L’Afrique à la conquête du pouvoir dans la Francophonie

Rédigé le 07/11/2026
La rédaction de Mondafrique

À quelques jours du sommet de Phnom Penh, l’élection à la tête de la Francophonie révèle les fractures d’une organisation tiraillée entre rivalités africaines, ambitions diplomatiques et quête de légitimité. Derrière les candidatures, une question s’impose : que peut encore rassembler la langue française lorsque les intérêts politiques divisent ses membres ?

Le 16 novembre, à Phnom Penh, les dirigeants des États membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) devront choisir leur prochain secrétaire général. Une élection qui aurait pu se limiter à un débat sur l’avenir du français, la coopération culturelle ou les perspectives économiques d’un espace linguistique en pleine expansion. Mais la compétition a pris une tournure autrement politique. Le conflit entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda s’est invité dans les négociations, transformant le scrutin en épreuve de force diplomatique.

Quatre personnalités briguent un mandat de quatre ans : Louise Mushikiwabo, Rwandaise à la tête de l’OIF depuis 2019, Juliana Lumumba, candidate congolaise et fille de Patrice Lumumba, la Mauritanienne Coumba Ba et le Roumain Dacian Cioloș, ancien Premier ministre et commissaire européen.

La bataille semble principalement opposer Louise Mushikiwabo, candidate à un troisième mandat, à Dacian Cioloș, qui défend une Francophonie plus opérationnelle, tournée vers les échanges économiques, l’emploi et les possibilités offertes par la maîtrise du français. Mais les rapports de force restent difficiles à établir, aucun décompte officiel des soutiens n’étant disponible.

Au-delà des candidatures, cette élection met à nu une contradiction fondamentale : la Francophonie se présente comme une communauté de valeurs, alors même que certains de ses membres entretiennent des relations profondément conflictuelles.

Le conflit RDC-Rwanda s’invite dans les urnes

La candidature de Louise Mushikiwabo concentre les tensions. Ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, proche du président Paul Kagame, elle défend son bilan à la tête de l’organisation, marqué par des réformes administratives et le développement de programmes consacrés au numérique, à l’entrepreneuriat et à l’employabilité des jeunes.

Patrice Lumumba, symbole de l’histoire congolaise

Ses détracteurs lui reprochent cependant une gestion autoritaire et une proximité excessive avec Kigali. Son entourage rejette ces accusations et affirme qu’elle a toujours agi au service de l’ensemble des États membres. Derrière cette polémique institutionnelle se trouve une réalité géopolitique autrement plus lourde : la guerre dans l’est de la RDC.

Kinshasa accuse depuis plusieurs années le Rwanda de soutenir le Mouvement du 23 mars (M23), responsable d’offensives meurtrières dans les provinces orientales congolaises. Un soutien documenté par des experts des Nations unies et dénoncé par le Conseil de sécurité, notamment dans sa résolution 2773 de février 2025. Kigali conteste les accusations portées contre lui et invoque des préoccupations sécuritaires liées à la présence de groupes armés hostiles sur le territoire congolais.

La possibilité d’un troisième mandat de Louise Mushikiwabo est ainsi devenue politiquement explosive. Selon plusieurs informations de presse, la RDC envisagerait de quitter l’OIF en cas de réélection de la responsable rwandaise. Cette menace, qui n’a pas fait l’objet d’une décision officielle de retrait, illustre néanmoins la profondeur de la fracture.

La candidature de Juliana Lumumba prend, dans ce contexte, une dimension symbolique particulière. Son patronyme renvoie à l’indépendance congolaise, à la souveraineté nationale et à une certaine conception de l’émancipation africaine. Mais cette légitimité historique ne garantit pas une majorité diplomatique.

La Mauritanienne Coumba Ba cherche précisément à dépasser cet affrontement en incarnant une solution de compromis africain. Quant à Dacian Cioloș, il pourrait bénéficier des divisions entre les candidatures du continent, même si son origine européenne suscite des réserves chez certains États.

Cette compétition révèle une autre difficulté. En 2022, l’OIF a réformé sa procédure de désignation. Si le consensus demeure privilégié, un vote à la majorité simple permet désormais de départager les candidats. Dans une élection à quatre, une majorité relative pourrait donc suffire.

Le résultat serait juridiquement valable, mais sa portée politique pourrait être limitée. Comment diriger durablement une organisation internationale lorsqu’une partie importante de ses membres conteste le choix effectué ?

Une communauté linguistique en quête de projet politique

La crise intervient alors que la géographie de la Francophonie connaît une transformation profonde. L’Afrique représente aujourd’hui la majorité des francophones et devrait concentrer une part encore plus importante de ses locuteurs dans les prochaines décennies. Le centre démographique de la langue française s’est déplacé, sans que les équilibres politiques et financiers de l’organisation aient nécessairement évolué au même rythme.

Cette mutation pose une question essentielle : l’Afrique doit-elle être considérée comme le principal espace de croissance du français ou comme le véritable centre de décision de la Francophonie ?

Depuis la création du poste de secrétaire général en 1997, trois des quatre titulaires étaient originaires d’Afrique. Mais la nationalité du dirigeant ne suffit pas à déterminer l’influence réelle des États africains sur les orientations de l’institution.

La candidature de Dacian Cioloș remet précisément ce débat sur la table. L’ancien dirigeant roumain estime que l’OIF ne doit pas devenir une organisation régionale. Son argument mérite considération : la Francophonie rassemble des sociétés présentes sur cinq continents, dont les intérêts économiques, politiques et culturels ne se confondent pas.

Pourtant, ignorer le poids africain reviendrait à négliger l’évolution même de la langue française.

La France et le Canada, principaux contributeurs financiers, occupent dans ce contexte une position déterminante. En 2018, Emmanuel Macron avait publiquement soutenu Louise Mushikiwabo, accompagnant alors un rapprochement diplomatique avec Kigali. Huit ans plus tard, un soutien identique serait plus délicat dans un environnement marqué par les tensions entre le Rwanda et la RDC. Paris et Ottawa n’ont toutefois pas officiellement annoncé leur préférence pour ce scrutin.

L’organisation doit également composer avec le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger en 2025, signe que son influence politique ne va plus de soi dans une partie du Sahel.

Ces crises successives soulèvent une interrogation qui dépasse la désignation d’un secrétaire général. L’OIF dispose-t-elle encore des moyens politiques nécessaires pour jouer un rôle de médiation, défendre les droits humains et favoriser la coopération entre ses membres ?

Le paradoxe est particulièrement visible à Phnom Penh, où le sommet se tiendra sous le thème « Réinvestir dans la paix pour une prospérité partagée et une stabilité durable ». Une ambition difficile à défendre lorsque des États membres s’affrontent indirectement sur le terrain militaire et menacent de rompre avec l’organisation.

La Francophonie possède pourtant des atouts considérables : une langue internationale, des réseaux universitaires, des échanges culturels, des institutions de coopération et un espace économique en développement. Mais ces instruments ne constituent pas, à eux seuls, un projet politique cohérent.

Pour conserver sa pertinence, l’OIF devra clarifier ses priorités, renforcer sa crédibilité et démontrer que ses engagements dépassent les déclarations adoptées lors des sommets.

L’élection du 16 novembre ne résoudra pas toutes ces contradictions. Elle indiquera néanmoins si les États membres souhaitent préserver les équilibres existants ou engager une évolution plus profonde.

Car le véritable risque pour la Francophonie n’est pas de manquer de locuteurs. Il est de devenir une organisation dont les membres partagent une langue sans parvenir à définir ce qu’ils veulent encore construire ensemble.