Ibrahim Osman Aliyu, chef d’un groupe rebelle: « La survie de l’Éthiopie est en jeu »

Rédigé le 06/10/2026
Nathalie Prevost

Deux ans après l’accord de paix de Pretoria, la guerre a repris dans le nord de l’Éthiopie fin septembre. Les affrontements opposent d’une part l’armée fédérale éthiopienne et d’autre part une coalition de groupes armés réunis autour du Front populaire de libération du Tigré (FPLT). Ibrahim Osman Aliyu, le commandant du Front révolutionnaire pour l’unité nationale afar, l’un des sept groupes engagés dans l’offensive, a répondu aux questions de Mondafrique.

Par Nathalie Prévost

Le 20 septembre 2026, sept groupes rebelles éthiopiens ont annoncé la formation de la Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie. Cette coalition rassemble des combattants venus de plusieurs États fédéraux. Outre le FPLT, elle compte également le Mouvement national amhara Fano, l’Armée de libération oromo, le Front national de libération de l’Ogaden, le Front révolutionnaire pour l’unité nationale afar, le Mouvement de libération populaire du Benishangul et le Mouvement démocratique populaire gumuz. Ces différents groupes, créés essentiellement sur des bases ethniques, se sont parfois combattus dans le passé mais ils sont actuellement unis contre le Premier ministre fédéral Abiy Ahmed qu’ils entendent destituer et remplacer par « un gouvernement de transition inclusif ». L’offensive de la coalition a débuté le 23 septembre dans les régions du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara.

Ces événements font craindre un embrasement régional, sur fond de rivalités dans la Corne de l’Afrique, notamment autour de l’accès à la mer Rouge. L’Érythrée, l’Égypte, le Soudan et la Somalie font front contre l’Éthiopie, qui est, elle, accusée de soutenir les Forces de soutien rapide combattues par l’armée soudanaise. Érythrée et Éthiopie, brièvement réconciliées, sont à nouveau à couteaux tirés. Vendredi, l’Éthiopie a accusé l’Érythrée de soutenir militairement l’offensive rebelle, après l’explosion de drones contre des bâtiments de l’armée à Addis-Abeba.

Le souvenir de la guerre entre les puissants rebelles tigréens et l’armée fédérale, qui a fait plus de 600 000 morts entre 2020 et 2022, hante les esprits.

Dans une interview exclusive à Mondafrique, Ibrahim Osman Aliyu, le président du Front révolutionnaire pour l’unité nationale afar, décrit la situation sur le terrain dans sa région (voir carte ci-dessous) et explique la genèse et les objectifs de la nouvelle guerre. (Cet entretien a été réalisé à distance via WhatsApp, en anglais. Ibrahim Osman Aliyu nous a répondu à partir du front.)

Haji Ibrahim Osman Aliyu

Ibrahim Osman Aliyu, souvent abrégé en Haji Ibrahim, est une figure politique et militaire originaire de Berhale, dans la zone 2 de la région septentrionale Afar. Il a occupé plusieurs responsabilités au sein du gouvernement régional Afar, notamment à la tête de bureaux de l’administration régionale et du commandement de la sécurité régionale, y compris pendant la guerre de 2020 à 2022. À cette époque, les forces Afar repoussaient l’avancée des combattants du Front populaire de libération du Tigré.

Haji Ibrahim, qu’on dit apparenté au ministre éthiopien de la Défense Aïsha Mohammed, a rompu, en avril 2025, avec les autorités aussi bien régionales que fédérales et il est entré en Érythrée à la tête d’un petit groupe d’hommes. Il a par la suite dénoncé l’administration régionale Afar, qu’il accuse de corruption, de manque de considération à l’égard des victimes de la guerre et de mauvaise gestion des questions de sécurité. Il a créé un mouvement armé, le Front révolutionnaire pour l’unité nationale afar, plus connu sous le nom d’Uguugumo (révolution), « qui lutte pour instaurer la justice, l’égalité et la démocratie en Éthiopie en général, et dans la région Afar en particulier », selon ses propres termes.

Mondafrique : Quelle est la situation sur le terrain, dans la région afar ?

Ibrahim Osman Aliyu : Nous faisons partie d’une coalition d’opposition qui s’appelle la Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie, récemment créée par sept organisations qui combattent pour renverser le régime génocidaire au pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed et le remplacer par un gouvernement de transition. Uguugumo et ses alliés ont pris le contrôle, lors des récents combats, d’une portion considérable de la région Afar, qu’on peut estimer aux deux-tiers de la région, y compris Abaala, la capitale de la zone nord, Erebti et les alentours. Uguuugumo contrôlait déjà depuis un certain temps Ad-Marug, près de Bada. Nous avons décidé de nous replier mais nous opérons toujours dans plusieurs espaces de la région Afar avec le soutien de notre peuple dans le cadre de cette guérilla contre le régime.  

Mondafrique : Quels sont vos objectifs militaires et politiques ?

I.O.A. : Notre objectif militaire, qui est celui de la coalition, est, en résumé, de faire tomber l’administration actuelle dirigée par le Parti de la Prospérité. Notre objectif politique est de le remplacer par une administration de transition inclusive et transparente.

Mondafrique : Pourquoi, alors que vous avez combattu le Front de libération du peuple du Tigré lors de la dernière guerre, êtes-vous désormais allié avec lui ?

I.O.A.: Oui ! C’est vrai ! Le FLPT est venu pour contrôler notre terre et il voulait aussi contrôler l’autoroute Addis-Djibouti. De ce fait, beaucoup de gens ont été déplacés et affectés par le conflit.

La situation a beaucoup évolué depuis lors. Comme vous l’avez peut-être constaté, de nombreuses organisations ont changé de camp cette fois-ci. Notre population, l’une des plus sévèrement touchées par le conflit, a été abandonnée à elle-même. Elle a été négligée et marginalisée et elle a continué à endurer les conséquences du conflit bien après la cessation des hostilités, tandis que les autorités fédérales et régionales s’enrichissaient à ses dépens.

L’injustice, la corruption, le népotisme et la mauvaise gestion se sont généralisés pendant que la vie des personnes ordinaires était réduite à la survie pure et simple. Désormais, c’est la survie du pays lui-même qui est en jeu.

Nous faisons partie d’une coalition de plus d’une demi douzaine d’organisations qui se sont réunies dans le but de renverser le régime autoritaire d’Abiy. A certains moments, le gouvernement a cherché à se présenter comme l’incarnation du nationalisme éthiopien et, à d’autres, de l’ethno-nationalisme oromo.

Mondafrique : Présentez-nous la coalition à laquelle vous appartenez. Peut-on la décrire comme un front « tout sauf Abiy Ahmed »?

I.O.A. : NON ! Nous ne sommes pas un front « tout sauf Abiy », bien que nous soyons déterminés à abattre son régime génocidaire. Le régime actuel est en train de commettre des massacres contre toutes les communautés du pays et les citoyens en général en subissent les conséquences. Donc tout ceux qui veulent survivre se sont dressés ensemble. L’alternative est de survivre ou périr. C’est pour cela que notre alliance s’appelle la Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie, précisément pour cette raison.

Le premier but de la coalition est de déloger l’administration actuelle pour assurer la survie du peuple et la sécurité nationale et mettre en place un gouvernement inclusif et transparent. A l’étape suivante, la coalition compte engager un dialogue populaire et constitutionnel pour résoudre les questions nationales fondamentales, avec la participation directe du public.

Mondafrique : Qu’est-ce-qui vous fait croire que les rivalités ethniques qui gouvernent le destin de l’Éthiopie pourront, cette fois, être dépassées ?

H.I.O.A. : Simplement parce que, désormais, aucune force armée ne peut décider seule de l’avenir de ce pays, comme ce fut le cas en 1991 quand le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien ramassa tout [NDLR : fondée en 1988–1989, cette coalition armée renversa le régime marxiste-léniniste de Mengistu Haile Mariam en mai 1991 puis domina la vie politique de l’Éthiopie jusqu’en 2019, à travers un système de fédéralisme ethnique.] L’équilibre des forces, cette fois, ne permettra pas que cela arrive. C’est pourquoi nous sommes optimistes sur le fait que les accords conclus au sein de notre Coalition pourront devenir, le moment venu, le socle d’une future constitution.

Mondafrique : La dernière guerre, de 2020 à 2022, a été un désastre humanitaire. Comment éviter que cette situation ne se reproduise ?

I.O.A. : Nous avons beaucoup appris de notre expérience antérieure et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter ou minimiser les conséquences du conflit. Nous pouvons dire que personne n’a été déplacé lors de notre récente conquête des deux-tiers du territoire de notre région. Les gens ont compris que nous combattions pour préserver leurs droits et qu’ils n’avaient, de ce fait, aucune raison de quitter leur foyer. C’est l’une des plus grandes différences avec la guerre de 2020–2022.

Lors de notre prise de contrôle, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour ne pas perturber les moyens de subsistance de la population. Par exemple, nous avons autorisé la libre circulation des personnes pour qu’elles puissent poursuivre leur vie normale et accéder à la nourriture et aux autres biens de nécessité où qu’elles soient. Malheureusement, l’autre camp, le gouvernement régional, a restreint cet accès. À notre avis, à dessein, pour punir la population.

De plus, quand le gouvernement régional et ses cadres sont revenus après ce qu’ils ont considéré comme une victoire, ceux qui étaient restés chez eux ont été, d’après nos informations, emprisonnés et accusés de soutenir l’opposition.

Cela dit, je voudrais aussi rappeler que bien que l’ensemble de la région Afar ait été affecté par la dernière guerre, ce sont les zones à la frontière de la région du Tigré qui ont été touchées le plus durement. Ces zones ont, de surcroit, été abandonnées par les gouvernements aussi bien fédéral que régional depuis la fin de la guerre. C’est l’occasion d’exhorter les organisations humanitaires et la communauté internationale à fournir d’urgence de l’aide humanitaire aux civils de la région afar affectés par la dernière guerre et qui en subissent toujours les conséquences, sans aucun soutien.