L’ombre de Malik Oussekine plane sur les mobilisations populaires en France

Rédigé le 31/10/2026
La rédaction de Mondafrique

La mort de Malik Oussekine, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, constitue l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire des violences policières sous la Ve République. Elle a provoqué une crise politique majeure pour le gouvernement de Jacques Chirac, alors Premier ministre en situation de cohabitation avec François Mitterrand.

Ce drame ne peut être dissocié de la politique de maintien de l’ordre conduite par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua et son ministre délégué à la Sécurité, Robert Pandraud, dans un contexte de mobilisation étudiante contre la réforme universitaire.

La mort de Malik Oussekine, la bascule

Né en 1964, il a 22 ans au moment de sa mort. Étudiant, issu d’une famille d’origine algérienne, il n’est pas un responsable du mouvement étudiant et n’est pas identifié comme participant aux affrontements de la soirée. À l’automne 1986, les universités françaises sont secouées par une importante mobilisation contre le projet de réforme porté par Alain Devaquet, ministre délégué à l’Enseignement supérieur.

Les étudiants dénoncent notamment la possibilité pour les universités de sélectionner davantage leurs étudiants, une différenciation accrue des diplômes et une augmentation possible des droits d’inscription. Le 4 décembre, plusieurs centaines de milliers de personnes manifestent en France. Des affrontements éclatent à Paris, notamment aux Invalides. Le 5 décembre, le ministre de l’Éducation René Monory annonce le retrait de plusieurs dispositions contestées. Mais les manifestations et les affrontements se poursuivent dans le Quartier latin.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre, Malik Oussekine sort d’un club de jazz, rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Trois policiers appartenant au peloton voltigeur motocycliste le prennent en chasse.

Il tente de se réfugier dans le hall d’un immeuble, au numéro 20 de cette rue. Un habitant, Paul Bayzelon, lui ouvre la porte. Les policiers parviennent à pénétrer dans le hall.

Selon les témoignages recueillis pendant l’enquête, les trois policiers frappent alors le jeune homme à coups de matraque et de pied, y compris lorsqu’il est à terre. Le témoin qui tente de s’interposer est lui aussi frappé.

Malik Oussekine est transporté à l’hôpital Cochin. Il y meurt à 3 h 20 du matin. Les expertises médicales établissent un lien entre les violences subies et son décès, malgré une affection rénale grave dont il souffrait, expliquait à l’époque le journal « Le Monde ».

Charles Pasqua sur le banc des accusés

Pour comprendre le drame, il faut revenir sur une particularité du dispositif policier parisien de l’époque : les pelotons voltigeurs motocyclistes (PVM). Ces unités avaient été créées après Mai 1968. Leur mission était de permettre des interventions rapides dans les rues et les petites artères où se dispersaient les manifestants.

Leur fonctionnement était assez particulier et leur mise en cause renvoie au débat actuel sur les méthodes et les moyens de la police française aujourd’hui. Deux policiers circulaient sur chaque moto; le conducteur pilotait l’engin, le policier installé à l’arrière était chargé de l’intervention à pied et disposait notamment d’une longue matraque en bois, surnommée le « bidule »; les motos intervenaient rapidement dans les rues pour disperser les groupes et poursuivre les manifestants. Leur mission opérationnelle consistait notamment à dégager les voies et à empêcher les regroupements après les charges des CRS.

Le Monde décrit, dans ses archives du 9 décembre 1986, une unité chargée de « nettoyer » les petites rues où se dispersaient les manifestants. Cette méthode favorisait des interventions rapides, parfois isolées, dans lesquelles les policiers pouvaient poursuivre des personnes au-delà des zones de confrontation directe.

Le problème posé par ces unités était celui de leur mode d’action : mobilité, vitesse, poursuites individuelles et recours à la matraque. Dans un contexte de manifestations violentes, ce dispositif pouvait conduire à des interventions difficiles à contrôler et à des violences disproportionnées.

Charles Pasqua est alors ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Jacques Chirac. Robert Pandraud est son ministre délégué chargé de la Sécurité. Ils portent politiquement la responsabilité de la politique de maintien de l’ordre et de l’organisation des forces de police. Aucun élément ne permet d’affirmer que Pasqua aurait personnellement donné l’ordre de frapper le jeune homme. En revanche, l’emploi de ces unités et leurs méthodes d’intervention ont été directement mis en cause après le drame.

Une onde de choc

La mort de Malik Oussekine provoque une onde de choc dans le pays. Le 6 décembre, des manifestations spontanées sont organisées en hommage au jeune homme et pour dénoncer les violences policières. Le 10 décembre, une grande manifestation rassemble environ 125 000 personnes à Paris et 200 000 en province, selon la chronologie de l’époque.

Le drame place Jacques Chirac dans une situation particulièrement difficile qui doit faire face à une mobilisation étudiante devenue un mouvement national, une opinion publique choquée par la mort d’un jeune homme non violent, une crise de confiance sur le maintien de l’ordre.

Le 8 décembre 1986, Jacques Chirac annonce le retrait intégral du projet de réforme universitaire.

Alain Devaquet, qui avait déjà présenté sa démission, quitte le gouvernement.

Il serait toutefois réducteur d’attribuer exclusivement ce retrait à la mort de Malik Oussekine : le mouvement étudiant avait déjà contraint le gouvernement à reculer sur plusieurs dispositions. Mais le décès transforme une crise universitaire en crise politique et morale nationale.

François Mitterrand, président de la République, intervient également dans le débat en insistant sur la nécessité de préserver la cohésion nationale. Face à l’émotion provoquée par le drame, Charles Pasqua annonce que l’utilisation des pelotons voltigeurs sera restreinte. Ces unités seront finalement dissoutes.1

L’affaire judiciaire connaît un long développement. Deux policiers appartenant au peloton voltigeur motocycliste, Jean Schmitt et Christophe Garcia, sont renvoyés devant la cour d’assises de Paris.Le 27 janvier 1990, ils sont reconnus coupables de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donne et écopent de cinq ans et de deux ans avec sursis, deux peines assorties de sursis

Ces condamnations suscitent une vive indignation. Plusieurs organisations dénoncent la clémence du verdict et organisent une manifestation à Paris en février 1990. L’affaire a également une dimension symbolique importante : la justice reconnaît que des policiers, dans l’exercice de leurs fonctions, ont commis des violences illégitimes ayant entraîné la mort d’un jeune homme.

Le ministre de l’Intérieur incarne une politique de fermeté et d’autorité. Après le drame, cette ligne est directement contestée, y compris au sein de la majorité gouvernementale. Robert Pandraud contribue également à la polémique par une déclaration particulièrement mal reçue. En mars 1987, llce proche de Jacques Chirac déclarait, à propos de Malik Oussekine : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le con dans la nuit.« 

L’affaire Oussekine pose des questions qui restent centrales : Jusqu’où les policiers peuvent-ils poursuivre des manifestants ? Quelle responsabilité engage la hiérarchie dans les méthodes d’intervention ? Comment prévenir les violences individuelles au sein des forces de l’ordre ? Comment garantir que les forces de sécurité respectent la proportionnalité de la force employée ?