Saddam Haftar s’impose comme l’homme fort de la Libye

Rédigé le 14/10/2026
Nicolas Beau

L’éviction d’Aguila Saleh, président du Parlement de l’Est libyen depuis 2014, marque une étape importante dans la recomposition du pouvoir autour de la famille Haftar. Derrière ce changement institutionnel se dessine l’ascension de Saddam Haftar, fils du maréchal Khalifa Haftar, qui ambitionne de s’imposer comme l’un des principaux dirigeants du pays. Soutenu par des réseaux militaires, économiques et diplomatiques émiratis, il bénéficie également de l’intérêt américain pour un accord de partage du pouvoir entre l’Est et l’Ouest libyens. Mais cette succession, loin d’être acquise, se heurte aux rivalités au sein de sa propre famille et aux intérêts contradictoires des puissances régionales.

Aguila Saleh, un allié devenu encombrant

Le 6 octobre 2026, la Chambre des représentants libyenne, installée à Benghazi, a évincé Aguila Saleh de sa présidence, mettant fin à douze années passées à la tête de cette institution. Il a été remplacé par Al-Salhin Abdelnabi Al-Obeidi, député de Tobrouk. Cette décision est intervenue après l’adoption d’une réforme limitant à douze mois le mandat du président et des vice-présidents de l’Assemblée.

Âgé de 82 ans, Aguila Saleh n’était pas un simple responsable parlementaire. Depuis la division politique de la Libye en 2014, il avait contribué à donner une couverture institutionnelle à l’ascension militaire de Khalifa Haftar, devenu l’homme fort de l’Est et du Sud du pays. En s’appuyant sur le Parlement, le maréchal avait pu présenter son autorité comme le prolongement d’un ordre politique légal, alors même que le pays se fragmentait entre des pouvoirs rivaux.

Cette alliance avait longtemps servi les deux hommes. Haftar disposait d’un relais politique indispensable ; Saleh bénéficiait de la protection d’un appareil militaire dominant une large partie du territoire oriental.

Mais l’équilibre s’est progressivement dégradé. À mesure que le maréchal préparait sa succession et que ses fils accédaient à des fonctions stratégiques, Aguila Saleh apparaissait moins comme un allié incontournable que comme le représentant d’un système politique ancien, attaché à ses propres réseaux et à son autonomie.

Sa proximité avec l’Égypte, acteur historique du dossier libyen, aurait également contribué à compliquer ses relations avec les nouvelles ambitions du clan Haftar. L’éviction du président du Parlement peut ainsi être interprétée comme une tentative de réduire les centres de décision susceptibles de faire obstacle à la succession familiale.

Il convient néanmoins de distinguer les faits établis de leur interprétation : le remplacement de Saleh est avéré, tout comme la montée en puissance de Saddam Haftar. En revanche, l’existence d’un plan unique, directement conçu par Abou Dhabi ou Washington pour provoquer cette éviction, n’est pas publiquement démontrée.

Né en 1991, Saddam Haftar s’est progressivement imposé comme le principal bénéficiaire de la stratégie de succession engagée par son père. Sa progression s’est accélérée en août 2025, lorsque Khalifa Haftar l’a nommé vice-commandant de l’Armée nationale libyenne, après l’avoir placé à la tête des forces terrestres. Cette promotion, entérinée par le Parlement de Benghazi, l’a installé au deuxième rang de la hiérarchie militaire de l’Est libyen.

Saddam Haftar, l’héritier

Cette nomination dépasse le cadre d’une simple promotion militaire. Elle traduit la volonté de Khalifa Haftar de transmettre à son fils non seulement un commandement armé, mais aussi les instruments de pouvoir qui permettent au clan de contrôler les territoires placés sous son autorité.

Saddam Haftar a ainsi construit sa position à la jonction de trois sphères : l’appareil militaire, les intérêts économiques et les relations diplomatiques.

Sur le terrain militaire, il s’est appuyé sur la brigade Tariq Ben Zeyad, une formation puissante dont il a longtemps été le commandant de fait. Cette unité est accusée de graves violations des droits humains. Amnesty International a notamment documenté des allégations de torture, d’enlèvements, de meurtres et d’autres exactions imputées à ses membres. Des experts des Nations unies ont également décrit des réseaux de traite d’êtres humains et de trafic de migrants opérant dans l’environnement sécuritaire de l’Est libyen. Ces accusations doivent être distinguées de toute condamnation judiciaire individuelle, mais elles éclairent les méthodes coercitives sur lesquelles repose une partie du système Haftar.

L’influence de Saddam ne se limite pas aux armes. Le secteur des hydrocarbures, les activités commerciales et les opérations de reconstruction constituent d’autres leviers de pouvoir. Des intérêts économiques associés au clan lui permettent de participer à la redistribution des ressources et aux relations avec les acteurs privés étrangers.

Cette articulation entre commandement militaire et intérêts économiques est essentielle. En Libye orientale, le contrôle des territoires, des infrastructures, des routes commerciales et des ressources énergétiques ne relève pas de sphères séparées. Il permet de consolider des fidélités, de financer des réseaux et de peser sur les décisions politiques.

Enfin, Saddam Haftar multiplie les déplacements à l’étranger et les rencontres avec des responsables politiques et militaires. Il ne se comporte plus seulement comme le fils d’un chef militaire, mais comme un interlocuteur susceptible de représenter demain une partie de la Libye sur la scène internationale. Ses déplacements en Turquie, au Qatar, au Niger et dans d’autres capitales ont contribué à cette transformation.

L’objectif est clair : faire reconnaître progressivement une légitimité personnelle qui ne reposerait plus exclusivement sur le prestige et la puissance militaire de son père.

La montée en puissance de Saddam s’inscrit dans une réorganisation plus vaste du clan Haftar. Khalifa Haftar ne s’est pas contenté de promouvoir un seul fils : plusieurs membres de sa famille occupent désormais des positions stratégiques.

Khaled Haftar a notamment été nommé chef d’état-major, tandis que Belgacem Haftar joue un rôle important dans les structures chargées de la reconstruction et du développement de l’Est libyen. Ces fonctions donnent à la famille une influence qui dépasse largement le commandement des forces armées.

Cette répartition des responsabilités permet au clan de contrôler simultanément la sécurité, les ressources financières et les circuits de reconstruction. Dans une région où l’argent public et les investissements étrangers sont des instruments majeurs de pouvoir, la maîtrise de ces circuits peut s’avérer aussi déterminante que le contrôle des unités militaires.

Une succession familiale

Mais cette organisation comporte une fragilité. Les autres fils du maréchal disposent eux aussi de leurs réseaux et de leurs ambitions. La préférence accordée à Saddam ne signifie donc pas que sa succession soit définitivement réglée.

La rivalité avec Khaled, en particulier, révèle une contradiction : Khalifa Haftar cherche à organiser une transmission du pouvoir qui évite les divisions, mais la concentration des responsabilités entre plusieurs héritiers peut provoquer une compétition pour le contrôle de l’appareil familial.

Le système repose encore largement sur l’autorité personnelle du maréchal. Or, l’obéissance dont bénéficie un chef militaire ne se transmet pas automatiquement à son fils. Les officiers, les tribus, les responsables politiques et les réseaux économiques peuvent accepter Khalifa Haftar sans reconnaître à Saddam la même autorité.

La question n’est donc pas seulement de savoir si Saddam héritera du commandement militaire. Elle est de déterminer s’il parviendra à transformer cet héritage en pouvoir politique reconnu, y compris par ceux qui ne doivent leur position ni à son père ni à sa famille.

Le poids de Washington

Cette évolution intervient au moment où les États-Unis tentent de sortir la Libye de l’impasse institutionnelle dans laquelle elle se trouve depuis des années.

Le pays demeure partagé entre deux ensembles de pouvoir. À Tripoli, le Gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdel Hamid Dbeibah est reconnu par les Nations unies. À l’Est, Khalifa Haftar domine l’appareil militaire, tandis qu’une administration rivale et le Parlement de Benghazi disposent de leurs propres institutions.

Cette partition n’est pas seulement politique. Elle concerne les ressources pétrolières, les finances publiques, les forces de sécurité et les administrations. Elle entrave la réunification de l’État et rend difficile l’organisation d’élections nationales acceptées par les deux camps.

L’administration de Donald Trump a confié à Massad Boulos, son conseiller pour les affaires arabes et africaines, une mission visant à rapprocher les deux pôles de pouvoir. Washington cherche à promouvoir un accord qui permettrait de réunifier les institutions exécutives, de réduire les tensions entre l’Est et l’Ouest et de créer un environnement plus favorable aux investissements étrangers.

Parmi les scénarios évoqués figure une formule de partage du pouvoir dans laquelle Abdel Hamid Dbeibah conserverait la direction du gouvernement, tandis que Saddam Haftar accéderait à la présidence d’un exécutif national ou à une fonction équivalente au sommet de l’État.

Cette hypothèse est politiquement considérable. Elle permettrait à Saddam de dépasser son statut de successeur militaire désigné pour devenir un acteur central du pouvoir national. Elle offrirait également à la famille Haftar une reconnaissance institutionnelle à l’échelle de la Libye, sans qu’elle ait nécessairement à conquérir Tripoli par la force.

Mais il ne s’agit pas d’un accord définitif. Les modalités du projet américain restent discutées et son aboutissement dépend de négociations encore incertaines. Le processus conduit sous l’égide des Nations unies, qui cherche notamment à préparer des élections nationales, suit par ailleurs sa propre logique.

L’initiative américaine soulève une question fondamentale : peut-on réunifier un pays en négociant essentiellement avec les familles et les appareils qui en contrôlent les territoires, sans obtenir au préalable un accord sur les règles démocratiques, le partage des ressources et la responsabilité des institutions ?

Pour Washington, l’enjeu est aussi économique et stratégique. La Libye possède des réserves pétrolières considérables et un potentiel énergétique susceptible d’attirer davantage d’investissements américains. La stabilisation du pays intéresse également les Européens, confrontés aux départs de migrants depuis les côtes libyennes.

Une entente entre Dbeibah et les Haftar pourrait donc faciliter les investissements et la coordination des politiques publiques. Mais elle risquerait aussi de consacrer la prééminence des acteurs qui contrôlent déjà les ressources et les appareils coercitifs.

L’ascension de Saddam Haftar s’inscrit également dans une compétition régionale ancienne. Les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Turquie ont des intérêts distincts en Libye, et leurs rapports avec les acteurs locaux évoluent au gré des circonstances.

Émirats, Égypte,Turquie : une recomposition des alliances

Abou Dhabi a longtemps soutenu Khalifa Haftar, considéré comme un rempart contre les forces islamistes et un instrument de stabilisation autoritaire de l’Est libyen. Dans ce contexte, l’émergence de Saddam peut être comprise comme une occasion de préparer la continuité du système, en préservant les intérêts émiratis au-delà de la génération du maréchal.

Une visite de Saddam à Abou Dhabi, accompagnée de rencontres de haut niveau, constituerait un signal diplomatique important. Elle ne suffirait cependant pas, à elle seule, à prouver que les Émirats ont décidé de remplacer le père par le fils ou qu’ils ont organisé l’éviction d’Aguila Saleh. Il faudrait disposer d’éléments supplémentaires pour établir une telle relation de causalité.

L’Égypte, de son côté, entretient des liens étroits avec les responsables de l’Est libyen et a longtemps considéré Aguila Saleh comme un interlocuteur important. L’affaiblissement de ce dernier pourrait donc réduire l’influence de certains réseaux égyptiens, même si Le Caire conserve des relations avec le maréchal et ses proches.

La Turquie présente un cas plus singulier. Après avoir soutenu militairement le camp de Tripoli contre l’offensive de Khalifa Haftar en 2019-2020, Ankara a progressivement développé des contacts avec les autorités orientales. Cette évolution répond à une logique pragmatique : la Turquie entend préserver ses intérêts militaires, économiques et maritimes, quel que soit l’équilibre futur entre les deux parties du pays.

Le rapprochement avec les responsables de l’Est ne signifie donc pas nécessairement qu’Ankara abandonne Dbeibah. Il indique plutôt que la Turquie souhaite conserver des leviers d’influence dans les deux camps.

La recomposition actuelle ne doit ainsi pas être réduite à un simple basculement des Émirats vers Saddam Haftar ou à une victoire turque sur l’Égypte. Elle traduit une évolution plus profonde : les puissances étrangères cherchent à entretenir des relations avec tous les acteurs susceptibles de peser sur la future architecture du pouvoir libyen.

Un Parlement à la solde du clan Haftar

L’éviction d’Aguila Saleh a une autre conséquence : elle fragilise l’autonomie de la Chambre des représentants de Benghazi.

Le Parlement a longtemps constitué une source de légitimité institutionnelle pour le camp oriental. Il pouvait servir de relais politique aux décisions militaires, mais conservait aussi ses propres responsables, ses équilibres internes et ses réseaux. Aguila Saleh incarnait cette autonomie relative, même si son alliance avec le maréchal était ancienne et étroite.

Son remplacement peut faciliter la coordination entre le pouvoir parlementaire et les ambitions de Saddam Haftar. Si les dirigeants de l’Assemblée deviennent davantage dépendants de la famille qui contrôle l’appareil militaire, la séparation entre les institutions civiles et le commandement armé risque de se réduire encore.

Le paradoxe est manifeste. Au moment même où des diplomates étrangers évoquent la réunification de la Libye et la reconstruction d’institutions nationales, le pouvoir se concentre davantage entre les mains d’un clan familial.

Une réunification négociée pourrait certes mettre fin à une partie de la fragmentation administrative et sécuritaire. Mais elle ne garantirait ni l’indépendance de la justice, ni le contrôle parlementaire des forces armées, ni la transparence des revenus pétroliers.

Le risque serait de remplacer deux administrations rivales par un arrangement centralisé entre les principaux détenteurs du pouvoir, sans véritable rétablissement de la souveraineté populaire.

Saddam Haftar,le nouvel homme fort de la Libye

L’éviction d’Aguila Saleh confirme que Saddam Haftar est désormais au cœur de la recomposition politique à l’Est. Elle ne prouve pas pour autant qu’il soit assuré de succéder à son père ni qu’il puisse s’imposer dans l’ensemble du pays.

Trois obstacles demeurent.

Le premier est familial. La montée en puissance de Saddam peut susciter des résistances chez ses frères et au sein des réseaux militaires et économiques qui ont prospéré sous Khalifa Haftar.

Le deuxième est national. L’Ouest libyen, les groupes armés de Tripoli et les acteurs politiques qui ne dépendent pas du clan ne sont pas nécessairement disposés à accepter l’accession de Saddam au sommet de l’État. Un accord entre dirigeants ne garantit pas l’adhésion des forces qui disposent d’une capacité de mobilisation ou de nuisance sur le terrain.

Le troisième est international. Les États-Unis, la Turquie, l’Égypte, les Émirats et les Européens peuvent soutenir des compromis différents, mais leurs intérêts ne sont pas parfaitement convergents. Un arrangement qui favoriserait un camp pourrait provoquer des résistances dans l’autre et fragiliser l’ensemble du processus.

L’avenir dépendra donc de la capacité de Saddam Haftar à dépasser la logique de succession dynastique et à construire une coalition plus large que le seul appareil familial. Or, son ascension repose précisément sur la concentration des leviers militaires, économiques et politiques entre les mains de son clan.

La Libye se trouve ainsi devant une alternative décisive : une réunification institutionnelle fondée sur un compromis entre les principaux détenteurs du pouvoir, ou une nouvelle consolidation autoritaire dans laquelle l’unité nationale servirait avant tout à légitimer un système familial.

L’éviction d’Aguila Saleh constitue, dans cette perspective, moins un épisode parlementaire isolé qu’un indice de la transformation du régime de l’Est. Le maréchal Haftar cherche à organiser sa succession ; son fils tente de convertir cette transmission en pouvoir politique national ; les puissances étrangères explorent la possibilité d’un accord qui préserverait leurs intérêts. Mais la stabilité de la Libye ne dépendra pas seulement de la capacité de ces acteurs à s’entendre. Elle dépendra aussi de la place qu’ils accepteront de laisser aux institutions indépendantes, aux élections et à la société libyenne.