La Confrérie des Frères musulmans (CFM), fondée en Égypte il y a près de 100 ans, a pour objectif de placer la planète entière sous le régime de la charia. Selon Marco Rubio, secrétaire d’Etat, la Confrérie, est « à l’origine […] de tout le djihadisme mondial moderne ». Le Frérisme agit tantôt par la violence (comme le Hamas à Gaza), tantôt par « subversion des institutions», en utilisant « la force de l’ennemi contre lui-même, sans qu’il s’en aperçoive » selon la formule de Florence Bergeaud-Blackler, spécialiste française du mouvement.
Yves Mamou, ancien journaliste du Monde
Le 24 novembre 2025, Donald Trump a signé un décret pour classer « toute section ou autre subdivision des Frères musulmans » sur la liste des «organisations terroristes ». Bien que le décret pris par Donald Trump fasse explicitement référence aux mouvances égyptienne, jordanienne et libanaise, les « sections » ou «subdivisions » des Frères musulmans aux États-Unis semblent aussi sur la sellette. Il faudra attendre deux mois environ pour connaître l’ampleur de la frappe américaine contre ce fer de lance de la subversion islamiste.
La lutte de Donald Trump contre le Frérisme ne date pas de ce décret de novembre.
L’action anti-Frériste de Donald Trump n’a pas démarré avec ce décret de novembre 2025. Elle a commencé en janvier de la même année, au premier jour de son entrée à la Maison Blanche. Un regard rétrospectif sur l’action du président américain permet de distinguer un plan d’action en trois étapes.
PHASE 1. Janvier 2025 : sortir les universités de l’influence des Frères musulmans
La lutte de l’administration Trump contre le wokisme et l’islamisme dans les universités a commencé le 30 janvier 2025. Des décrets ont été pris sur deux axes : lutte contre l’antisémitisme et lutte contre le wokisme. Toutes les universités qui toléraient les violences contre les étudiants juifs au nom de la défense de la Palestine ont été privées de financements fédéraux.
Le gouvernement américain a également levé le voile sur phénomène caché et dangereux pour l’unité nationale : le financement politique des universités américaines. Le Qatar qui n’a jamais caché ses liens avec les Frères musulmans, est apparu comme l’un des plus gros donateurs du monde universitaire américain. Sur vingt cinq ans, les estimations les plus basses font état de 4 à 7 milliards de dollars de dons – la plupart du temps, jamais déclarés – en provenance du seul Qatar au profit des plus prestigieuses universités. Certains médias parlent de 6 milliards de dollars depuis 2007. Cet argent servait-il à conférer du prestige au donateur ? Certes, mais il servait aussi à créer des départements de Middle East Studies, ou de sciences politiques à tonalité sensiblement anti-israélienne et globalement anti-occidentale.
En avril 2025, un nouveau décret a obligé les universités à rendre publics leurs financements « afin de protéger le marché des idées contre la propagande commanditée par des gouvernements étrangers et de préserver les étudiants et la recherche américains de toute exploitation étrangère ». Le décret visait là, clairement, le Qatar et les Frères musulmans.
PHASE 2. MAI 2025 : réorienter les capitaux qataris vers l’industrie américaine
Les Qataris veulent peser sur l’avenir des États-Unis? Qu’ils le fassent à bon escient, a pensé Donald Trump. En mai, le président américain a réalisé un voyage dans le Golfe au cours duquel il a signé de vertigineux accords commerciaux avec les monarchies pétrolières. Les contrats signés avec le Qatar permettraient d’envisager 1 200 milliards de dollars d’échanges immédiats et à venir avec les États-Unis. Oui à l’investissement industriel, non à l’influence islamiste !
PHASE 3. NOVEMBRE 2025 : le gouvernement américain projette d’inscrire toutes les antennes des Frères musulmans en lien avec le terrorisme sur la liste des organisations terroristes.
Pourquoi le décret présidentiel lance-t-il l’anathème sur des « subdivisions» ou des « sections » et pas sur la Confrérie elle-même ? Pour la bonne raison que la Confrérie n’a pas d’existence juridique en tant que telle.
Il faut donc agir association par association avec le risque de se tromper et de devoir gérer d’interminables plaintes. En août 2025, Marco Rubio, secrétaire d’État, avait déjà précisé qu’il souhaitait empêcher un amoncellement de plaintes et recours devant les tribunaux. « Apporter des preuves, des documents » prend du temps. « Il faut justifier ses propos comme on résout un problème mathématique » avait-il expliqué. « Nous réévaluons constamment les groupes afin de les qualifier : sympathisants de terroristes, terroristes eux-mêmes, etc. » a dit Rubio.
Segmenter la procédure de lutte contre les FM, faire le tri, a toutefois un avantage : ne pas offenser deux pays que les États-Unis considèrent comme des « amis » ou des alliés, le Qatar et la Turquie.
Le Qatar et la Turquie sont liés entre eux par un pacte d’entraide mutuelle secret noué au début des années 2000 (finance, énergie…). Mais cette alliance est aussi « fondée sur la promotion du rôle politique de l’islam, ce qui se traduit par un soutien à la confrériedes Frères musulmans », écrit Ana Pouvreau, spécialiste des mondes russe et turc. Turquie et Qatar semblent s’être partagés les rôles. La Turquie a été le refuge organisationnel de la Confrérie quand le Qatar fournit les moyens (financiers, médiatiques).
Ces deux pays se retrouvent aujourd’hui face à un choix douloureux : préserver une bonne relation avec les États-Unis et prendre leurs distances avec la Confrérie… ou persévérer dans leur alliance avec les franges dures des Frères musulmans et risquer de mécontenter le puissant allié américain.
On saura très vite quelle sera leur attitude.
Qui utilise qui ?
Au Moyen-Orient, c’est une constante : les États financent, hébergent, protègent, médiatisent divers acteurs djihadistes non étatiques. Ce sont des outils de politique étrangère, des relais de puissance. L’Iran chiite est le maître en la matière : il arme et finance le Hezbollah au Liban, diverses milices en Irak, les Houthis au Yémen, le Hamas à Gaza. Sans l’Iran, la puissance de ces milices serait sérieusement amoindrie.
Le Qatar et la Turquie sunnites ont agi de même avec la Confrérie des FM. Sans mouvements islamistes transnationaux, aucun État ne pourrait «influencer» le voisin, ni régner sur une zone qui dépasse son propre pays.
Habileté américaine
On l’aura compris, cette description d’une lutte en trois phases de l’Amérique Trump contre les Frères musulmans est une hypothèse. Des décisions successives de l’administration Trump dessinent une ligne préétablie. Rien ne permet d’accréditer qu’une politique en trois phases, tout à la fois officielle et tue, a été formulée en coulisses.
