Trump ou Netanyahou : qui tient vraiment la guerre ?

03/03/2026 – La rédaction de Mondafrique

Quinze jours après avoir exclu l’hypothèse de frappes, notre chroniqueur, Xavier Houzel, admet s’être trompé. Il décrit une opération qu’il juge préméditée, interroge le rapport de force entre Trump et Netanyahou et alerte sur le risque d’un embrasement régional aux effets durables.

Interview menée par Joëlle Hazard

Il y a quinze jours, vous avez affirmé qu’il n’y aurait pas de frappes… Erreur de vision ?

Objectivement, je me suis bel et bien trompé, ou plutôt j’ai été « trumpé » : les Israéliens et les Américains ont attaqué l’Iran, pour une série d’assassinats. Je n’aurais pas cru qu’ils puissent le faire avec autant d’audace. Surtout, grâce à une telle rouerie.

Avant même de connaître le résultat des frappes sur l’Iran – et de savoir si le Guide suprême était effectivement mort –, j’en avais pourtant déduit que les négociateurs américains, Steve Witkoff et Jared Kushner, étaient des illusionnistes de talent, faits pour amuser le terrain, pour détourner l’attention, et que ce n’était pas normal. Autrement dit, que quelque chose de troublant couvait sous un semblant de calme. Avant la tempête.

J’avais eu cette prémonition en les voyant, à Genève, passer d’un sujet à l’autre – celui de l’Ukraine et celui de l’Iran – sans s’appesantir jamais, dans un survol chaotique qui ne menait nulle part.

Ce que j’en conclus aujourd’hui est alarmant. Ou bien Trump cache son jeu, mais il sait ce qu’il fait – il se fiche pas mal du nucléaire et des missiles balistiques, lesquels ne sont, pour son administration, ni plus ni moins que la fiole de Colin Powell. Ce qu’il pourrait vouloir alors, à défaut du Groenland en apanage, c’est le territoire iranien dans son intégralité, en tant que plateforme stratégique idéalement située dans un des centres de gravité de la planète, à équidistance de la Chine et de la Russie. L’affaire se terminerait par l’installation sur place d’un chapelet de bases militaires américaines. Les entreprises américaines prendraient le gaz et le pétrole, et le Pentagone le contrôle du détroit d’Ormuz.

Ou bien ce n’est pas lui qui décide, et il se moque de nous sur toute la ligne. Par « nous », je veux dire les 27 dirigeants de l’Union européenne, la Grande-Bretagne, les monarchies du Golfe, tous des alliés traditionnels de l’Amérique, qui n’y voient que du feu.

Reste à savoir qui est le deus ex machina.

Est-ce la guerre de Trump ou celle de Netanyahou ?

Vous brûlez ! La question est grave.

Il existe, en apparence, une convergence de préoccupations entre Israël et les États-Unis. Elles ont pris un caractère obsessionnel. Le premier pays invoque sa survie et stigmatise l’Iran et son projet de bombe, qui est mythique. Le second évoque le danger existentiel que représenterait pour lui la Chine, avec la perspective d’un effondrement de l’ordre américain. Nous en avons amplement débattu – l’OPEC+, les BRICS, etc.

Mais d’autres contingences expliquent la complexité des rapports personnels entretenus entre les personnages, et leur évolution : l’affaire Epstein et l’approche des élections de mi-mandat pour Trump ; un agenda judiciaire chargé pour Netanyahou, avec la perspective d’une série d’enquêtes à venir sur l’avant et l’après 7 octobre. L’un tombe et l’autre ne se relèvera pas !

Dans le couple qu’ils forment, la vraie question est de savoir quel est le dominant… Difficile, car l’un est le plus fort alors que l’autre est plus malin.

Il en va de même des services américains face aux services israéliens, dont les rapports incestueux en font un troisième centre de pouvoir. Tout-puissant ! L’action conjuguée des deux services est un tel classique, et elle est parfois tellement bien huilée qu’on peine à en deviner la trace.

C’est le cas, par exemple, s’agissant de la guerre ouverte déclenchée, il y a quelques jours à peine, par le Pakistan contre l’Afghanistan, et qui augure de graves problèmes, à savoir un risque de fractionnement de l’Iran au Sud, en région pachtoune, de même qu’un phénomène analogue au Nord – avec les Kurdes et les Azéris, qui feraient volontiers sécession. C’est le genre de mèches lentes que la CIA et le Mossad manipulent volontiers.

Or cela peut aller si loin, et les effets des manœuvres élaborées par lesdits services peuvent être tels que certaines de leurs conséquences peuvent s’imposer aux États de manière inattendue : ils réagiront alors de façon irrationnelle. Nous sommes ici, je le redoute, dans la configuration d’un ménage à trois – avec une montagne de secrets dans les placards.

Toutes ces raisons semblent indiquer que l’on s’oriente vers une guerre longue ?

Le risque existe, compte tenu de la diversité des composantes de l’Iran et de la superficie de ce pays, limitrophe d’une quinzaine d’autres, y compris les riverains du Golfe persique et ceux de la mer Caspienne, que cela finisse par une guerre civile générale ou par plusieurs conflits internes et externes.

Les frappes qui ont tué le Guide suprême, en même temps qu’une quarantaine de hauts responsables du régime, ont été le fait d’Israël – apparemment en solo – sous couvert de l’opération dite Lion rugissant. Cette particularité aura frappé les esprits en ravivant un sentiment patriotique chez de nombreux Iraniens.

À la condition de faire « porter le chapeau » de tels assassinats à Israël, les Américains pourraient encore éviter le pire et entamer un dialogue. Au rythme auquel les représailles s’enclenchent de part et d’autre, la guerre s’arrêtera assez vite faute de munitions. Il ne faudra pas s’attendre, dès lors, à une guerre conventionnelle, mais plutôt à des affrontements plus épisodiques, à la manière de l’État islamique (Daech), et à une multiplication possible d’attentats antisémites à travers le monde.

Les pays arabes voisins sont remontés contre l’Iran, dont certains des missiles qui visaient les bases américaines ont explosé sur des centres urbains émiratis et qataris… Vous croyez que des négociations seraient encore possibles ?

Difficilement, parce que l’Histoire dira qu’à Genève, l’Iran était prêt à faire d’énormes concessions. Le pays était ouvert à pratiquement toutes les demandes américaines s’agissant du nucléaire. Il était prêt à envisager de limiter la portée et le nombre de ses missiles balistiques dans le cadre d’une opération de démilitarisation mutuelle et réciproque. Quant au gaz et au pétrole, cela aurait été de soi…

Le médiateur omanais devrait être là pour en témoigner, de même que de la mystification dont le ministre des Affaires étrangères iranien et lui-même – voire le Sultanat d’Oman, honteusement utilisé – ont été les dupes. Cela demande un retour en arrière et un plongeon dans les secrets, face à l’indicible.

Dans les coulisses de l’opération Bouclier de Juda – ainsi dénommée pour désigner une série de scénarios militaires méticuleusement préparés pendant de longs mois et prévus pour être mis en œuvre conjointement, le jour venu, par les deux armées israélienne et américaine –, une autre opération, jumelle mais complètement secrète, que nous appellerons Baiser de Judas, a été simultanément montée par le Mossad (de concert ou non avec la CIA).

Ce baiser de la mort – celui de Judas avec un « s » – a demandé rien de moins que deux négociateurs réputés nantis d’un large pouvoir délibérant, mais ne possédant aucun moyen direct d’exécution : comme ces messieurs Witkoff et Kushner, conscients ou non de l’être.

À Genève, au soir du jeudi fatidique, l’on se congratula : un accord était au bout du stylo. Mais il manquait l’approbation formelle – autrement dit la rédaction d’un mémorandum et la signature du Guide suprême et celles des principaux responsables de la République islamique, lesquels devaient… se réunir à cet effet !

Pour qu’ils en aient le temps, rendez-vous fut donné à Vienne pour le lundi d’après. Une occasion pareille ne se représenterait plus.

Vous devez commencer à comprendre ! Mais la question se pose surtout de savoir si, parce qu’une occasion se présente et qu’elle est considérée comme exceptionnelle par ses « organisateurs » – Israël en avait rêvé –, il est nécessairement juste, moral et opportun de « sauter dessus » !

Je pense, pour ma part, que le président Trump a eu « la main forcée » par Netanyahou. Je l’imagine émerveillé, tenté par le diable.

La tâche allait être répartie entre les deux comparses : à Israël le soin de tirer le premier (30 bombes de 500 kg) sur le complexe résidentiel où devaient se réunir les aides autour de leur cacique. Cette opération très ciblée serait baptisée The Roaring Lion (le Lion rugissant), par opposition à la partie de l’opération The Epic Fury (la Fureur épique), réservée aux Américains, sous couvert de l’opération globale dite Bouclier de Juda. Le distingo est important.

Pour que le « travail » des Israéliens soit d’avance couronné de succès, il avait fallu au Mossad l’infiltration d’une cohorte d’agents de toutes sortes et l’orchestration des partitions jusqu’au moindre détail : aucune alerte, aucun comportement inhabituel ne devraient laisser supposer aux Iraniens que les négociations puissent ne pas être transparentes, sincères et véritables !

Il fallait que le tandem Witkoff & Kushner se prête parfaitement au jeu ! Et qu’on leur souffle ce qu’ils avaient à dire.

L’Histoire dira si la « fine équipe » avait anticipé ou non le piège qui était tendu ; et le fait que la frappe (par des avions israéliens exclusivement) allait inéluctablement entraîner des représailles iraniennes aussi bien contre Israël que contre des bases ou des navires américains ; et que l’ensemble aurait pour effet de déclencher une riposte américaine dite The Epic Fury – la Fureur épique –, celle-là ostensiblement décidée par le président américain, dans le plein exercice de ses prérogatives… que le Congrès ne pourrait pas lui contester.

Il n’y a rien d’honorable dans tout cela, ce qui me dispense de faire amende honorable. Il est devenu très difficile d’avoir des certitudes de nos jours.

Mais je reste optimiste ! Un dialogue est encore possible ; il est toujours possible. C’est en revanche exactement ce dont Netanyahou ne voulait pas.

Le président américain doit regretter d’avoir été pris dans l’engrenage d’une fuite en avant qui pourrait le contraindre à mettre demain des troupes au sol, selon l’expression consacrée, sachant qu’il serait alors mis en minorité dans son propre camp républicain.

Mais Netanyahou n’a pas gagné non plus. Lorsqu’on aura la confirmation de ce que je vous dis, ce n’est pas de l’admiration que l’on aura, mais du dégoût pour ses méthodes. Les conséquences pour la région seront telles que les Accords d’Abraham s’annuleront d’eux-mêmes. On ne fait pas confiance à un voisin dont la langue est à ce point fourchue.

Pauvres amis iraniens, pauvres amis israéliens, pauvres amis américains !