Entre un déficit budgétaire qui se creuse, des notations souveraines en baisse et une attente interminable de finalisation d’un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (FMI), le Sénégal traverse une crise économique et financière inédite. Cette situation difficile attise le front social, avec plusieurs secteurs qui menacent d’étendre leurs plateformes revendicatives et d’aller en grève, paralysant tout un pays.
Par Demba Dieng
« Tout est prêt. Les projets sont là mais nous n’avons pas d’argent ». Ces propos du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mouhamadou Lô, prononcés sans filtre lors de sa déclaration de politique générale, le 8 septembre 2026, à l’Assemblée nationale, résonnent encore dans la tête des Sénégalais. Ils sont détournés sur les réseaux sociaux par des influenceurs et des comédiens pour justifier des ambitions personnelles ou professionnelles plombées par un manque de moyens.
La situation économique et financière compliquée a contraint le gouvernement à renoncer à plusieurs investissements prioritaires pour cette année en cours. L’un d’eux est le Grand Transfert, censé améliorer la disponibilité en eau. D’ailleurs c’est l’une des raisons invoquées par l’opposition parlementaire pour bloquer le projet de loi de finances 2027. Car Ousmane Sonko et ses partisans considèrent qu’il est inconcevable de sacrifier les besoins et aspirations des populations alors que « le budget de la Présidence de la République augmente et que les fonds politiques » continuent d’exister. « Nous ne voterons ni la loi de finances rectificative ni la loi de finances initiale sans qu’elles ne comportent des dispositions légales sur l’encadrement des fonds spéciaux. Ces ressources ne peuvent plus être laissées à la discrétion des autorités sans mécanisme de contrôle. L’encadrement des fonds spéciaux figurait déjà dans nos engagements politiques. C’est un
engagement politique du président de la République depuis 2019. C’est déshonorant qu’on en soit là », a déploré Ousmane Sonko lors d’une conférence de presse le 19 octobre 2026.
Ces fonds politiques sont évalués à plus de 12 millions d’euros (7,9 milliards de FCFA) pour la Présidence et 2,7 millions d’euros (1,8 milliard de FCFA) pour la Primature.
Des besoins de financement qui explosent
La situation des finances publiques est chaotique. Dans le projet de loi de finances rectificative 2026, les recettes sont évaluées à 8,92 milliards d’euros (5 848,7 milliards FCFA) contre 9,4 milliards d’euros (6 188,8 milliards FCFA) dans la loi de finances initiale, soit une baisse de 518 millions d’euros (340,1 milliards FCFA) en valeur absolue et 5,5% en valeur relative. Pendant ce temps, les dépenses augmentent à 11,56 milliards d’euros (7 583,9 milliards FCFA) contre 11,3 milliards d’euros (7 433,9 milliards FCFA), soit une augmentation
de 228 millions d’euros (150 milliards FCFA) en valeur absolue et 2,0% en valeur relative.
La dette assombrit également le tableau car les les intérêts et commissions passent de 1,8 milliard d’euros (1 190,6 milliards FCFA) dans la LFI 2026 à 1,9 milliard d’euros (1 285,2 milliards FCFA) dans le présent projet de loi de finances rectificative, soit une hausse de 94,6 milliards FCFA du fait du renchérissement des taux d’intérêts et du changement d’instruments opéré en lien avec la dégradation de la signature du pays. Ainsi, le besoin de financement s’établit à 10,3 milliards d’euros (6 774,2 milliards FCFA). Il est composé de l’amortissement de la dette qui atteint 6,88 milliards d’euros (4 516,2 milliards FCFA), du financement du déficit budgétaire global pour 2,65 milliards d’euros (1 735,2 milliards FCFA) et de l’apurement d’arriérés intérieurs à hauteur de 457 millions d’euros (300 milliards FCFA).
« Le gouvernement a fait preuve d’intelligence et d’ingéniosité, en reportant les projets qui n’étaient pas sûrs d’être concrétisés cette année à l’exercice 2027. C’est juste un investissement différé à l’année prochaine, parce que les conditions de consommation de ces crédits n’étaient pas réunies alors qu’il y avait d’autres dépenses plus urgentes qu’il fallait gérer. Nous avons fait des arbitrages », a expliqué le Premier ministre. Cette orientation budgétaire permet, selon lui, de prendre en charge des arriérés de paiement et de soulager des compatriotes dignes dans l’épreuve.
Des marges réduites et des taux d’intérêt en hausse
Devant cette situation, l’État du Sénégal n’a pas beaucoup de marges ou d’alternatives. Avec la situation actuelle où la finalisation d’un nouvel accord est attendue, les marchés financiers internationaux lui sont fermés car la notation du pays a été révisée à la baisse à cinq reprises en l’espace d’une année. Le 29 octobre 2026, l’agence de notation Moody’s a abaissé la note souveraine du Sénégal à long terme en devises étrangères de Caa2 à Ca (un niveau proche du défaut de paiement), assortie d’une perspective stable : une notation baissée dans un contexte où le gouvernement négocie avec les créanciers bilatéraux et commerciaux afin de prolonger les maturités ou avoir des décotes. Les travaux ont été entamés le 6 octobre 2026. Le stock de la dette extérieure du Sénégal est de 27 milliards d’euros (18 300 milliards FCFA) dont 12,96 milliards d’euros (8500 milliards FCFA) dus aux banques de développement. La dette commerciale s’élève à 8,2 milliards d’euros (5440 milliards FCFA) et 6,66 milliards d’euros (4369 milliards FCFA) pour la dette bilatérale.
Sans accès aux financements confessionnels sur les marchés internationaux, le Sénégal est obligé de se rabattre sur le marché régional de l’Uemoa. Même s’il parvient à mobiliser des enveloppes importantes, les taux d’emprunt explosent parfois à 8%. Ce qui est exagéré selon l’économiste Amath Ndiaye. « Lors de l’adjudication du 23 octobre 2026, le Sénégal a mobilisé 83 millions d’euros (55 milliards de FCFA) sur le marché régional des titres publics, pour un montant initialement recherché de 76 millions d’euros (50 milliards FCFA). Les soumissions ont atteint 105 millions d’euros (69,37 milliards de FCFA), soit un taux de couverture de 138,75 %. Mais cette mobilisation s’est effectuée à des conditions financières particulièrement coûteuses : les rendements moyens pondérés ont atteint 8,06 % pour les bons du Trésor à un an, 8,01 % pour les obligations à trois ans et 8,24 % pour celles à cinq ans », regrette-t-il.
À l’en croire, ces niveaux interrogent d’autant plus que le principal taux directeur de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest est fixé à 3 %. L’écart, dit Amath Ndiaye, dépasse cinq points de pourcentage, même si les conditions de refinancement bancaire et les rendements souverains ne sont pas directement comparables.
Des tensions sociales
En cette fin d’année 2026, le gouvernement du Sénégal est obligée de faire face à une situation économique et financière compliquée tout en veillant à garantir la stabilité. La tâche s’annonce ardue alors que des tensions sociales jaillissent déjà. Il y a une semaine, le pays a été paralysé par des mouvements de grève. Les acteurs du secteur du transport, des enseignants, des professionnels de santé et des travailleurs de la justice ont cessé leurs activités en même temps pour revendiquer de meilleures conditions de travail.
Ainsi, pour garantir la continuité de service, le gouvernement a été contraint de réquisitionner l’armée pour conduire les bus de transport en commun. Et la situation ne semble pas s’apaiser puisque le secteur privé national met la pression pour le règlement d’une dette de 2,98 milliards d’euros (1956 milliards FCFA). Ces exigences se font entendre dans un contexte où l’État joue son avenir à Washington afin de disposer d’un décaissement de 1,967 milliard d’euros du FMI avant début 2027.
