Depuis juillet, le Burkina Faso enregistre une baisse spectaculaire du nombre de morts liés aux violences jihadistes. Le pouvoir militaire y voit la confirmation de sa stratégie sécuritaire. Pourtant, les attaques persistent, les groupes armés conservent leur capacité de nuisance et les populations civiles demeurent exposées à une guerre loin d’être terminée.
Depuis quatre mois, les grandes offensives jihadistes semblent avoir marqué le pas au Burkina Faso. Après des années de massacres, d’embuscades et de villages assiégés, cette diminution des violences les plus meurtrières pourrait laisser entrevoir une amélioration durable. Le capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir en septembre 2022 avec la promesse de restaurer la sécurité, dispose désormais d’arguments pour défendre son bilan militaire. Mais derrière les chiffres se dessine une situation autrement plus complexe.
Selon les données de l’organisation ACLED, reprises par l’AFP, 612 personnes ont péri dans les violences en juin 2026, contre 195 en juillet, 231 en août et 29 en septembre. La baisse est considérable. Elle ne s’accompagne pourtant pas d’un recul comparable de la fréquence des attaques. Celles-ci continuent de frapper les forces armées, leurs auxiliaires civils et les communautés rurales.
Cette distinction est essentielle. Une diminution du nombre de victimes ne signifie pas nécessairement que les groupes jihadistes perdent du terrain. Elle peut traduire une modification de leurs priorités, un redéploiement de leurs combattants ou une adaptation de leurs méthodes opérationnelles.
Une accalmie qui masque la recomposition jihadiste
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, demeure le principal acteur de l’insurrection. Son rival, l’État islamique au Sahel, conserve également des positions dans le nord-est du pays. Les deux organisations se disputent des territoires, des ressources économiques et l’influence sur les populations.
Les affrontements entre ces groupes ont mobilisé une partie de leurs capacités militaires. Parallèlement, le JNIM a consacré d’importants moyens à ses opérations au Mali voisin, où il cherche à fragiliser l’État en frappant les axes commerciaux et les circuits d’approvisionnement.
La saison des pluies a également compliqué les déplacements motorisés et les offensives de grande ampleur. Ces facteurs peuvent expliquer une partie du ralentissement observé au Burkina, sans démontrer un affaiblissement structurel des organisations jihadistes.
Les données les plus récentes confirment d’ailleurs la persistance de la menace. Dans ses relevés publiés fin octobre et début novembre, ACLED signale une pression continue du JNIM sur les centres de population, les axes de transport et les positions militaires. L’organisation évoque notamment des attaques visant les forces gouvernementales et des opérations touchant le Programme alimentaire mondial.
La violence demeure particulièrement préoccupante dans les zones rurales. Le 4 novembre, Human Rights Watch a documenté deux attaques survenues en septembre dans la province du Yatenga, faisant au moins 27 morts parmi les civils. À Soubo, des combattants du JNIM ont attaqué un site d’orpaillage, tuant 24 personnes et en blessant au moins vingt autres. Quelques jours plus tard, trois civils, dont un enfant, ont été tués par un engin explosif près de Mera.
Ces événements rappellent que les populations restent directement exposées à la stratégie d’intimidation des groupes armés.
L’or constitue un autre enjeu majeur. Une étude publiée en juillet par ACLED montre que les zones minières sont devenues des espaces de compétition militaire, économique et territoriale. Les jihadistes y prélèvent des taxes, recrutent et contrôlent certains circuits commerciaux. La maîtrise d’une mine ou d’une route peut ainsi procurer des ressources tout en affaiblissant l’autorité de l’État.
Le conflit ne se mesure donc plus seulement au nombre d’attaques spectaculaires. Il s’inscrit dans une lutte prolongée pour le contrôle des territoires et de leur économie.
Les succès militaires à l’épreuve du terrain
Face à cette menace, Ouagadougou revendique des progrès. Le renforcement des Bataillons d’intervention rapide, l’utilisation accrue des moyens aériens et une meilleure coordination avec les troupes au sol auraient permis de reprendre l’initiative dans plusieurs secteurs.
Fin octobre, le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a affirmé que la situation sécuritaire s’améliorait constamment. Selon les autorités, plus de 74 % du territoire national serait désormais sous contrôle gouvernemental.
Ce chiffre mérite cependant d’être examiné avec prudence. En juillet, le gouvernement indiquait déjà un taux de 74,53 % au 30 juin, contre 73,56 % fin 2025. La progression officielle apparaît donc relativement limitée. Surtout, aucune vérification indépendante complète ne permet d’établir précisément l’étendue des zones réellement sécurisées.
La reconquête militaire pose également une question fondamentale : reprendre une localité signifie-t-il pouvoir y maintenir durablement l’administration, assurer la circulation des habitants et garantir leur sécurité ?
Le bilan humain complique davantage le tableau. Dans un rapport publié en avril, Human Rights Watch a documenté des crimes graves imputés tant aux groupes jihadistes qu’aux forces gouvernementales et à leurs auxiliaires. L’organisation fait état de plus de 1 800 civils tués dans 57 épisodes de violences examinés entre janvier 2023 et août 2025, ainsi que de déplacements forcés visant notamment des communautés peules.
Ces accusations soulignent les risques d’une réponse sécuritaire qui négligerait la protection des civils. Les exactions peuvent accentuer les fractures communautaires et nourrir les ressentiments exploités par les insurgés.
La difficulté de documenter librement le conflit constitue enfin un obstacle à toute évaluation rigoureuse. Les restrictions pesant sur les journalistes et les défenseurs des droits humains limitent l’accès à une information indépendante, tandis que les communications officielles privilégient les opérations victorieuses.
Le Burkina Faso a probablement obtenu des résultats militaires ponctuels. Mais leur portée reste incertaine face à des mouvements jihadistes capables de changer de stratégie, de déplacer leurs forces et de conserver une influence locale.
Pour Ibrahim Traoré, l’enjeu dépasse désormais la reconquête annoncée. Il s’agit de transformer des succès tactiques en sécurité durable, de rétablir les services publics et de restaurer la confiance des populations. Sans cette consolidation politique et civile, la baisse actuelle des violences pourrait n’être qu’une parenthèse dans une guerre d’usure.
