Quatre ans de prison pour le journaliste Zied El Heni pour avoir cherché à vérifier une information : le dangereux glissement d’un État qui risque de confondre l’enquête journalistique avec l’activité criminelle.
« Zied el-Heni est en prison pour avoir simplement défendu un confrère injustement condamné, et ainsi la liberté de la presse. Le recours à l’article 86 du Code des télécommunications contre un journaliste est non seulement disproportionné, mais aussi révélateur d’une dérive profonde dans un pays où les lois sont utilisées pour faire taire des professionnels de l’information critiques. RSF demande la libération immédiate de Zied el-Heni et que soit respecté le cadre du droit de la presse. »
Oussama Bouagila
Directeur du bureau Afrique du Nord de RSF
Il est des condamnations qui dépassent de très loin la personne qu’elles frappent. Elles disent quelque chose de l’état d’un pays, de ses institutions, de son rapport à la liberté et de la manière dont le pouvoir conçoit ceux qui le questionnent. La condamnation du journaliste tunisien Zied El Heni à quatre années de prison, le 27 octobre 2026, appartient à cette catégorie.
Ce qui se joue dans cette affaire n’est pas seulement le destin d’un journaliste de longue expérience, connu pour son indépendance de ton et ses critiques parfois virulentes. C’est une question autrement plus inquiétante : jusqu’où peut-on étendre la qualification de terrorisme au point de faire entrer dans son champ des actes qui relèvent, selon les organisations internationales de défense des libertés, de l’exercice ordinaire du métier de journaliste ?
La question mérite d’être posée sans détour. Et elle concerne bien davantage que la Tunisie.
Le crime de vérifier ?
Il faut ici lever une confusion essentielle : le fait que le dossier ait été instruit et jugé devant une chambre spécialisée dans les affaires de terrorisme ne transforme pas, par lui-même, le contenu de l’enregistrement en fait terroriste. L’accusation a retenu des qualifications relatives au terrorisme et à la sûreté de l’État ; mais ces qualifications sont précisément ce qui doit être démontré, et non présumé.
Reprenons les faits. L’affaire remonte à septembre 2023. Des enregistrements audio attribués à Mondher Ounissi, alors président par intérim du mouvement Ennahdha, et à la journaliste Chahrazed Akacha sont diffusés. Leur contenu, tel qu’il a été décrit par les organisations qui ont examiné le dossier, porte sur des divisions internes au mouvement, sa direction et des questions politiques. Autrement dit, l’objet initial de ces enregistrements est politique et partisan : rien, dans leur contenu publiquement décrit, ne permet à lui seul de les présenter comme la révélation d’un projet terroriste.
Une démarche qui constitue, dans toute rédaction normalement attachée aux règles professionnelles, un réflexe élémentaire : ne pas publier sans vérifier.
Mais l’histoire prend une tournure autrement plus grave. Initialement convoqué comme témoin, le journaliste devient suspect après que les enquêteurs ont découvert sur son téléphone un courriel reçu dans le cadre de son activité professionnelle. Les investigations s’intéressent également à ses communications et à ses sources.
Il refuse d’abord de remettre son téléphone sans garantie judiciaire, invoquant la protection du secret des sources.
Ce refus, qui relève d’une question fondamentale de déontologie et de droit journalistiques, s’inscrit désormais dans un dossier pénal d’une exceptionnelle gravité.
Le 27 octobre 2026, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis le condamne à quatre ans de prison, notamment pour constitution d’une entente terroriste et non-dénonciation d’une infraction terroriste. Il encourait jusqu’à vingt ans de réclusion.
Ce ne sont pas des faits anodins. Mais c’est précisément leur qualification qui doit être interrogée.
Car établir qu’un journaliste a téléphoné à une personne, reçu un document ou échangé des informations ne suffit pas, en soi, à démontrer sa participation à une organisation terroriste. Encore faut-il établir les éléments matériels et intentionnels de l’infraction, et démontrer une véritable contribution à une entreprise criminelle.
La différence entre les deux n’est pas une subtilité juridique. C’est la frontière entre l’État de droit et l’arbitraire.
Informer ou participer
Le journalisme n’est pas un métier de spectateur. Un journaliste digne de ce nom téléphone, questionne, enquête, sollicite des sources, reçoit des documents, confronte les témoignages et tente de distinguer le vrai du faux. Il lui arrive de parler à des personnes controversées, à des responsables politiques, à des opposants, à des personnes poursuivies par la justice, voire à des individus soupçonnés d’activités criminelles.
C’est précisément parce qu’il doit pouvoir approcher des réalités que d’autres préfèrent maintenir dans l’ombre qu’il exerce une fonction démocratique irremplaçable.
Faut-il désormais considérer que contacter une personne soupçonnée de terrorisme constitue un indice de complicité ? Que recevoir un document provenant d’une source controversée devient une participation à ses activités ? Que protéger l’identité d’un informateur peut être assimilé à une dissimulation criminelle ?
Si cette logique devait s’imposer, les conséquences seraient vertigineuses.
Un journaliste enquêtant sur les réseaux terroristes pourrait être poursuivi pour avoir communiqué avec leurs membres. Un reporter couvrant une affaire de corruption pourrait être suspecté pour avoir reçu des documents confidentiels. Un correspondant couvrant une guerre pourrait devenir suspect parce qu’il a parlé aux acteurs du conflit.
La protection des sources, qui constitue l’une des garanties essentielles de la liberté de la presse, serait alors vidée de sa substance.
Cette distinction vaut aussi pour le dossier concernant Mondher Ounissi et les autres responsables d’Ennahdha. Les poursuites les visant ont été présentées par les autorités sous des qualifications liées au terrorisme et à la sécurité de l’État. Mais l’enregistrement à l’origine de l’affaire, tel qu’il a été décrit dans les sources publiques, porte sur des désaccords, des rapports de force et des enjeux internes à un parti politique. À ce stade, les éléments publiquement accessibles ne permettent pas d’établir que cette conversation constituerait en elle-même un acte terroriste, ni que les échanges journalistiques de Zied El Heni auraient constitué une participation à une entreprise terroriste.
Amnesty International, qui indique avoir examiné l’ordonnance de clôture de l’instruction de 2024, affirme n’y avoir trouvé aucun élément démontrant l’implication de Zied El Heni dans une organisation terroriste ou dans des actes constitutifs d’infractions terroristes. L’organisation estime que les faits décrits relèvent plutôt d’activités journalistiques légitimes.
Reporters sans frontières partage ses préoccupations et dénonce une criminalisation de l’exercice du journalisme et de la protection des sources.
Il ne s’agit pas de substituer l’avis d’une organisation internationale à celui d’un tribunal. Il s’agit de prendre au sérieux une question que les autorités tunisiennes ne peuvent esquiver : où se trouve la preuve de l’intention criminelle et de la participation effective du journaliste aux actes qui lui sont reprochés ?
Une justice imparfaite
L’autre aspect de cette affaire est tout aussi préoccupant : les conditions dans lesquelles s’est déroulé le procès.
Zied El Heni a comparu par visioconférence depuis la prison de la Mornaguia. Selon son comité de défense, la demande de comparution physique a été refusée. Un incident technique de plus d’une heure aurait ensuite empêché le journaliste d’entendre correctement les plaidoiries et les échanges dans la salle d’audience.
Si ces éléments sont confirmés, ils soulèvent une question essentielle : comment un accusé peut-il exercer effectivement ses droits lorsqu’il ne peut même pas suivre normalement les débats qui décideront de sa liberté ?
La justice ne doit pas seulement être rendue. Elle doit être rendue dans des conditions qui garantissent réellement le droit à la défense.
Une audience n’est pas une formalité administrative. Le droit de comprendre les accusations, d’entendre les arguments, de communiquer avec ses avocats et de répondre aux éléments présentés contre soi appartient au cœur même du procès équitable.
La lutte contre le terrorisme ne saurait constituer une zone de non-droit procédural.
Le terrorisme? Quel terrorisme?
C’est ici que le dossier Zied El Heni prend une dimension politique et institutionnelle plus large.
Depuis plusieurs années, la Tunisie connaît une multiplication des poursuites visant des journalistes, des avocats, des opposants et des acteurs de la société civile. Le recours à des dispositions pénales pour sanctionner des paroles, des publications ou des activités professionnelles nourrit un climat d’incertitude et d’autocensure.
Le cas de Zied El Heni est d’autant plus significatif qu’il ne s’agit pas de sa première condamnation.
En mai 2026, il avait été condamné à un an de prison sur la base de l’article 86 du Code des télécommunications, à la suite de propos critiques visant une décision judiciaire. La peine avait été confirmée en appel le 26 juin. Une autre condamnation de six mois avec sursis, prononcée en janvier 2024, est également devenue exécutoire.
La nouvelle peine de quatre ans s’ajoute ainsi à un parcours judiciaire qui pose une question fondamentale sur la place réservée à la critique dans la Tunisie actuelle.
Il serait trop facile de réduire cette affaire à un conflit entre un journaliste et les autorités. Le problème est plus profond : il concerne la transformation éventuelle de l’appareil judiciaire en instrument de dissuasion de la parole critique.
Aucun journaliste n’est au-dessus des lois. Mais aucun pouvoir ne devrait pouvoir transformer le statut de journaliste en circonstance aggravante implicite, ni instrumentaliser la législation antiterroriste pour contourner les garanties fondamentales de la liberté d’informer. La Tunisie a payé un prix considérable pour conquérir la liberté de parole. Après 2011, malgré les crises, les conflits politiques et les difficultés économiques, elle a connu une expérience médiatique pluraliste qui constituait l’un des acquis les plus visibles de sa transition démocratique. Cette expérience était imparfaite, parfois chaotique. Mais elle avait une qualité essentielle : le pouvoir pouvait être interrogé, contesté et publiquement mis en cause.
Or, une démocratie ne se mesure pas à la capacité de ses dirigeants à faire entendre leur propre discours. Elle se mesure à leur capacité à tolérer celui qui les contredit. La liberté de la presse n’est pas une faveur accordée aux journalistes. Elle est un droit collectif appartenant aux citoyens. Lorsqu’un journaliste est empêché d’enquêter, ce n’est pas seulement sa liberté qui est affectée : c’est le droit de chacun à être informé qui recule.
Le classement mondial de la liberté de la presse 2026 de Reporters sans frontières place la Tunisie au 137e rang sur 180 pays. Ce chiffre, à lui seul, ne résume pas la situation du pays. Mais il donne une indication inquiétante de l’environnement dans lequel évoluent désormais les médias tunisiens.
Il existe une différence fondamentale entre protéger l’État et protéger ceux qui le protègent de toute critique.
