Le discours d’ouverture de la nouvelle législature, le 9 octobre 2026, a été lu comme un message à Madrid. C’est aussi, et peut-être d’abord, un cahier des charges pour la première femme cheffe du gouvernement marocain et une mise en cause à peine voilée de l’administration centrale.
Moins de 700 mots, neuf minutes. L’exercice est constitutionnel et revient chaque deuxième vendredi d’octobre, mais le calendrier de 2026 l’a chargé comme rarement. Les législatives du 23 septembre ont placé le PAM en tête (97 sièges sur 395), relégué le RNI d’Aziz Akhannouch à la deuxième place (66 sièges) et enregistré une participation de 38 %, en recul de près de 13 points sur 2021. Le 29 septembre, le roi a chargé Fatima Zahra Mansouri de former le gouvernement, une première dans l’histoire du royaume. Le jour du discours, la coalition n’était pas bouclée et le projet de loi de finances 2027 devait être déposé avant le 20 octobre.
Au nord, l’été a laissé une plaie ouverte. Les 30 et 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes, surtout de jeunes Marocains, ont franchi la frontière de Ceuta : 49 000 selon Madrid, 40 000 selon Rabat. Plusieurs dizaines y ont trouvé la mort. Depuis, la droite espagnole accuse Rabat d’avoir ouvert les vannes, le Parlement européen a adopté le 15 septembre une résolution critique portée par le PPE, Pedro Sánchez a convoqué des législatives anticipées pour le 29 novembre, et Felipe VI se rend à Ceuta et à Melilla les 13 et 14 octobre. Chaque phrase a été pesée en conséquence.
LA FIERTÉ COMME DOCTRINE
Le roi ouvre en se citant lui-même. En 2014, à la même tribune, il avait déclaré que le sentiment qui lui était « le plus cher dans la vie » était d’être « fier de [sa] marocanité ». Il le répète et le prolonge : le Maroc est « l’une des nations les plus anciennement constituées du monde », sous « l’une des plus anciennes monarchies de l’histoire ».
La lecture intérieure est évidente. Ce registre, déjà central dans le discours du Trône de juillet, vise une société dont la confiance dans les institutions s’érode, comme l’ont montré les manifestations de la « génération Z » à l’automne 2025, l’abstention de septembre et l’exode de juillet. Le roi prévient d’ailleurs le reproche d’autosatisfaction : la fierté « n’est pas une forme de vanité », elle est « le catalyseur qui transforme l’appartenance en responsabilité ».
La lecture extérieure n’est pas moins nette. Rappeler l’ancienneté de la nation et de la dynastie quatre jours avant qu’un autre roi ne passe la nuit à Ceuta n’est pas anodin. Le texte ne nomme ni Felipe VI ni les présides ; le podcast critique Kalima fi siyassa de Taoufik Bouachrine y a pourtant entendu, sans détour, une réponse de monarchie à monarchie.
UNE FEUILLE DE ROUTE SANS PROGRAMME
Le volet économique assume la continuité : accélérer les infrastructures en cours, liées notamment au Mondial 2030, et lancer « une nouvelle génération de grandes stratégies » (eau, énergie, alimentation, industrie, numérique, intelligence artificielle). Le roi appelle « de nouveau » à constituer des réserves stratégiques, formule qui reconnaît que les appels précédents sont restés lettre morte.
Le secteur privé est sommé de devenir « acteur stratégique », plus « entreprenant », plus « créatif », plus créateur d’emplois et plus exportateur. Le diagnostic implicite est sévère, et les voix critiques le formulent crûment : les grandes fortunes du pays prospèrent dans la banque, l’immobilier, la distribution et l’énergie, rarement dans l’industrie ou l’innovation, et vivent largement de la commande publique.
La jeunesse doit être placée « en tête des politiques publiques » au moyen d’une « vision intégrée » couvrant éducation, qualification et insertion. La fin de la phrase compte : l’avenir des jeunes doit se bâtir « dans un cadre garant de liberté, de dignité et de stabilité ». Certains commentateurs y voient une ouverture possible, vers des mesures de grâce pour les jeunes détenus des mouvements sociaux ; rien dans le texte ne l’annonce. Ce qui est explicite, c’est le lien entre promesse sociale et stabilité, au lendemain d’un exode qui a révélé la désespérance d’une partie de la jeunesse.
LE RETOUR DU VOCABULAIRE CRITIQUE
Le passage le plus dur ne vise pas l’Espagne, mais l’État lui-même. « Le retard et les dysfonctionnements » qui freinent la décentralisation et la déconcentration « empêchent de répondre aux préoccupations réelles des citoyens ». Puis vient la formule qui a frappé : « aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable » dans l’application de la Charte de la déconcentration, avec transfert des compétences et des moyens « du Centre vers les provinces et les régions ».
Cette charte date de 2018 et avait été érigée en priorité royale. Huit ans plus tard, elle n’est pas appliquée. Sur le plateau de l’émission Min ar-Ribat, le débat s’est noué autour de ce paradoxe : le souverain critique l’exécution d’une politique arbitrée en Conseil des ministres, alors que les textes d’application ont souvent renforcé la tutelle centrale. Le destinataire implicite est connu : le ministère de l’Intérieur, ses walis et ses gouverneurs.
L’enjeu dépasse la gestion. Depuis la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, le plan d’autonomie est au centre du dossier saharien. Un État incapable de déléguer à ses régions convaincrait mal qu’il accordera demain une autonomie réelle à l’une d’elles. Le discours ne fait pas ce lien ; il le rend plausible.
Cette tonalité rappelle les discours de 2013 à 2017, qui dénonçaient l’inefficacité administrative, et qu’on n’entendait plus guère. Qu’elle revienne au moment où la majorité change signifie que la nouvelle équipe sera jugée sur l’exécution, non sur les annonces.
ESPAGNE : LA DOCTRINE DE CEUTA
Le passage migratoire procède en quatre temps.
Un aveu. Le roi reconnaît « avec courage et objectivité » que « le modèle actuel de coopération a atteint ses limites, comme en attestent clairement les crises récurrentes ». Le constat vaut pour tous les partenaires européens. Le Maroc a été, depuis 2021, le pilier de la sous-traitance du contrôle migratoire européen ; Ceuta montre que ce modèle ne tient plus.
Une cible. Le texte vise « certaines dispositions légales dépassées » et « des décisions judiciaires éloignées de la réalité » qui entravent « le rapatriement des mineurs et des personnes usurpant le statut de réfugié ». Le contexte est connu. Le 29 juin, le Tribunal suprême espagnol a jugé que les renvois sommaires ne s’appliquent pas aux personnes interceptées en mer, et Rabat a imputé une partie de la ruée de juillet aux rumeurs nées de cette décision. Le 21 septembre, la ministre Sira Rego a déclaré que la plupart des quelque 2 000 mineurs arrivés en juillet resteraient en Espagne. Le Congrès a en outre voté en septembre une proposition de loi ouvrant la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration espagnole, que Rabat a dénoncée. Juges et législateur sont mis en cause ; le gouvernement Sánchez ne l’est pas.
Un avertissement. « Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques », le partenariat est « un choix souverain et un engagement volontaire », qui « ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage ». La phrase reprend la ligne du communiqué des Affaires étrangères du 10 septembre, qui refusait que le Maroc serve de « fonds de commerce préélectoral ». Elle vise le PP et Vox, qui ont fait de Ceuta un thème de campagne, et la majorité du Parlement européen qui les a suivis. Le sous-texte est limpide : la coopération migratoire n’est pas due, elle est consentie.
Une offre. Le Maroc présentera à ses partenaires « un document » exposant « une vision stratégique, claire et pratique », centrée sur le codéveloppement, la compétitivité et la stabilité régionale. Rabat ne veut plus être un prestataire de sécurité payé à la tâche ; il veut renégocier le cadre, au moment où la Commission, qui le qualifie de « partenaire stratégique important », vient de confirmer 190 millions d’euros supplémentaires d’ici 2027.
Ce qui n’est pas dit compte autant. Pas un mot sur Ceuta ni sur Melilla, ni sur la visite de Felipe VI, ni sur le Sahara. En 2007, la visite de Juan Carlos dans les deux villes avait provoqué le rappel de l’ambassadeur marocain en moins de 24 heures. En 2026, Rabat se tait, et ce silence est un choix. Le Maroc n’a aucun intérêt à offrir au PP et à Vox la crise diplomatique qui nourrirait leur campagne. Il a tout intérêt, en revanche, à ménager Pedro Sánchez, auteur de la lettre de mars 2022 sur le plan d’autonomie, à sept semaines d’un scrutin qui pourrait ramener à Madrid une droite moins conciliante.
Le discours retourne enfin l’accusation. Dans le récit marocain, ce ne sont pas les autorités du royaume qui ont ouvert la frontière, mais des réseaux criminels encouragés par des lois et des jugements espagnols garantissant qu’un mineur arrivé ne repartira pas. La responsabilité change de rive.
CONTINUITÉS ET RUPTURES
La continuité domine. Le roi ne commente pas le résultat des urnes, ne salue aucun parti, ne donne aucune consigne sur la coalition : depuis 2011, la monarchie se pose en arbitre au-dessus des majorités. Les priorités économiques prolongent le Nouveau modèle de développement de 2021, et la régionalisation revient pour la énième fois.
Les inflexions sont pourtant réelles. Sur l’Espagne, c’est la première prise de parole royale depuis juillet, et elle installe une doctrine : la coopération migratoire devient un levier explicite, non plus un service rendu. Sur l’administration, le ton critique revient. Sur la jeunesse, la liberté entre dans la promesse. Et le registre identitaire, désormais constant, marque un règne entré dans sa vingt-huitième année et soucieux d’inscrire son bilan dans la longue durée.
UN CAHIER DES CHARGES POUR FATIMA ZAHRA MANSOURI
Le roi ne nomme pas la cheffe du gouvernement, mais tout le discours lui est adressé. « Nous attendons » que le nouveau mandat « constitue un véritable tournant », avec un critère : l’équilibre entre croissance et « justice sociale et spatiale ». L’évocation d’une « conjoncture exceptionnelle, riche en opportunités qui pourraient ne pas se renouveler » ferme par avance la porte aux excuses : sécheresse ou guerres ne pourront pas justifier un bilan décevant.
La feuille de route implicite est lourde : boucler une coalition et un budget en quelques jours, lancer les stratégies sectorielles, financer les réserves stratégiques, bâtir la « vision intégrée » pour la jeunesse et, surtout, imposer à l’Intérieur un transfert de compétences que ses prédécesseurs n’ont pas obtenu. Il lui faudra aussi porter avec Madrid et Bruxelles la négociation du « document » stratégique, dans un dialogue où le Palais fixe la ligne et le gouvernement exécute.
La conclusion religieuse, avec le verset sur la bonne action « rétribuée dix fois », et la définition du mandat comme « contrat moral » rappellent que la légitimité se prouve ici par les résultats. Le verset récité à l’ouverture de la séance, sur la piété qui consiste à donner de son bien « aux proches, aux orphelins, aux pauvres », a d’ailleurs été lu comme un rappel adressé à un Parlement riche en notables et en entrepreneurs.
UN DISCOURS D’ARBITRE, SOUS CONTRAINTE
Lire ce discours comme un simple coup de menton envers Madrid serait réducteur. Il donne au Maroc une doctrine, désigne des responsables espagnols qui ne sont pas le gouvernement ami et se tait là où la parole aurait été une provocation. À l’intérieur, il place la nouvelle cheffe du gouvernement sous un cahier des charges exigeant et fait de la résistance administrative à la décentralisation un problème politique.
Ses limites sont tout aussi visibles. Avec 38 % de participation, le « contrat moral » entre élus et citoyens repose sur une base étroite. La promesse de « liberté » reste sans traduction concrète. Et le texte élude la question que posent des critiques comme l’universitaire et militant des droits humains Khalid Bakkari : celle d’une monarchie exécutive qui fixe les priorités, en critique l’exécution et laisse au gouvernement la charge de l’échec. C’est l’équation que devra résoudre Fatima Zahra Mansouri : gouverner dans le sillon tracé par le Palais tout en donnant aux électeurs, et d’abord aux abstentionnistes, une raison de croire que leur vote a compté.
