L’Afrique crée son agence de notation sans tenir les cordons de la bourse

Rédigé le 13/10/2026
Maissata Kone Dubois

En créant sa propre agence de notation financière, l’Union africaine entend contester la domination des grandes agences de notation internationales et ainsi peser sur le coût de l’endettement

En créant l’AfCRA, sa propre agence de notation financière, l’Union africaine entend contester la domination des grandes agences internationales et ainsi peser sur le coût de l’endettement imposé aux États du continent. Mais cette bataille masque un enjeu plus décisif : celui du pouvoir des créanciers. La nouvelle agence suffira-t-elle à modifier les règles du jeu ?

Maïssata Koné-Dubois

Le 7 octobre à l’Ile Maurice, l’Union africaine a officiellement lancé l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA). Le geste est avant tout politique. Une note financière n’est pas une simple appréciation technique. Elle influence les taux d’intérêt exigés par les investisseurs lorsqu’ils prêtent à un État.

Les notes vont du triple A, réservé aux emprunteurs jugés les plus sûrs, aux catégories les plus risquées. Prenons deux exemples. La France, dont la dette publique représente près de 118 % du PIB, est notée A+ par Standard & Poor’s. Le Bénin, avec une dette d’environ 57 % de son PIB, est noté BB− par la même agence. Le 9 octobre, sur les marchés financiers, le rendement d’une obligation béninoise en euros, remboursable en 2035, atteignait 6,44 %, contre environ 4,8 % pour la France à dix ans. Autrement dit, un pays deux fois moins endetté emprunte à un taux sensiblement plus élevé. Un paradoxe d’autant plus pénalisant pour des États qui ont précisément besoin d’emprunter pour financer leur développement.

Pour établir leurs notes, les agences s’appuient sur une multitude de critères : la stabilité politique, la capacité de l’État à prélever l’impôt, les ressources du pays ou encore la solidité de ses institutions. Autant d’éléments dont l’appréciation comporte une part de subjectivité et dont l’évolution reste parfois difficile à prévoir.

Depuis 2018, date à laquelle Fitch, jusqu’alors en partie détenue par des capitaux français, est passée entièrement sous pavillon américain, les trois géants mondiaux de la notation financière, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, sont détenus par des groupes américains.

Pour le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, la création de l’AfCRA constitue « une étape importante dans les efforts de l’Afrique pour renforcer son architecture financière, et promouvoir sa souveraineté économique ».

Qui juge les juges ?

Pour être crédible, une agence de notation doit avant tout présenter toutes les garanties d’indépendance. C’est précisément sur ce terrain que l’AfCRA est attendue. Car si elle est née d’une décision politique, ses promoteurs ont pris soin de prévenir tout soupçon d’ingérence des gouvernements africains. L’agence a ainsi été constituée sous la forme d’une société privée, détenue à son lancement par l’entreprise sud-africaine Plus94, spécialisée dans les études et l’analyse de données. Installée à Maurice, elle doit progressivement ouvrir son capital à d’autres investisseurs privés, les États et les entreprises publiques étant exclus de son actionnariat.

L’AfCRA devra également démontrer son indépendance dans la pratique, notamment en attribuant de mauvaises notes lorsque la situation économique d’un pays le justifie, sans céder aux pressions politiques. Elle entend apporter un autre regard sur les économies africaines, notamment celles que les grandes agences connaissent mal ou ne couvrent pas.

L’Afrique ne part cependant pas de rien. Plusieurs agences africaines de notation existent déjà et certaines ont acquis une place reconnue sur les marchés financiers régionaux. Elles suscitent d’ailleurs l’intérêt des géants internationaux. En 2024, Moody’s a achevé le rachat de l’agence africaine GCR Ratings. En juillet 2026, Standard & Poor’s (S&P Global) a annoncé un accord pour acquérir une participation majoritaire dans la société nigériane Agusto & Co., présente dans plusieurs pays africains. Ces opérations montrent que les compétences africaines en matière de notation existent, mais qu’elles passent progressivement sous le contrôle des grands groupes internationaux. La création de l’AfCRA répond aussi à cet enjeu : disposer d’une agence de dimension continentale dont les décisions ne dépendent pas de ces groupes.

Cependant si l’AfCRA gagne la confiance des investisseurs elle ne pourra pas les obliger à suivre ses évaluations car au bout du compte, ce ne sont pas les agences qui prêtent l’argent, mais les créanciers qui décident à quelles conditions ils le font.

Le pouvoir des créanciers

Mais qui sont les prêteurs ? Les États africains empruntent auprès d’institutions financières internationales, d’États étrangers et de créanciers privés. Parmi les premiers figurent notamment les membres du Club de Paris, qui rassemble des États créanciers. Du côté privé, les banques se sont historiquement regroupées dans le cadre du Club de Londres pour négocier les restructurations de dette. À ces acteurs traditionnels s’ajoutent d’autres prêteurs, notamment la Chine et les pays du Golfe, ainsi que les investisseurs des marchés obligataires.

Dans ces conditions, l’AfCRA pourra-t-elle faire baisser le coût de l’endettement tant que les créanciers continueront de se fier aux notes attribuées par les trois grandes agences américaines ? Nous avons demandé à Mamadou Koulibaly, économiste ivoirien et ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, si la création de l’AfCRA risquait, malgré sa portée politique, de rester sans effet. Sa réponse : « Sauf à renoncer aux fonds des bailleurs traditionnels des Clubs de Paris et de Londres et de compter uniquement sur leur épargne interne et des fonds chinois et arabes. Et encore… »

Sa réponse souligne la difficulté : tant que les États africains dépendent des mêmes prêteurs, leur marge de manœuvre reste limitée. C’est donc aussi dans la diversification des sources de financement que pourrait se jouer leur capacité à négocier de meilleures conditions d’emprunt.

Le Ghana en éclaireur ?

Cette recherche de diversification ne concerne pas seulement les sources de financement. Elle touche aussi les échanges commerciaux et les moyens de paiement internationaux.

Le Ghana en offre une illustration. Jusqu’ici, une entreprise ghanéenne achetant des marchandises en Chine devait souvent passer par le dollar pour régler son fournisseur.

En août 2026, Stanbic Bank Ghana a annoncé son accès au CIPS, un réseau bancaire chinois qui facilite les paiements internationaux en yuans. Concrètement, un importateur ghanéen peut utiliser son compte en monnaie locale, le cedi, pour régler un fournisseur chinois, qui reçoit son paiement en yuans. L’opération évite de devoir systématiquement acheter des dollars pour effectuer la transaction.

Et le Ghana n’est pas un cas isolé. Le 9 octobre, Reuters révélait qu’Ecobank, présent dans 34 pays africains, préparait à son tour son raccordement au réseau chinois. Une évolution qui pourrait permettre à davantage d’entreprises africaines de commercer avec la Chine sans passer systématiquement par le dollar.

Ces initiatives ne réduisent pas directement la dette publique. Mais elles participent d’un mouvement plus large : celui de pays africains qui cherchent à multiplier leurs partenaires, leurs sources de financement et leurs circuits de paiement. Le développement des marchés financiers régionaux et la mobilisation de l’épargne africaine s’inscrivent dans cette même démarche.

La création de l’AfCRA prend alors une autre signification. Au-delà de la notation financière, elle constitue un signal politique supplémentaire dans une volonté de diversification engagée depuis plusieurs années et qui s’affirme désormais sur les terrains diplomatique, économique, financier et monétaire. L’Afrique ne cherche plus seulement à obtenir de meilleures conditions auprès de ses partenaires traditionnels, mais aussi à élargir ses possibilités de choix.

L’AfCRA ne changera pas les règles du jeu. Cependant sa création s’inscrit dans un mouvement de diversification déjà bien engagé, par lequel l’Afrique entend élargir ses alliances, ses partenaires et par conséquent ses marges de manœuvre.