Des conseillers de Benyamin Netanyahou ont-ils travaillé pour le Qatar tout en servant le Premier ministre israélien ? Derrière l’enquête judiciaire, le « Qatargate » révèle surtout l’étrange interdépendance entre Israël et Doha, intermédiaire indispensable avec le Hamas, mais puissance dont l’influence est désormais soupçonnée d’avoir pénétré le sommet de l’État.
L’affaire aurait déjà été explosive en temps normal. Elle l’est davantage encore dans un Israël marqué par le 7 octobre 2023 et engagé, trois ans plus tard, dans une bataille politique autour des responsabilités de cette catastrophe. Plusieurs hommes appartenant ou ayant appartenu au premier cercle de Benyamin Netanyahou sont soupçonnés d’avoir participé à une opération destinée à améliorer l’image du Qatar auprès de l’opinion israélienne, alors même qu’ils travaillaient au contact direct du Premier ministre.
Au centre du dossier figurent notamment Jonatan Urich, conseiller stratégique de longue date de Netanyahou, Eli Feldstein, ancien porte-parole chargé des affaires militaires au bureau du Premier ministre, et Yisrael Einhorn, consultant politique très proche de l’univers du Likoud. Selon une enquête de Ruth Margalit publiée en septembre par The New Yorker, Einhorn travaillait parallèlement pour Doha par l’intermédiaire de sa société Perception. La relation avait commencé avant la Coupe du monde 2022, lorsque le Qatar cherchait à améliorer son image internationale, notamment en Israël.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir si des consultants israéliens ont travaillé pour un État étranger. Dans le monde des campagnes politiques et du lobbying, ce type de contrat n’a rien d’exceptionnel. L’enjeu est de déterminer si des collaborateurs ayant accès au sommet de l’exécutif israélien ont défendu, parfois clandestinement et contre rémunération, les intérêts stratégiques du Qatar au moment même où la guerre de Gaza, la libération des otages et les relations avec l’Égypte constituaient des questions vitales de sécurité nationale.
Une machine d’influence
Selon les éléments rapportés par The New Yorker, la campagne aurait pris une nouvelle dimension après le 7 octobre. Doha voulait alors combattre l’image d’un Qatar protecteur du Hamas et se présenter comme le médiateur incontournable susceptible d’obtenir la libération des otages israéliens.
Le mécanisme décrit ressemble à une opération classique d’influence. Des récits favorables au Qatar auraient été transmis à des journalistes israéliens, parfois en les attribuant à de prétendus responsables américains ou israéliens. L’un des messages consistait à présenter Doha comme le seul médiateur réellement capable de négocier avec le Hamas. Un autre tendait à fragiliser l’Égypte, pourtant partenaire stratégique d’Israël depuis le traité de paix de 1979, en laissant entendre que Le Caire n’était plus digne de confiance.
L’enquête de Ruth Margalit reproduit des échanges dans lesquels Einhorn et Feldstein se félicitent de voir certains de ces éléments repris dans les médias. Dans un cas, une information attribuée à de « hauts responsables américains » aurait été diffusée presque mot pour mot sur Channel 12 alors que, selon le magazine américain, cette attribution avait été fabriquée.
L’affaire s’est encore aggravée durant l’été 2026. Selon Israel Hayom, cité par le Times of Israel, Urich, Einhorn et Feldstein auraient également transmis au Qatar des renseignements classifiés concernant des inquiétudes israéliennes sur d’éventuelles violations du traité de paix par l’Égypte. Doha aurait ensuite utilisé ces informations dans sa campagne visant à réduire le rôle du Caire dans les négociations sur Gaza. Les trois hommes contestent différentes parties des accusations portées contre eux.
En août, Channel 13 rapportait que la procureure générale Gali Baharav-Miara envisageait des poursuites liées à la sécurité nationale contre Urich et Feldstein, notamment pour contacts avec un agent étranger. La justice n’a cependant pas encore établi leur culpabilité dans le Qatargate.
Doha, partenaire et adversaire
Le scandale est inséparable de la relation ambiguë qu’Israël entretient depuis des années avec le Qatar.
Doha héberge depuis longtemps des responsables politiques du Hamas et a financé Gaza à hauteur de dizaines de millions de dollars par mois. Mais ces transferts ne s’effectuaient pas à l’insu d’Israël. À partir de 2018 notamment, le gouvernement Netanyahou les a autorisés, considérant qu’ils permettraient de payer les fonctionnaires, d’aider les familles pauvres et d’éviter l’effondrement économique de l’enclave.
Cette politique reposait sur un calcul stratégique aujourd’hui très controversé : maintenir un Hamas suffisamment fort à Gaza pour empêcher l’Autorité palestinienne de réunifier les territoires palestiniens sous une direction unique. La division entre Gaza et la Cisjordanie réduisait parallèlement la pression internationale en faveur d’une véritable négociation politique sur la création d’un État palestinien.
Après le 7 octobre, cette doctrine est devenue l’un des dossiers les plus lourds pour Netanyahou. Elle ne signifie pas qu’Israël voulait renforcer militairement le Hamas ni qu’il anticipait l’attaque de 2023. Mais elle explique pourquoi le Qatar, malgré son soutien financier à Gaza et ses relations avec le mouvement islamiste, est resté pendant des années un interlocuteur accepté par Jérusalem.
C’est précisément cette dualité qui fait la force diplomatique de Doha. Le Qatar accueille la gigantesque base américaine d’Al-Udeid, entretient des relations étroites avec Washington, dialogue avec l’Iran et les mouvements islamistes et peut parler directement au Hamas. Sa capacité à conserver simultanément des relations avec des acteurs antagonistes lui permet d’occuper une place sans commune mesure avec sa superficie ou sa population.
Après le 7 octobre, cette position est devenue indispensable : ni Israël ni les États-Unis ne disposent de canaux directs équivalents avec la direction politique du Hamas. Le Qatar a ainsi participé, avec l’Égypte et les États-Unis, aux négociations sur les cessez-le-feu et les libérations d’otages. C’est cette position privilégiée que la campagne présumée aurait cherché à consolider en Israël.
Jusqu’où remonte l’affaire ?
Le point politiquement le plus sensible concerne évidemment Netanyahou lui-même.
Le Premier ministre affirme ne pas avoir su que ses collaborateurs travaillaient pour Doha et conteste toute faute. Il a également fait valoir que le Qatar n’était juridiquement pas un État ennemi d’Israël. Pour l’instant, aucun élément judiciaire public ne permet d’affirmer que Netanyahou aurait personnellement reçu de l’argent qatari.
Des accusations plus anciennes existent pourtant. Le média français Blast a publié dès 2021 des documents présentés comme provenant des autorités qataries et faisant état de paiements de plusieurs dizaines de millions de dollars à des responsables israéliens, dont Netanyahou. Celui-ci les a toujours catégoriquement niés. Leur authenticité n’a jamais été définitivement établie et certains documents apparus ultérieurement dans le même environnement se sont révélés manifestement falsifiés. The New Yorker prend lui-même soin de distinguer ces allégations des éléments aujourd’hui examinés par les enquêteurs israéliens.
Cette distinction est essentielle. Le cœur documenté du Qatargate porte aujourd’hui sur les activités de conseillers et collaborateurs du Premier ministre, les circuits financiers présumés qui les reliaient au Qatar et les opérations d’influence qu’ils auraient conduites. L’hypothèse d’un financement personnel de Netanyahou reste une accusation, pas un fait établi.
Mais le dommage politique est déjà considérable. Le soupçon touche au fonctionnement même du pouvoir : qui parlait au nom d’Israël, qui parlait au nom du Qatar et où se situait la frontière entre les deux ?
À quelques semaines des élections israéliennes du 27 octobre, cette question pèse lourd. Pour les adversaires de Netanyahou, le Qatargate relie plusieurs dossiers explosifs : la politique suivie envers le Hamas avant le 7 octobre, les négociations sur les otages, les rapports conflictuels avec l’appareil sécuritaire et l’opacité du cercle rapproché du Premier ministre. Même dans l’électorat israélien, l’affaire est loin d’être marginale.
Elle révèle surtout une contradiction géopolitique profonde. Pendant des années, Israël a considéré le Qatar comme suffisamment proche du Hamas pour pouvoir lui parler, mais suffisamment pragmatique pour servir d’intermédiaire. Le Qatargate pose désormais une autre question : à partir de quel moment un médiateur indispensable devient-il une puissance d’influence capable de pénétrer les circuits de décision de celui qu’il prétend aider ?
Sources : The New Yorker, enquête de Ruth Margalit, « Israel’s Qatargate Scandal », 19 septembre 2026 ; The Times of Israel, dossier Qatargate et articles des 9 et 11 août 2026 ; Israel Hayom, informations reprises par la presse israélienne sur la transmission présumée de renseignements au Qatar ; Channel 13, informations sur les poursuites envisagées par la procureure générale israélienne.
