Il reste beaucoup de questions, reflétant, selon les camps, espoir ou inquiétude sur les intentions d’Alger au Niger. Reste que le rapprochement de Niamey avec son grand voisin du nord est, sans aucun doute, une très bonne nouvelle pour les Nigériens.
Par Nathalie Prévost
Africains ou bibliques, tous les proverbes célèbrent l’amitié entre voisins, qu’on ne choisit pas davantage que la famille. Pragmatique, bien qu’englué, malgré lui, dans des tensions de voisinage tous azimuts après le coup d’État de 2023, le Niger est bien soulagé de voir s’ouvrir au nord cette frontière sécurisée de près de 1000 km, dont l’Algérie assure déjà la surveillance.
Enclavé, le vaste Niger est fortement pénalisé par l’absence d’accès facile aux ports depuis la crise de confiance avec le Bénin, avec lequel il partageait un corridor commercial stratégique très important. De Cotonou à Niamey, puis, via Maradi, aux États du nord du Nigeria, les marchandises circulaient intensément, bien au-delà de la seule consommation intérieure du Niger. Malgré des solutions de débrouille pour contourner la fermeture du pont de Gaya, le flux s’est largement tari, et les ressources avec.
Un débouché sur la Méditerranée
Cotonou est le port le plus proche de Niamey : 1030 km séparent les deux villes. C’est pourquoi l’oléoduc pétrolier qui exporte le brut du Niger emprunte cette route, la plus directe. Lomé n’est pas beaucoup plus loin mais, pour contourner le Bénin par le Burkina Faso, il faut compter 400 km de plus à travers un espace infesté de djihadistes. Rallier Alger à partir de Niamey exige, certes, de parcourir plus du double : 3600 km. Mais cette fois, le débouché n’est plus le golfe de Guinée mais la Méditerranée, qui offre d’autres perspectives, notamment en ce qui concerne le commerce avec l’Europe, le Proche-Orient et la Chine. Économisant le contournement par l’Atlantique, le voyage rallonge sur terre mais raccourcit notablement en mer.
Pour l’exportation du pétrole et du gaz – que l’Algérie va exploiter à Kafra (le nouveau site situé sur un gisement jouxtant la frontière) et faire venir par le futur oléoduc du Nigeria – c’est un canal très prometteur : l’Europe, via l’Italie, en sera le premier client. En ce qui concerne l’uranium, bloqué à Niamey faute de débouché sécurisé vers l’export, la route algérienne est aussi une excellente option : l’Algérie offre des garanties incomparables de sécurité sur ses autoroutes et dans ses ports et aéroports. Cette piste est d’ailleurs sous-jacente au récent investissement américain dans la mine d’uranium de Dasa, dans le nord du Niger, Global Atomic indiquant que le contrat de crédit de 414,2 millions de dollars auprès de l’International Development Finance Corporation est conditionné à « l’identification d’une route viable d’exportation du yellow cake ».
Un deuxième partenaire pétrolier stratégique
L’Algérie, donc, ouvre son port et ses routes. Mais elle incarne aussi un deuxième grand partenariat pétrolier à côté de celui avec la nationale pétrolière chinoise, actif à l’est. Au cœur de ces investissements figure Kafra, déjà évoqué, le site pétrolier de la Sonatrach, dont les réserves prouvées sont évaluées à plus de 260 millions de barils. La capacité de Kafra pourrait atteindre, en vitesse de croisière, un débit d’environ 90 000 barils par jour, contre 110 000 barils /jour actuellement à Agadem, sur le site nigéro-chinois. Le site de Kafra est opéré par la filiale internationale de la Sonatrach, Sipex, en partenariat avec la nationale pétrolière du Niger, la SONIDEP. Le forage d’exploration de Kafra Sud-Est a été lancé officiellement en août dernier, après que Niamey eut pressé l’Algérie de mettre en exploitation un permis qui dormait depuis des années. À l’issue de cette étape, les volumes seront quantifiés avec précision et les études de faisabilité finalisées, ce qui permettra de fixer la date d’extraction du premier baril commercialisé.
Kafra est en cours de sécurisation par l’Armée nationale populaire (ANP). Cette dernière n’a pas oublié la cuisante leçon d’In Amenas. Le site gazier avait subi, le 16 janvier 2013, une attaque spectaculaire des Signataires par le Sang qui s’est soldée, après le deuxième assaut de l’ANP trois jours plus tard, par un sanglant bilan de 37 otages et 29 djihadistes tués. Les combattants de Mokhtar Bel Mokhtar étaient venus d’Aguelhok, dans le nord du Mali, et ils étaient passés par le Niger et la Libye. La carcasse d’un de leurs pick-up gît toujours près de la passe de Salvador, souvenir d’une embuscade de bandits touaregs croyant alors rançonner des convoyeurs de drogue.
Carburant et courtiers en brut
Le partenariat pétrolier entre Alger et Niamey est riche d’autres perspectives. En cas de pénurie de carburant, comme en traverse régulièrement le Niger, Sonatrach peut venir donner un coup de main. Ce fut le cas ces dernières heures. Les réseaux sociaux ont filmé l’arrivée à Agadez, la capitale du nord, samedi soir, de 53 camions citernes transportant 1, 650 million de litres d’essence acquis par la SONIDEP, probablement dans le cadre d’un troc contre du brut à venir. Le convoi était escorté par les forces armées des deux pays. Il venait d’Adrar, à 2000 km de là. Dimanche, le gouvernorat d’Agadez a célébré la nouvelle en grande pompe, en présence du ministre nigérien du Pétrole, Hamadou Tinni, et de l’ambassadeur d’Algérie au Niger, Saadi Ahmed. Au total, ce sont 30 millions de litres d’essence qu’Alger s’est engagé à livrer au Niger d’ici le règlement des causes profondes de la pénurie.
Le savoir faire algérien sur toute la chaîne du pétrole est mis à contribution : formation, expertise technique – comme récemment, à l’occasion d’une fuite de pétrole dans le désert de l’est. Mais aussi compétences de vente. C’est ainsi que les courtiers algériens appuient désormais le Niger dans la négociation de son brut à l’export, avec la conclusion récente d’une première vente depuis le terminal béninois de Sèmè : deux bateaux contenant 2 millions de barils. Le Niger a récupéré la main, il y a quelques semaines, sur l’exportation de son propre brut, qui avait été déléguée aux Chinois juste après le coup d’État en contrepartie d’un prêt chinois de 400 millions de dollars désormais remboursé.
Les promesses d’infrastructures régionales
Au-delà de Kafra, l’Algérie offre aussi au Niger une place à la table de très grands investissements stratégiques. Troisième puissance économique du continent, elle est aussi le premier producteur de gaz naturel. Soucieuse de consolider sa place de leader dans le secteur, elle a récemment accéléré les travaux de la route transsaharienne (RTS) qui reliera Lagos à Alger. La RTS s’étendra sur 9 022 km et connectera six pays de l’Union africaine : l’Algérie, la Tunisie, la Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad. L’axe principal traverse Alger, Zinder et Lagos. Grâce à la dorsale en fibre optique qui y est adossée, la RTS permettra l’extension des réseaux de télécommunications entre l’Algérie et le Niger, à une capacité de 100 gigabits/seconde.
Le Gazoduc transsaharien (NIGAL) relie pour sa part les 4128 km entre les gisements de gaz de Warri, au Nigeria, jusqu’au centre de dispatching de Hassi R’Mel en Algérie, en traversant le Niger. Il vise l’approvisionnement du marché européen et sa capacité est de 20 à 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. L’objectif de mise en service du gazoduc est 2029, avec des travaux engagés depuis juin en Algérie et prévus dès le début 2027 au Niger. Un premier objectif de jonction avec le Nigeria est fixé en 2027. La route, elle, est en phase finale, avec 9000 des 10 000 km prévus achevés. Au Mali, l’étape principale de la route sera Gao. Des ports secs sont prévus à Agadez et Kidal.
Le Maroc porte un projet concurrent de gazoduc africain atlantique plus long, plus cher et impliquant davantage de pays – notamment les deux producteurs de l’ouest, Sénégal et Mauritanie – soutenu par la CEDEAO, l’organisation régionale ouest-africaine dont les trois pays du Sahel central – Mali, Niger et Burkina Faso – ont claqué la porte. Les deux projets sont concurrents sur le Nigeria mais, pour l’instant, ce pays maintient officiellement son intérêt pour les deux options. Le premier arrivé a des chances de gagner le gros lot.
Pas de développement sans sécurité
Au-delà de Kafra, il est évident que l’autorisation délivrée par les deux chambres du parlement algérien pour le déploiement de troupes au Niger concernera aussi ces infrastructures à venir. La « protection des intérêts énergétiques et économiques communs » est en effet l’objectif officiel du déploiement, a indiqué la présidence dans un communiqué.
Or, les filiales sahéliennes d’Al-Qaïda et de l’État islamique sont très actives au Niger. Elles rivalisent dans l’ouest et le sud pour le contrôle des carrefours frontaliers du Liptako malien (région dite « des trois frontières ») et de la frontière Bénin/Niger/Nigeria, sans parler d’autres risques, à l’est, alimentés par l’ex Boko Haram et divers groupes rebelles.
Alger a déjà livré quatre avions de chasse et quatre hélicoptères de combat cet été à Niamey, où l’aéroport a subi de lourdes attaques djihadistes et militaires. Pour les soldats algériens, la cohabitation avec les Russes (Moscou est le premier fournisseur d’armes d’Alger) et les Italiens (premiers partenaires européens de l’Algérie depuis 2022), ne sera pas compliquée. L’Algérie dispose, en termes de renseignement et de réseaux d’influence, d’une capacité très intéressante pour le Niger. Elle héberge dans son sud plusieurs acteurs clé de l’insurrection malienne voisine, sur lesquels elle peut exercer des pressions. Elle partage aussi avec le Niger un grand ennemi : l’État islamique, qui évolue au sud de sa frontière. Soupçonnée de liens avec le Maroc, cette organisation, bien que n’étant pas officiellement la cible du déploiement en cours, en sera l’un des objectifs militaires clé, c’est certain. Or c’est au Niger que l’EIS est le plus actif : les combattants s’y déplacent intensément à travers le corridor qu’ils ont ouvert sur le Nigeria.
Un horizon pour le grand nord
Enfin, le rapprochement diplomatique avec l’Algérie devrait intensifier le commerce informel et les échanges familiaux et culturels anciens avec le nord du Niger, pour le confort et le profit des populations des deux pays.
Déjà, les habitants de la région d’Agadez consomment à moindre coût – comme leurs voisins du nord du Mali – des denrées alimentaires de base (pâtes, huile, sucre) et des matériaux de construction (ciment, fer à béton, tuyaux) venus d’Algérie. C’est ainsi que le carton de pâtes alimentaires est vendu 5 500 francs CFA (8,30 euros) dans les brousses de l’Aïr par des camions algériens qui font office de vendeurs ambulants. À Niamey, il coûte entre 8 000 et 12 000 francs CFA (8 à 12 euros). « Maintenant qu’il va être officiel, libre, ce commerce devrait prendre de l’ampleur et les personnes et les biens circuler encore davantage», s’est félicité, auprès de Mondafrique, un leader de la région. Beaucoup d’habitants, notamment touaregs, détiennent déjà des papiers algériens et comptent une partie de leur famille de l’autre côté de la frontière. Surtout dans les tribus Ihagarane (du Hoggar) et Kel Agharous, dont les chefferies sont installées en Algérie. Les petits commerçants d’Ingall fréquentent déjà les foires de Tamanrasset, où ils vendent l’artisanat nigérien aux touristes et rapportent, au retour, des vêtements et autres petites marchandises.
L’Algérie devrait devenir un horizon majeur pour la région, très au-delà du régime informel actuel. Avec l’acquisition croissante de la nationalité algérienne par les habitants du nord, Agadez pourrait progressivement se transformer en une sorte d’appendice de l’Algérie. Dans l’autre sens aussi, le mouvement pourrait s’accélérer. « Des Algériens vont peupler les zones marginales entre Ingall et Arlit. Quand les pluies sont bonnes au Niger, les Algériens du Hoggar poussent leurs bêtes dans cette zone», poursuit la même source.
Au total, si le Niger entretient d’excellentes relations avec le Maroc, qui l’a bien aidé avec ses banques pendant le blocus de la communauté économique ouest-africaine, on voit bien que le partenariat avec le voisin algérien est beaucoup plus stratégique. Ce rapprochement s’inscrit, par ailleurs, dans un axe « naturel » avec les autres partenaires militaires déjà actifs à Niamey : la Russie de Vladimir Poutine et l’Italie de Giorgia Meloni, dernier pays de l’Union européenne à avoir conservé une coopération militaire avec le Niger. Quant aux espaces plus conflictuels à l’est, les bons offices croisés devraient contribuer à ce que les tensions ne s’enveniment pas. La Russie est très proche de la famille Haftar, qui contrôle l’est libyen, même si l’Algérie soutient le régime rival de Tripoli. Et Alger rappelle constamment l’excellence de ses relations avec le Tchad, le pays frère du Niger avec lequel les relations se sont le plus dégradées ces derniers mois.
