Une famille attend une visite. Puis elle apprend un décès. Entre les deux, il y a une prison, des portes fermées et des questions sans réponse. Après les vingt-trois morts recensés cet été par la Ligue tunisienne des droits de l’homme et le décès annoncé de Yosri Romdhani, la Tunisie doit regarder ce qu’elle accepte derrière les murs de ses prisons.
Le texte est de la rédaction de Mondafrique, l’image est signée par Hela Ammar
Un homme entre en prison. Sa famille espère sa sortie. Puis vient l’annonce qu’aucune famille ne devrait recevoir sans pouvoir comprendre : il est mort. Pour les proches, la peine change de nature. À l’absence succè de l’irréparable. Et aux jours comptés avant une visite, des questions qui peuvent durer toute une vie.
Le 15 octobre 2026, la mort du créateur de contenu Yosri Romdhani est rapportée après son transfert de prison à l’hôpital Charles-Nicolle, à Tunis. Selon les informations publiées, son incarcération avait suivi la diffusion d’une vidéo critiquant les autorités. Les circonstances médicales de son décès restent à é ablir. Des proches dénoncent une privation de médicaments : cette accusation n’est pas pour l’instant confirmée, pas plus que son éventuel lien avec la mort.
Ce décès ne prouve pas, à lui seul, une faute pé nitentiaire. Il oblige à demander une chronologie des soins, un examen médico-légal et une enquête indépendante. Il ne doit pas être ajouté au bilan estival. Mais il survient aprè un été qui avait dé à laissé trop de familles dans l’attente d’explications.
Presque deux hommes pour une place
Environ 33 000 dé tenus pour 17 000 places : un taux d’occupation proche de 194 %. Ces chiffres, repris par le comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT) décrivent un système accueillant presque deux fois sa capacité . La même source situe la progression de 23 000 à plus de 33 000 détenus entre 2022 et 2025.
La moyenne nationale masque les situations extrêmes : le CRLDHT é voque 251 % d’occupation à Kairouan, 210 % à Mornaguia et 209 % à Gabès. Dans huit prisons, l’espace disponible ne dépasserait pas deux mètres carrés par personne. Ces donné s associatives appellent une publication officielle détaillée, établissement par établissement.
Dans son communiqué du 8 septembre, l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) rapporte des témoignages sur des coupures d’eau et d’électricité , des malaises, des difficultés respiratoires et des hospitalisations. Derrière les murs, on ne peut pas simplement sortir prendre l’air, chercher de l’eau, consulter un autre médecin. Pour boire, recevoir un traitement ou être conduit aux urgences, il faut dé pendre d’autrui. Cette dé pendance rend la responsabilité publique écrasante. L’État a fermé la porte; il ne peut pas fermer les yeux.
Vingt-trois morts, une réalité
La Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) a recensé 23 décè s durant l’été, selon son président Bassem Trifi, cité par l’AFP. Ce décompte repose sur des informations de médecins, d’avocats et de proches. L’association met en cause les effets de la chaleur et des conditions de détention. Les autorités ré pondent qu’aucun décè s ne peut ê tre attribué à a chaleur sans confirmation médico-lé gale.
Cette réserve mé dicale est légitime. Elle ne clôt pas le dé bat : elle en fixe le programme. Il faut é tablir la cause de chaque dé cè s, mais aussi examiner les traitements prescrits, l’accè s à l’eau et les délais d’intervention. L’OMCT ré clame cet examen sans préjuger des responsabilité s individuelles. Elle dé plore aussi l’absence de donné es officielles consolidées.
Les 23 morts recensés par la LTDH ne constituent donc ni un bilan officiel exhaustif ni la preuve de 23 dé cè s imputables à une cause identique. La rigueur interdit les raccourcis. Elle interdit aussi l’indiffé rence. Derriè re une cause encore inconnue, il reste un dossier à ouvrir. On ne peut pas demander aux familles d’apporter seules les preuves d’é vé nements survenus dans un lieu auquel elles n’avaient pas librement accès.
Hamza, Salem : rendre leurs noms aux morts
Hamza Dridi avait 33 ans. Selon le témoignage de sa mère, il lui avait parlé de quatre jours de coupure d’eau à Borj El Amri. Il serait ensuite passé en cellule disciplinaire, avant de mourir le 22 juillet. D’après sa famille, il n’avait pas de maladie connue ; il n’avait pas encore été jugé. Au moment du communiqué, le rapport d’autopsie n’avait pas été rendu public. Ce récit exige une vérification judiciaire, pas une conclusion improvisée.
À Messadine, Salem Karmous, Franco-Tunisien, est mort le 19 juillet. Son pè re affirme avoir observé des traces de violence sur son corps. À Gabè s, le CRLDHT rapporte les dé cè s d’Ali Bejaoui et d’Ali Ben El Tijani Ben Mohamed El Mansi, qualifié s de suspects par la LTDH. Ces accusations restent à confronter aux constatations mé dico-lé gales. Leur caractè re non é tabli ne justifie pas de les ignorer.
Il faut s’arrê ter sur ces noms. Hamza. Salem. Ali. Ils ne sont pas des arguments interchangeables dans une controverse entre associations et administration. Ils avaient des proches, un passé , un avenir possible. Une autopsie ne les ramè nera pas. Une enquê te ne ré parera pas l’absence. Mais laisser une famille sans explication ajoute à la perte une autre blessure : ne pas savoir ce qui a é té fait, ou pas fait, pour sauver celui qu’elle attendait.
Un démenti ne console personne
L’administration pénitentiaire assure avoir pris les mesures nécessaires contre la chaleur et affirme que les détenus bé néficient de soins conformes à la ré glementation. Le CRLDHT rapporte aussi ses dé clarations sur l’existence de citernes et de groupes é lectrogè nes de secours. Ces ré ponses doivent figurer au dossier. Elles doivent surtout pouvoir être contrôlées.
Une citerne annoncé e n’est pas la preuve qu’un dé tenu a pu boire. Un service mé dical existant n’est pas la preuve qu’un malade a é té vu à temps. Entre l’organigramme et le corps qui souffre, il faut vé rifier ce qui s’est ré ellement passé. Les registres, les dé lais d’intervention et les prescriptions comptent davantage que les formules rassurantes. Un contrôle indépendant protège les dé tenus ; il protège aussi les agents lorsqu’ils sont injustement mis en cause.
Or le CRLDHT signale qu’une délégation de la LTDH a été empêchée d’entrer à Messadine le 21 juillet, malgré un mémorandum de visites signé en 2015 avec le ministère de la Justice.
Qu’un regard indépendant puisse d’urgence examiner l’état de nos prisons
ENCADRÉ: LES FAMILLES EXIGENT LA VÉRITÉ
Le dé tenu de droit commun a le mê me droit aux soins qu’un opposant ou un journaliste. Mê me coupable, un homme reste un homme. Les Rè gles Nelson Mandela des Nations unies confient à l’État la responsabilité des soins et prévoient une qualité équivalente à celle disponible dans la société.
-Publier un bilan des décès et leurs causes établies.
-Garantir des enquêtes indépendantes.
-Informer les familles.
-Ouvrir les é tablissements aux mécanismes de contrôle.
-Assurer l’eau, l’aération et les soins. L’OMCT formule ces exigences.
Il ne s’agit pas de déclarer chaque décè s criminel, ni de transformer chaque surveillant en accusé . Il s’agit de refuser que l’opacité protè ge une faute é ventuelle et que la prudence judiciaire serve de pré texte à l’inaction. Une enquê te independante sé rieuse doit pouvoir é tablir aussi bien une responsabilité que l’absence de responsabilité .
La force d’un É tat ne se mesure pas seulement à sa capacité d’arrê er. Elle se mesure à ce qu’il fait de ceux qui ne peuvent plus lui é chapper. Une porte fermée crée une obligation, pas une zone d’oubli.
La prison peut retirer des années. Elle ne doit pas voler celles qui restaient à vivre. Et lorsqu’un homme n’en revient pas, sa famille ne demande pas une faveur. Un État digne de ce nom lui doit la vérité .
