs, et au Liban, les mauvais calculs ont l’habitude de finir dans le sang. Plus le Liban agit sur la base de ces hypothèses, plus grand est le risque que le prix soit payé non par les politiciens, les diplomates ou les puissances étrangères, mais par les citoyens libanais ordinaires, qui ont déjà enduré plus que leur part d’expériences menées au nom du salut du pays.