Un possible front djihadiste dans le nord de la Guinée

Rédigé le 27/10/2026
La rédaction de Mondafrique

Selon la fondation Konrad Adenauer Stiftung, qui vient de publier une étude intitulée « Aux portes de la Guinée, l’ancrage du JNIM dans le sud-ouest malien et les risques d’un nouveau front », l’expansion de la filiale sahélienne d’Al-Qaïda ne cesse de se consolider dans la région frontalière depuis 2018.

Tirant profit des vulnérabilités déjà bien documentées au Sahel – pauvreté, éloignement des services de l’État, inefficacité ou prédation de l’administration, notamment des Eaux et Forêts, tensions communautaires et foncières, réseaux de trafic et de contrebande – le JNIM (en français Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) a progressivement pris pied, trouvé un abri propice et des voies de circulation discrètes dans les forêts de la région, séduit les uns, soudoyé les autres, intimidé les derniers, jusqu’à s’implanter solidement.  

Les forêts jouent un rôle central, tactique et logistique, pour le JNIM. Offrant leur couvert végétal, les espaces forestiers ont évolué « de simples refuges à des centres de commandement, de coordination et de préparation des opérations », où les combattants se dissimulent sous des bâches vertes. La forêt du Baoulé, au nord-ouest de Bamako, est ainsi devenue un sanctuaire de la katiba Macina et un tremplin « pour la projection d’attaques contre Kati et Bamako ». Les véhicules piégés et les kamikazes utilisés en 2022 à Kati, en 2024 contre l’aéroport de Bamako et en avril 2026 contre le domicile du ministre de la Défense, y ont été préparés, écrivent les auteurs de l’étude, citant des sources au sein des forces de sécurité.

Des objectifs financiers et tactiques

Dans la région du sud-ouest malien, ayant achevé « la phase de reconnaissance, de renseignement et de recherche de légitimité auprès des communautés », le groupe s’est engagé par la suite dans «une logique de consolidation de ses positions », en particulier « sur les espaces économiques stratégiques : les sites d’orpaillage, les couloirs de transhumance, les axes commerciaux reliant Bamako au port de Conakry. »

Le JNIM ne cherche pas seulement à capter des ressources financières, à travers, notamment, les taxes dont s’acquittent éleveurs, agriculteurs, orpailleurs et exploitants de bois. Il poursuit aussi « un objectif opérationnel consistant à contrôler les principaux corridors de mobilité, sécuriser les déplacements des combattants et disposer d’une profondeur stratégique facilitant la préparation d’opérations de grande envergure ».

Pour cela, l’organisation s’appuie sur ses alliés locaux : des bergers transhumants très au fait des chemins, des trafiquants et des bandits du cru appâtés par plus de gains, qui fournissent renseignement et logistique en échange de leur libre passage. Prêcheurs, informateurs et certains leaders communautaires sont mis à contribution.

Des chefs locaux qui parlent bamanakan

Afin de mieux pénétrer les communautés locales, le JNIM a renforcé sa communication en bamanakan, la langue majoritairement parlée au sud du Mali, en donnant la parole aux combattants du groupe locuteurs de cette langue. Le plus connu est Bina Diarra. Il a raconté lui-même sa trajectoire, débutée, comme pour ses aînés et chefs Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa, au sein du mouvement tabligh et de la dawa, à Kati et Bamako, avant de rejoindre le groupe armé en 2017-2018. Dans ses interventions, Bina Diarra reprend le narratif habituel de la filiale d’Al-Qaïda qui cherche à se présenter comme le défenseur des citoyens victimes des injustices de l’État.

La présence du JNIM est attestée côté guinéen, écrivent les auteurs du rapport, « dans la forêt et sur les deux rives du fleuve servant de frontière naturelle entre les deux pays au sud de Kodièran et Siradjouba, alors que dans le prolongement du Wandan, les zones de Niagassola connaissent les activités d’implantation du JNIM depuis 2023. »

Si les autorités des deux côtés de la frontière ont renforcé leur présence et leur coopération, avec un bonus pour la Guinée qui a renforcé les communautés locales et mis en place des comités de veille villageois, reste que, pour la Fondation Konrad Adenauer Stiftung, le risque de « consolidation durable » est important, voire celui d’une contagion régionale.

Les trois frontières Mali-Guinée-Côte d’Ivoire

« L’analyse des tendances actuelles, malgré les réponses étatiques, laisse apparaître un débordement de la menace du JNIM vers la Guinée, notamment avec l’occupation de la forêt de Noumoudjila, à cheval entre le Mali, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Le JNIM dispose déjà de plusieurs atouts : une connaissance approfondie du terrain, un réseau de soutien local et une organisation hiérarchisée adaptée aux réalités locales avec un transfert de leadership aux chefs locaux. D’autre part, sa stratégie d’influence sociale lui permet de limiter la résistance de l’État et des communautés. »

Un corridor stratégique pourrait dès lors voir le jour, reliant les zones forestières du sud-ouest du Mali à celle de la Guinée, à l’instar de ce qu’on a observé dans d’autres régions boisées à à l’est et à l’ouest du Mali ainsi qu’à la frontière du Niger, du Bénin et du Burkina Faso. « Les espaces forestiers déjà utilisés comme zones de refuge et de préparation opérationnelle, pourraient évoluer vers un réseau permanent de bases interconnectées », facilitant « la mobilité des combattants, le partage de renseignements et le stockage de matériel.»

Le deuxième risque est celui d’une « emprise croissante sur les activités économiques, comme l’orpaillage et les couloirs de transhumance. » Car une fois tolérés et implantés, les combattants, discrets tout d’abord, imposent leur ordre et leur taxation. Ils pratiquent aussi l’enlèvement contre rançon, notamment d’exploitants d’or chinois. La pression exercée contraint alors les acteurs économiques à collaborer pour poursuivre leurs activités. Le troisième risque est celui « d’une stratégie d’encerclement aboutie de Bamako par le sud-ouest. »

Trois scénarios de la menace

Les auteurs proposent trois scenarios prospectifs de la menace. La stabilisation et la réduction, si les forces de sécurité des deux pays, coordonnées, parviennent à couper les couloirs de jonction des combattants. Comme ailleurs, la force devra s’accompagner d’une présence « positive » de l’État pour réduire la vulnérabilité, à travers des actions en termes de règlement des conflits fonciers, de l’encadrement des sites d’orpaillage ou plus généralement de développement local. Le deuxième scénario est celui d’un contrôle croissant des espaces forestiers et périphériques et des ressources économiques par l’organisation djihadiste, qui ne manquera pas de s’implanter en profondeur sur les sites d’orpaillage guinéens. Le pire scénario, le troisième, pourrait voir le groupe « passer à une étape supérieure » et ouvrir un front direct contre la Guinée, élargissant ainsi la voie de passage vers les pays voisins de la sous-région.

Au-delà de l’avertissement sérieux adressé aux autorités des deux pays, l’étude documente minutieusement, avec de nombreux témoignages des habitants, les méthodes, le langage et la coercition qu’exerce le JNIM dans cette région, reproduisant un scenario déjà bien rôdé au Mali, au Niger et au Burkina Faso.