Algérie, la sortie de crise improvisée du président Abdelmadjid Tebboune

Rédigé le 20/02/2021
La rédaction de Mondafrique

Le président Abdelmadjid Tebboune, rentré précipitamment en Algérie après avoir été soigné pendant trois mois en Allemagne, annonce dans l’urgence un paquet de réformes politiques, sans les détailler vraiment: dissolution de l’Assemblée, remaniement gouvernemental, libération de détenus.

Dans la ville kabyle de Kherrrata, où était né le Hirak, une foule importante est descendue dans la rue pour fêter le deuxième anniversaire du mouvement populaire algérien

Est-ce un rideau de fumée? Ou assiste-t-on à l’amorce d’un véritable tournant dans la laborieuse transition politique qui se joue en Algérie? Toute prévision politique à plus de vingt quatre heures est vouée dans ce pays à être démentie par les faits. La prudence s’impose pour analyser la volte face d’un président algérien malade, Abdelmadjid Tebboune,  que beaucoup avaient politiquement enterré. 

Hirak, le retour

Après trois mois d’absence e Allemagne pour cause de Covid, le président Abdelmadjid Tebboune tente de retrouver un espace politique, tout en répondant à la reprise des mobilisations populaires en Algérie qui inquiète le pouvoir ces dernières semaines. Et il est clair qu’il y a le feu au lac, l’Algérie devenant un bateau ivre dont la seule boussole reste une institution militaire bouleversée par deux ans de purges et de conflits. . 

Symbole du mouvement du Hirak et haut lieu de la mémoire, la ville de Kherrata a rassemblé une foule imposante qui a inquiété le pouvoir au plus haut niveau. Le peuple en colère, dont le confinement pour cause d’épidémie avait contenu l’élan révolutionnaire, réclamait à nouveau, comme il y a deux ans, un changement de régime qui peut, demain, embraser à nouveau l’Algérie. 

L’intransigeance d’un Hirak tenace face à un système vieillissant dont les ressources politiques, économiques et financières se tarissent inexorablement place le pouvoir au pied du mur. La pression populaire accule le système à entamer à la hâte une série de mesures improvisées. Le pouvoir algérien doit agir, et vite.

Reprise en main tardive

Dès le début de l’année 2021, les services de sécurité algériens à qui on doit reconnaitre une connaissance fine de la société algérienne qu’ils infiltrent depuis des lustress, alertent l’institution militaire sur le retour annoncé des mobilisations populaires  prêtes à afficher à noveau leur intransigeance. Ni les intimidations contre ses militants, ni les condamnations à la prison ferme, ni la propagande des médias assujettis  n’ont entamé l’opiniâtreté d’un  peuple résolu. Un plan est élaboré au plus haut niveau de l’État pour prendre une série de mesures politiques. Lesquelles, hélas, exigent la présence physique du président Tebboune hospitalisé en Allemagne.

Le 18 février, le président algérien Abdelmadjid Tebboune apparaît -enfin- sur les écrans de télévision dans un plan très serré, les mains croisées et annonçant une série d’initiatives. À travers son allocution, le chef de l’État  a tenté de redorer son blason, lui qui a surtout  brillé par une absence de plus de trois mois en Allemagne. On le surprend rendant hommage à un  Hirak « authentique », dont on ignorera les contours, dans un exercice d’équilibriste improbable. « Le chef de l’État algérien a clairement agi dans l’urgence, note l’analyste politique algérien Abed Charef sur le site « Middle East Eye », les mesures annoncées sont partiellement inabouties ».

Le pouvoir légal est incarné par le président Tebboune (à gauche), le pouvoir réel revient au chef d’état major, le général Chengriha: deux hommes condamnés à s’entendre

De graves approximations

Abdelmadjid Tebboune annonce d’emblée de son allocution la dissolution du parlement et l’organisation des élections législatives sans préciser de date. Il projette de remanier le gouvernement dans les 24 ou 48 heures. Comme il compte amnistier des détenus politiques dont il ne sait pas le nombre exact, évoquant trente, puis cinquante et enfin soixante militants. Le président algérien ne peut pas donner ni la date des législatives à venir. Le 13 décembre en effet, le président Tebboune avait annoncé à partir d’Allemagne la mise sur place rapide d’une loi électorale, prélude à des échéances électorales futures. Rien n’est venu. Le même dissout le parlement, deux mois plus tard,  sans que cette loi électorale ne prenne forme.

Nonobstant le cafouillage dans les dates et les chiffres, le président Tebboune ne précise pas d’avantage la qualité des détenus à libérer, les condamnés ou ceux dont le jugement est attente. A ce titre, l’imprécision du chiffre exact des libérations insinue que la liste est à l’étude et non finalisée. Le cadre juridique d’une grâce présidentielle doit obéir à des formalités précises. Elle doit affecter uniquement les condamnés. Or, un grand nombre des détenus sont en attente d’un procès. Gracier des non condamnés revient à reconnaître que la justice du téléphone est une réalité avérée. Cela démontre que le prolongement de la détention préventive est une aberration d’une justice aux ordres des services.

D’après l’APS, (Agence de presse officielle), même l’armée algérienne, qui cautionne l’emprisonnement des leaders de la mobilisation populaire, serait « aux cotés » du peuple

Changement de décor

Parallèlement, ce chef d’état affaibli, qui avait été mal élu lors d’un scrutin marqué par une abstention massive et une fraude organisée,  entame un ballet de rencontre avec des partis politiques usés jusqu’à la corde, dont on sait qu’ils n’ont aucun ancrage significatif au sein de la société.

Un dialogue est organisé dans la précipitation. Les partis de l’islamiste Bengrina et du dissident du FLN Abdelaziz Belaid, deux candidats à la dernière présidentielle ,sont reçus au Palais d’El Mouradia, où réside le président Tebboune. Les deux hommes sont suivis par Sofiane Djillali, qui a largement tourné casaque au mouvement du Hirak, en amorçant un rapprochement avec le pouvoir. La seule prise marquante du président Tebboune est le FFS, le plus vieux parti d’opposition longtemps dirigé par Aït Ahmed, figure historique de la guerre d’indépendance et de la Kabylie, Depuis la disparition de son chef historique, le parti est empêtré dans des crises internes qui en fait une proie facile pour un président en quête de relais politiques.

Sous l’impulsion de Tebboune, le système algérien tente remplace sa clientèle traditionnelle -les FLN,  RND et autres partis-État- par des mouvements moins englués dans la corruption, mais sans visibilité. Ces nouveaux prétendants aux postes ministériels ne disposent même pas de relais clientélistes ou de clans au sein de l’administration qui leur donneraient de a crédibilité. Au fond, le pouvoir algérien change le décor, mais sans modifier le scénario.

La mise en place d’un nouveau pôle politique exigerait deux impératifs pour l’instant absents du paysage politique: le temps, une denrée rare dans une Algérie en ébullition, et le charisme d’un chef, ce dont manque totalement le vieux serviteur de l’État algérien qu’est l’ancien wali (Préfet) Abdelmajid Tebboune. 

Le chef d’Al Qaida au Maghreb, Mbarek Yazid,  lance un étrange appel en faveur du Hirak, qui n’avait jamais été jusqu’à présent  soutenu par la mouvance terroriste

« Terrorisme pédagogique »

Au delà des effets d’annonce d’un président épuisé par un Covid sévère et par trois mois d’une longue convalescence, le pouvoir algérien en revient aux vieilles recettes des « années noires » (1992-1998) pour contenir la colère populaire. On le voit mettre en scène, sans imagination,  le spectre de la violence terroriste.

Ainsi, le 13 février, un communiqué émanant d’Al Quaida au Maghreb, est signé par abou Obeida youssef Al Annabi, de son vrai nom Mbarek Yazid, appelant à la poursuite du Hirak, alors que la doctrine salafiste s’est toujours opposée au principe des manifestations citoyennes. La presse pro pouvoir se déchaine alors que l’information n’ait été reprise par aucun média étranger à l’exception du site électronique « Sputnik », vitrine d’un pouvoir soviétique dont on connait les liens avec les chefs de l’armée algérienne. 

Est-ce une vraie annonce? Ou un faux semblant instrumentalisé par les services? Le mouvement terroriste Al Qaida a été mis en sommeil depuis l’élimination en juin 2020 de son chef, Abdelmalek Droudkel, dans le Tassili Njjer au nord du Mali. Une certitude, le mouvement terroriste renaît étrangement de ses cendres.

 Le 17 février, un certain Abou Al Dahdah, de son vrai nom Hocine Zerkane, fait une déclaration à la télévision d’État après avoir été capturé. Ce  terroriste prétend que son mouvement a infiltré le Hirak et mettra bientôt fin à la passivité des manifestants. La démonstration est médiatisée et reliée à grande échelle par les organes d’Etat. Le porte-parole du gouvernement, Ammar Belhimer multiplie les déclarations alarmantes. De son côté, l’armée évoque un plan extérieur visant à déstabiliser le pays.

La recette est-elle efficace? Pas sur ! Cette mobilisation médiatique sur fond de l’inusable guerre contre le terrorisme ne trompe personne, même pas les partenaires occidentaux de l’Algérie. Le principal ingrédient de cette mise en scène morbide est de provoquer la peur d’un retour en arrière dans des familles endeuillées par la lutte contre le terrorisme.

Hélas pour les généraux algériens,  la recette ne fait pas vraiment d’effet sur une jeunesse qui a grandi après les terribles et meurtrières années 1992-1998 

Un pouvoir fragilisé

Il a fallu que le Hirak montre, ne fois encore, sa vitalité pour que  le pouvoir rentre dans une agitation incontrôlée. Confiné pour cause d’épidémie et condamné au silence, le peuple  algérien reste le maillon manquant du scénario élaboré par Abdelmadjid Tebboune, un vieux serviteur d’un système qui a fait son temps..

« Les peuples qui n’ont plus de voix n’en ont pas moins de la  mémoire.»Benjamin Constant