Madagascar, la junte au pouvoir perpétue le système de prédation

Rédigé le 01/10/2026
La rédaction de Mondafrique

Un an après le tolona (lutte) qui a renversé le régime et conduit à l’installation des autorités de la Refondation, les espoirs suscités par la transition se heurtent à des interrogations persistantes sur la gouvernance publique et la gestion des ressources de l’État.

Par Daniel Sainte-Roche

Alors que les nouvelles autorités avaient promis une rupture avec les pratiques reprochées au régime précédent, plusieurs dossiers continuent d’alimenter le débat public : trafic d’or, corruption présumée, marchés publics opaques, interventions dans des secteurs stratégiques et distributions d’argent liquide lors de déplacements politiques. Pour une partie de la société civile, ces éléments traduisent une continuité des mécanismes de pouvoir plutôt qu’une transformation en profondeur de l’appareil d’État. Le désenchantement gagne du terrain et l’opinion publique hésite désormais entre deux hypothèses. Soit la nouvelle équipe dirigeante est composée de dirigeants inexpérimentés accumulant les maladresses. Soit ces maladresses servent de rideau de fumée pour masquer des mécanismes de captation des ressources publiques plus sophistiqués qu’il n’y paraît.

Le mystère des milliards de l’aide internationale

L’un des principaux sujets de préoccupation soulevés par les organisations citoyennes concerne la gestion des financements internationaux. Car des financements internationaux importants ont été maintenus malgré le coup d’État de septembre 2025. Les principaux partenaires techniques et financiers n’ont pas interrompu leur coopération avec Madagascar. En 2026, l’Agence française de développement (AFD) poursuit, notamment, plusieurs dizaines de projets dans le pays pour un montant total de 635 millions d’euros, tandis que la Banque mondiale et l’Union européenne ont validé de nouveaux financements destinés à accompagner la transition économique, sociale et climatique. À la suite de l’installation des autorités de transition, l’Union européenne a, ainsi, annoncé de nouvelles lignes de financement représentant 75 millions d’euros (accords de transition de février 2026).

Pour les critiques du régime, la question centrale n’est pas celle du volume des aides accordées mais de leur traçabilité et de leur impact concret sur les conditions de vie des populations. Ils estiment que l’amélioration attendue des services publics et du niveau de vie demeure difficilement perceptible malgré l’importance des ressources mobilisées.

Les soupçons autour des fonds post-cycloniques

Le cas le plus fréquemment évoqué concerne les financements d’urgence mobilisés après le passage du cyclone Gezani dans la région de Tamatave.

Le Fonds d’intervention pour le développement (FID) indique avoir mis en œuvre plusieurs programmes appuyés par les partenaires internationaux : transferts monétaires, opérations « argent contre travail », enlèvement des débris, distribution d’intrants agricoles, réhabilitation d’infrastructures, soutien aux pêcheurs et accompagnement des entreprises affectées par la catastrophe. Cette aide a consisté en une subvention de 300 000 Ariary par salarié et par mois pendant cinq mois, accordée a 85 entreprises sélectionnées par un comité technique réunissant plusieurs institutions partenaires.

Selon le FID, plusieurs dispositifs de relèvement économique ont effectivement été déployés dans les zones sinistrées. Toutefois, des lanceurs d’alerte et des activistes de la société civile estiment que les informations publiées restent insuffisantes pour permettre une évaluation détaillée de l’utilisation des fonds. Ils soulignent que les montants effectivement décaissés pour chaque activité n’ont pas été ventilés publiquement.

Ces observateurs s’interrogent également sur les critères ayant présidé à la sélection des bénéficiaires. À Tamatave, où sont situées les principales localités concernées, des habitants affirmant répondre aux conditions d’éligibilité disent n’avoir reçu aucune assistance, ce qui nourrit un sentiment d’incompréhension et de défiance.

Riz : une politique d’importation contestée

Les interventions de l’État dans la filière rizicole suscitent également de vifs débats. Madagascar demeure l’un des plus grands consommateurs de riz du continent africain, avec une consommation annuelle particulièrement élevée par habitant, estimée entre 135 kg et 153 kg par personne. Malgré une production nationale importante, certaines zones agricoles demeurent confrontées à des difficultés d’écoulement et de stockage, tandis que d’autres régions restent dépendantes des approvisionnements extérieurs.

Dans ce contexte, les importations ont fortement augmenté au cours de l’année 2025, atteignant 800 700 tonnes (chiffre en hausse de plus de 200 % par rapport à 2024). Le gouvernement a, parallèlement, suspendu certains prélèvements fiscaux appliqués au riz importé, justifiant cette décision par la nécessité de limiter les tensions sur les prix à l’approche de la période de soudure.

Mais cette orientation est contestée par plusieurs organisations malgaches de producteurs, qui estiment qu’elle contribue à affaiblir la rentabilité de la production locale. Selon elles, l’afflux de riz importé exerce une pression à la baisse sur les prix du riz paddy, compliquant davantage l’écoulement des stocks présents dans les principales régions productrices. La State Procurement of Madagascar (SPM), chargée notamment d’intervenir sur le marché intérieur en achetant du paddy aux producteurs, a effectivement mené des opérations d’acquisition. Toutefois, les volumes concernés restent limités au regard des excédents signalés dans plusieurs bassins rizicoles. Les volumes achetés par la SPM (1 500 tonnes) restent, en effet, très modestes par rapport aux 500 000 tonnes de paddy excédentaires ou en souffrance de stockage dans des régions comme l’Alaotra.

Pour certains acteurs du secteur, la suspension des droits de douane bénéficie principalement aux opérateurs engagés dans l’importation. Les importateurs de riz à Madagascar sont majoritairement des opérateurs économiques souvent issus de la communauté indo-pakistanaise (les Karanas) et de la communauté d’origine chinoise implantée dans le pays. Rasamoelina, propriétaire d’une modeste rizerie dans la région du Bongolava, constate : « L’interventionnisme de l’État dans la filière rizicole, instauré en 1972, a été abandonné en 1989 en raison de ses effets particulièrement préjudiciables tant pour les producteurs que pour les consommateurs. Aujourd’hui, la junte militaire semble reproduire les mêmes erreurs que celles commises par l’amiral Didier Ratsiraka durant l’ère du socialisme révolutionnaire. » Et de s’interroger : « Quelle est la véritable contrepartie de cet avantage accordé aux importateurs ? Cette décision soulève de sérieuses interrogations et laisse penser qu’il pourrait y avoir des intérêts dissimulés derrière cette mesure. »

Hydrocarbures : repositionnement de l’État dans un secteur stratégique

Les évolutions en cours dans le secteur pétrolier font également l’objet d’une attention particulière. À partir de 2027, l’Office malgache des hydrocarbures (OMH) doit reprendre directement la gestion des appels d’offres pour les importations de carburants. Les autorités présentent cette réforme comme un moyen d’améliorer la transparence et de renforcer le contrôle public sur un secteur stratégique.

Dans le même temps, la nouvelle législation sur l’aval pétrolier attribue à la State Procurement of Madagascar un rôle accru dans l’importation des produits pétroliers, notamment pour l’approvisionnement de la compagnie nationale d’électricité et d’eau JIRAMA. Sur le marché national, la distribution reste assurée par les quatre opérateurs membres du Groupement pétrolier de Madagascar (GPM) : Galana, TotalEnergies, Jovena et Vivo Energy.

Des observateurs économiques estiment que la concentration croissante des mécanismes d’achat au sein des entités publiques constitue une évolution majeure dont les conséquences devront être évaluées à moyen terme, notamment en matière de concurrence, de gouvernance et de contrôle des flux financiers. Les opposants suspectent cependant que cette mainmise de l’État sur les secteurs juteux est motivée par la recherche d’argent frais pour les interventions politiques du colonel Michael Randrianirina. Tilaha Hervé, ancien membre de la Commission électorale du district (CED) de Tamatave, affirme : « Il apparaît désormais évident que le colonel Randrianirina ne remettra pas le pouvoir à l’issue des 24 mois de transition qu’il avait pourtant promis de respecter et qu’il se portera candidat aux prochaines présidentielles. C’est dans cette perspective qu’il multiplie les tournées à travers l’île, accompagnées, à chaque étape, de distributions d’argent aux populations venues assister à ses rassemblements. » Il ajoute : « Cette stratégie vise à lui permettre de constituer, en toute impunité, un véritable trésor de guerre. C’est également ce qui explique, à notre avis, l’opacité persistante qui entoure aujourd’hui la gestion des différents fonds publics. »

Les distributions d’argent liquide suscitent le trouble

Les déplacements du colonel Michael Randrianirina à travers le pays font aussi débat. Au cours de plusieurs rassemblements publics, des distributions d’argent liquide ont été observées au profit de populations locales. Ces pratiques sont défendues par les soutiens du chef de la transition comme une forme d’assistance directe à des communautés en butte à de fortes difficultés économiques. À l’inverse, les détracteurs du régime s’interrogent sur l’origine des fonds mobilisés.

Interrogé par des membres de la diaspora malgache aux États-Unis sur la provenance de ces ressources financières, le colonel Randrianirina a expliqué qu’il s’agissait de dons et de cadeaux reçus de partenaires panafricains qu’il a choisi de redistribuer aux populations au lieu de les garder pour lui-même.

Cette explication ne convainc toutefois pas tout le monde. Les spécialistes de la gouvernance publique rappellent que les standards internationaux de probité imposent généralement des règles strictes concernant la réception et l’utilisation de dons ou d’avantages reçus par des responsables publics. Au sein de la jeunesse engagée dans le mouvement de 2025, la désillusion est profonde. « On s’est battus pour rien », lâche Joël, membre de la génération Z qui a participé aux mobilisations contre l’ancien régime. « La corruption est toujours là. Elle a simplement changé de visage. »

Une situation sociale toujours préoccupante

Au-delà des controverses politiques, la situation socio-économique continue de se dégrader. Selon les dernières projections des organismes spécialisés dans la sécurité alimentaire, plusieurs millions de Malgaches pourraient être confrontés à des difficultés croissantes d’accès à l’alimentation au cours de la prochaine période de soudure. Le Grand Sud, région d’origine du colonel Michael Randrianirina, reste particulièrement exposé aux risques de crise alimentaire. S’appuyant sur les dernières données publiées par l’Integrated Food Security Phase Classification, la lanceuse d’alerte Adèle Rahelimihajandralambo estime qu’entre octobre 2026 et janvier 2027, près de 3,72 millions d’habitants du sud basculeront dans une situation de crise alimentaire aiguë, tandis que 426 000 personnes seront confrontées à une situation d’urgence alimentaire, communément appelée « kere » ou famine.

Dans ce contexte, plusieurs organisations de la société civile plaident pour que les ressources publiques et l’aide internationale partagées généreusement par les dirigeants dans les meetings soient orientées vers des investissements productifs durables. Pour beaucoup de Malgaches, les distributions ponctuelles de billets ne répondent en rien aux problèmes structurels du monde rural. Des semences, des outils agricoles, des systèmes d’irrigation ou des infrastructures de stockage auraient sans doute davantage contribué à améliorer durablement leurs conditions de vie.

Mais le bien-être de la population ne constitue pas pour l’instant une priorité. Un constat s’impose progressivement : plutôt que de préparer des élections afin d’assurer une transition du pouvoir dans le respect des principes démocratiques, la junte semble avoir opté pour une démarche génératrice de crises, en cherchant à remodeler les institutions, la Constitution et l’architecture même de l’État malgache au profit du colonel Michael Randrianirina et de son entourage. C’est dans cette logique qu’a été créé récemment le FFM (Fanilon’ny Fanavaozana an’i Madagasikara), ou Flambeau de la Refondation de Madagascar, à la fois parti politique et mouvement associatif destiné à soutenir et à promouvoir l’action ainsi que les ambitions politiques du chef de l’État.

Un an après le tolona, force est de constater que les acteurs de la transition n’ont pas cherché à transformer le système, mais seulement à en redistribuer les privilèges au profit de nouveaux bénéficiaires.