Après les discours entendus à New-York voici dix jours et plus, voici le retour aux tristes réalités planétaires. L’essentiel de ce qui s’est esquissé à l’ONU reste en pointillés: Washington et Téhéran négocient encore sans se faire confiance, la trêve limitée en Ukraine demeure virtuelle, Gaza reste sans horizon politique et humanitaire et l’intelligence artificielle s’installe au cœur du rapport de force mondial.
La 81e Assemblée générale s’est refermée sur un paradoxe. Pendant six jours, 194 intervenants — dont 113 chefs d’État et de gouvernement — ont invoqué la paix, la souveraineté et le droit international. Mais les résultats les plus concrets ne sont pas venus de la tribune : ils ont pris la forme de messages transmis par des médiateurs, de projets de trêves sectorielles et de propositions dont chaque camp pouvait encore nier l’existence ou minimiser la portée.
L’ONU ne fabrique plus la paix ; elle empêche encore, parfois, que toutes les portes se ferment.
L’ONU avait choisi pour thème « Rétablir la confiance, gérer la transformation ». Elle a surtout montré combien la confiance était devenue rare. Les dirigeants utilisent désormais New York moins pour conclure que pour tester : tester les intentions de l’adversaire, le coût d’un compromis, la loyauté d’un allié et la réaction de leur propre opinion.
Dix jours après la semaine de haut niveau, aucun grand conflit n’a basculé vers la paix. Pourtant, l’Assemblée n’a pas été inutile. Elle a rapproché physiquement des acteurs qui refusent de se parler officiellement et a permis de transformer des menaces générales en désaccords plus précis. Dans un système international fragmenté, nommer exactement ce qui bloque constitue déjà une forme minimale de diplomatie.
Ormuz, ou la diplomatie sous menace
Le dossier irano-américain demeure l’exemple le plus spectaculaire de cette nouvelle grammaire. À la tribune, Donald Trump avait menacé d’« anéantir » l’Iran en l’absence d’accord. Au même moment, les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner échangeaient avec la délégation iranienne par l’intermédiaire de médiateurs, notamment qataris. Téhéran proposait de rouvrir le détroit d’Ormuz en contrepartie d’un allègement du blocus naval, du dégel d’avoirs et de mesures sur les sanctions et les hostilités régionales.
Depuis New York, la négociation a avancé sans déboucher. Une réponse américaine a été transmise aux Iraniens par les médiateurs qataris ; selon les informations disponibles, le principal désaccord porte moins sur la liste générale des mesures que sur leur ordre d’exécution. Qui agit le premier ? Qui renonce à son levier avant d’avoir obtenu une garantie ? Cette question de séquençage résume la crise de confiance.
Le langage public s’est même durci. Le 5 octobre, le président Masoud Pezeshkian a jugé les négociations « vides de sens » si elles continuaient d’être accompagnées d’attaques, de sanctions et de menaces ; parallèlement, Téhéran affirme examiner les vues transmises par Washington. Un pétrolier a par ailleurs été touché dans la zone du détroit, rappelant qu’un incident tactique peut détruire en quelques minutes ce que les médiateurs construisent pendant des semaines.
New York n’a donc pas produit une détente. Il a fabriqué un canal. La nuance est capitale : un canal ne garantit pas l’accord, mais son absence garantit presque toujours que les erreurs de calcul deviennent plus dangereuses.
Ukraine : négocier plus petit
Sur l’Ukraine, le même rétrécissement de l’ambition est apparu. Le secrétaire d’État Marco Rubio avait indiqué que Moscou et Kiev avaient manifesté un intérêt pour une trêve limitée aux infrastructures énergétiques et aux exportations céréalières. Kiev se disait également prête à une trêve maritime en mer Noire. Mais Sergueï Lavrov refusait publiquement toute pause qui permettrait, selon lui, aux Européens de réarmer l’Ukraine ; aucune inflexion russe vérifiable n’était apparue à la clôture du débat.
Personne ne négocie sérieusement, à ce stade, un règlement global des frontières, des territoires occupés et des garanties de sécurité. La diplomatie procède donc par fragments : une centrale électrique épargnée, un port accessible, une cargaison de blé autorisée à passer. La paix du XXIe siècle pourrait commencer non par un traité, mais par une liste d’installations qu’il serait provisoirement interdit de bombarder.
Cette diplomatie du minimum n’est pas dérisoire. Une trêve énergétique peut protéger des millions de civils pendant l’hiver ; un corridor maritime peut détendre les prix alimentaires bien au-delà de l’Europe. Elle révèle néanmoins un recul collectif : les puissances ne cherchent plus d’abord à supprimer la guerre, mais à sélectionner certaines de ses conséquences jugées momentanément intolérables.
« La paix du XXIe siècle pourrait commencer non par un traité, mais par une liste d’installations qu’il serait provisoirement interdit de bombarder. »
Gaza : l’isolement sans contrainte
La scène la plus forte de l’Assemblée fut celle d’une salle qui se vidait. Lorsque Benjamin Netanyahu prit la parole, des dizaines de délégations quittèrent l’hémicycle. Le Premier ministre israélien les qualifia de « lâches moraux », brandit un pager et montra un terminal Starlink qu’il disait destiner à la délégation iranienne. À un mois des élections israéliennes du 27 octobre, la tribune universelle servait aussi de plateau de campagne nationale et de scène de guerre psychologique.
Le départ des délégations a matérialisé l’isolement diplomatique d’Israël, sans créer le rapport de force nécessaire pour modifier immédiatement sa conduite. Le cessez-le-feu en vigueur à Gaza depuis octobre 2025 a apporté un soulagement, mais l’ONU estime qu’il n’a encore produit ni sécurité durable, ni aide suffisante, ni trajectoire crédible de reconstruction et de paix. Les restrictions humanitaires et des attaques meurtrières presque quotidiennes continuent d’être signalées.
C’est toute la contradiction palestinienne : la condamnation internationale devient plus visible tandis que la contrainte politique reste insuffisante. Une majorité peut quitter la salle ; la puissance militaire conserve le terrain. La diplomatie progresse dans le langage, mais la géographie, les déplacements et la destruction continuent de déterminer les possibilités réelles d’un futur État.
La Chine occupe le vide
Pendant que Washington privilégiait la coercition, Pékin a choisi la posture du gardien de l’ordre. Le viceprésident Han Zheng a défendu la souveraineté des États du Golfe, demandé la fin des menaces et du blocus contre Cuba, et appelé les grandes puissances à respecter les règles qu’elles invoquent. La Chine ne propose pas encore une architecture mondiale entièrement nouvelle ; elle cherche surtout à recueillir le bénéfice politique des contradictions occidentales.
Son message au Sud global est calibré : souveraineté, non-ingérence, consultation et développement. Mais l’adhésion n’est pas automatique. Beaucoup d’États ne veulent pas remplacer une dépendance par une autre. Ils pratiqueront le multi-alignement : sécurité américaine sur un dossier, financement chinois sur un autre, accès au marché européen et technologies achetées aux trois.
Le nouvel ordre mondial ne sera peut-être pas composé de deux blocs stables. Il pourrait être fait d’une centaine de pays cherchant, accord après accord, à ne pas devenir la périphérie exclusive de l’un d’eux.
L’Afrique réclame le centre
Le président kényan William Ruto a formulé l’une des phrases les plus justes de la semaine : « L’égalité proclamée dans cette Assemblée s’arrête aux portes du Conseil de sécurité. » L’Afrique compte 54 États membres, soit plus du quart de l’Assemblée générale, mais ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil.
Cette anomalie n’est plus seulement morale ; elle affaiblit la légitimité du système. Mais la réforme exige une modification de la Charte, l’approbation des deux tiers des États membres et la ratification de tous les membres permanents. L’Union africaine demande au moins deux sièges permanents dotés des mêmes prérogatives tant que le veto subsiste, sans avoir encore désigné les pays qui les occuperaient.
L’Afrique gagnerait toutefois à ne pas enfermer sa stratégie dans la seule réforme du Conseil. Les terrains les plus accessibles sont aussi le coût du capital, la restructuration de la dette, le financement climatique, l’industrialisation des minerais critiques, l’accès au calcul informatique et la participation à la rédaction des normes de l’intelligence artificielle. L’influence du continent se construira autant dans les standards, les chaînes de valeur et les infrastructures que dans le nombre de fauteuils à New York.
L’IA entre au Conseil
L’intelligence artificielle n’a pas effacé le climat, mais elle a cessé d’être un sujet périphérique. En 2022, seules cinq délégations l’avaient évoquée à la tribune ; en 2026, elles étaient 128. Pour la première fois, la question n’était plus seulement l’innovation, mais le contrôle, la responsabilité, la sécurité et l’accès équitable.
Le Conseil de sécurité a entendu Sam Altman, des responsables d’Anthropic et le chercheur Yoshua Bengio sur les bénéfices de l’IA comme sur le risque de systèmes de plus en plus autonomes. António Guterres a demandé un cadre multilatéral de gestion des risques doté d’une supervision indépendante et a averti que les décisions de vie ou de mort ne devaient jamais être abandonnées aux machines.
Trois logiques se font face. Les États-Unis privilégient l’avance technologique et la marge de manœuvre nationale. La Chine combine diffusion internationale, souveraineté numérique et contrôle politique. L’ONU et plusieurs puissances moyennes cherchent des règles communes sur les tests, la transparence et le signalement des incidents.
Pour l’Afrique, le risque est familier : fournir les minerais, héberger les centres de données, produire une partie des données et acheter les services — sans participer aux décisions. La souveraineté numérique ne se résumera donc pas à posséder des serveurs ; elle supposera des compétences, une capacité de calcul, des institutions de contrôle et une voix dans les normes internationales.
Trois trajectoires
Le premier scénario est celui d’une désescalade séquencée. Washington et Téhéran conviendraient d’étapes réciproques sur Ormuz, le blocus, les avoirs et le dossier nucléaire ; en Ukraine, un arrangement limité protégerait certaines infrastructures et une partie de la navigation commerciale. Rien ne serait résolu, mais la probabilité d’un choc majeur diminuerait.
Le deuxième, aujourd’hui le plus crédible, est celui d’une escalade administrée. Les opérations militaires se poursuivraient, les médiateurs resteraient actifs, les sanctions s’accumuleraient et chaque camp tenterait d’éviter le seuil qui rendrait la guerre incontrôlable. Ce modèle est politiquement exploitable par les gouvernements qui vivent de la mobilisation permanente, mais économiquement toxique pour les importateurs d’énergie et de céréales.
Le troisième est celui de la rupture : fermeture durable d’Ormuz, attaque contre une infrastructure stratégique du Golfe, effondrement de la navigation en mer Noire ou reprise régionale généralisée. Dans ce cas, les discours de New York ne seraient plus lus comme des excès rhétoriques, mais comme des préavis que le monde n’aurait pas voulu entendre.
Pour son dernier discours d’ouverture en qualité de secrétaire général, António Guterres a déclaré que les « fissures sont devenues des canyons ». Il a présenté quatre épreuves du pouvoir — la guerre et la paix, les inégalités, le climat et l’intelligence artificielle — et rappelé que l’absence de représentation permanente de l’Afrique au Conseil de sécurité était devenue « injuste et indéfendable ».
L’ONU qu’il laissera à son successeur manque d’argent, de pouvoir coercitif et de confiance. Elle demeure pourtant le seul espace où un président peut menacer un adversaire le matin pendant que ses émissaires cherchent un compromis avec lui l’après-midi ; le seul lieu où la Chine peut défendre l’ordre d’après-guerre tout en contestant la manière dont Washington l’applique ; le seul forum où 128 délégations peuvent, la même semaine, reconnaître que l’IA est devenue un problème de gouvernance mondiale.
L’organisation n’est donc ni morte ni souveraine. Elle ressemble de plus en plus au service d’urgence d’un ordre mondial accidenté : elle ne guérit pas les causes, mais maintient les fonctions vitales, ralentit parfois l’hémorragie et gagne du temps avant la prochaine crise.
C’est peu au regard de la Charte de 1945. C’est immense lorsque le monde se rapproche du point de rupture. À New York, la paix n’était pas à la tribune. Dix jours plus tard, elle se trouve toujours dans le couloir — fragile, fragmentée, entourée de médiateurs, et suspendue à la crainte commune de ce qui arriverait si la dernière porte se refermait.
