Les daaras concernent des centaines de milliers d’enfants en Afrique de l’Ouest. Sur les vingt-cinq dernières années, plusieurs centaines de milliers, probablement près d’un million d’enfants, sont passés par ce système au seul Sénégal. On ne parle pas d’initiatives pédagogiques marginales. On parle d’un système éducatif de masse.
Une chronique de Jehan Khaled
Pour des millions de parents, notamment dans les milieux africains les plus précaires, cette alternative n’est pas théorique. Elle est quotidienne. Dans un système éducatif — religieux, militaire ou communautaire — l’enfant est considéré comme un être à former. Il est parfois rudement encadré, soumis à la contrainte, mais il reste une finalité. Dans la rue sans système, l’intention disparaît. L’enfant n’est plus un sujet éducatif. Il devient un outil, une ressource, parfois une marchandise.
L’absence d’alternative
Le système des talibés en Afrique de l’Ouest repose sur les daaras, écoles religieuses coraniques traditionnelles, particulièrement présentes en Afrique de l’Ouest. C’est un système ancien, massif, structuré, qui prend en charge des enfants très jeunes, majoritairement issus de familles sans capital financier. On n’y entre pas pour “réussir”. On y entre pour être formé.
L’entrée est précoce, parfois dès cinq ans. Il n’y a pas de sélection académique. Le critère est simple : l’absence d’alternative familiale ou éducative. Le daara ne promet rien. Il impose un cadre. Le quotidien est collectif, austère, répétitif. La hiérarchie est claire. L’autorité est incarnée par le maître. Les journées sont rythmées par l’apprentissage, la récitation, les tâches communes. Aucun confort.Aucune individualisation.
Mais un principe central: l’enfant n’est jamais livré à lui-même. L’exigence est élevée, la mémorisation intensive, la répétition quotidienne.
D’où l’endurance mentale, l’acceptation de la frustration et la soumission à une règle extérieure. Ce n’est pas une pédagogie moderne.C’est une pédagogie de tenue. Le système des talibés ne cherche pas à produire : -des diplômés, des cadres, des trajectoires linéaires. Il cherche à produire : – des enfants capables de tenir, d’obéir à une règle extérieure, d’endurer la frustration, d’exister dans un collectif sans en être le centre. C’est une pédagogie de désindividualisation.
Trajectoires comparées
Un enfant passé par un système éducatif imparfait peut échouer.Mais il a appris :
- à obéir à une règle extérieure,
- à tenir dans la durée,
- à se situer dans un collectif.
Un enfant livré seul à la rue apprend autre chose :
- l’opportunisme immédiat,
- la loyauté forcée,
- la violence comme langage.
Le système des talibés n’est pas pensé contre la rue. Il l’intègre. La rue n’est pas l’échec du système. Elle en est une composante éducative. Dans le daara, la rue est encadrée, ritualisée, limitée dans le temps, inscrite dans une hiérarchie. L’enfant ne traîne pas. Il circule. Il sait où il dort. À qui il rend des comptes. Quand la journée commence et s’arrête. La rue devient un apprentissage du réel. La différence essentielle n’est donc pas la rue elle-même. Dans un casla rue est intégrée à un système éducatif, dans le second cas, il n’y a : aucune règle, aucune limite, aucune autorité, identifiable. Ce n’est plus la rue comme apprentissage. C’est la rue comme captation.
Le système des talibés ne promet ni confort, ni modernité, ni réussite garantie. Il promet autre chose : un cadre, une structure, une intention éducative. C’est rude. C’est ancien. C’est discutable. Mais ce n’est ni un accident, ni une improvisation. C’est un choix éducatif.
Structure contre captation
Une seule option est exclue pour l’enfant : la rue. Votre gamin, guetteur ? Jamais. Restent donc les systèmes sobres, austères, exigeants. Ceux qui fonctionnent sans argent, mais avec des règles qui structurent. De la discipline religieuse à la discipline militaire, du Sénégal à la campagne française, en passant par les ashrams indiens, il y en aura pour toutes les bourses vides.Un seul objectif : éviter que votre enfant ne bascule.
Un système éducatif, même rudimentaire, produit :
- des règles explicites,
- une hiérarchie identifiable,
- une temporalité (début, fin, retour),
- une responsabilité adulte, même minimale.
L’enfant sait où il dort, à qui il rend des comptes et quand la journée commence et se termine. Il est inscrit dans une structure.
Dans la rue sans système, les règles sont implicites et changeantes, la hiérarchie est violente, le temps est continu, la prédation est permanente.
L’enfant est disponible à tout moment. C’est cette disponibilité totale qui permet la captation criminelle.
