La chute d’Ali Taher, crête stratégique près de Nabatiyé, au Sud-Liban, qui abritait un important complexe militaire souterrain du Hezbollah, dépasse le simple revers militaire. En refusant de remettre le site à l’armée libanaise, le mouvement a préféré risquer sa perte au profit d’Israël plutôt que créer un précédent au bénéfice de l’État.
Certaines défaites s’achèvent dans le fracas des capitulations. D’autres commencent par une bataille de vocabulaire. Ali Taher appartient à la seconde catégorie. Cette crête stratégique située près de Nabatiyé, au Sud-Liban, au nord du Litani, culmine à environ 600 mètres et domine une partie de l’Iqlim al-Tuffah ainsi que plusieurs axes essentiels de la région. Sous ses hauteurs, le Hezbollah avait aménagé un vaste réseau de tunnels et d’installations militaires servant au commandement, au stockage d’armes et au soutien de ses opérations. Pendant des années, Ali Taher a constitué l’un des points d’appui les plus importants du dispositif militaire du mouvement au nord du fleuve.
Depuis que l’armée israélienne a annoncé, le 3 septembre, avoir pris le « contrôle opérationnel » de la crête et de ses infrastructures souterraines, les mots se bousculent : évacuation, redéploiement, retrait tactique. Il faut pourtant appeler les faits par leur nom. Un bastion que le Hezbollah disait tenir et défendre est désormais sous contrôle israélien sur ses principaux accès et dans une partie de ses installations. Le mouvement n’a annoncé ni contre-offensive ni reprise du site. Israël, lui, en a fait un trophée. La portée de cette défaite dépasse largement la perte d’une hauteur. Ali Taher était devenu le symbole d’une conception du Liban dans laquelle l’État tolère l’existence, sur son territoire, d’un appareil militaire qui lui échappe entièrement. Centres de commandement, dépôts, tunnels, infrastructures destinées aux missiles et aux drones : l’ensemble formait une enclave stratégique placée sous l’autorité du Hezbollah et, derrière lui, sous l’influence iranienne. Sa chute dévoile aujourd’hui une contradiction que les discours sur la « résistance » ne suffisent plus à masquer.
Le drapeau que le Hezbollah ne voulait pas voir
Avant que la bataille ne se termine au profit d’Israël, une autre issue avait pourtant été proposée. Dans le cadre des discussions conduites avec l’appui américain, le Hezbollah pouvait se retirer d’Ali Taher et permettre à l’armée libanaise de prendre position sur la crête. L’armée israélienne aurait alors été appelée à se retirer à son tour. Le Hezbollah a refusé. Ce refus n’était pas secondaire. Il touchait au cœur même de son système de pouvoir. Ali Taher se trouve au nord du Litani. Remettre cette installation à l’armée libanaise aurait donc créé un précédent dangereux pour la milice : reconnaître que l’État peut reprendre le contrôle d’une infrastructure militaire du Hezbollah au-delà de la zone frontalière immédiate.
À partir de là, la question aurait été inévitable : si l’armée libanaise peut entrer à Ali Taher, pourquoi ne pourrait-elle pas entrer ailleurs ? Si le Hezbollah peut remettre un complexe militaire stratégique à l’État, pourquoi son arsenal devrait-il continuer à échapper à toute autorité nationale ? Le refus protégeait donc moins une position que le principe même de l’autonomie militaire du Hezbollah. Le paradoxe est brutal. Entre remettre le site à l’armée libanaise et courir le risque de le voir tomber aux mains d’Israël, le Hezbollah a rejeté la première option. Le résultat a été la seconde. Il ne voulait pas voir le drapeau libanais remplacer le sien. Il a fini par voir le drapeau israélien s’imposer sur la hauteur.
On peut invoquer la méfiance envers les garanties américaines, la crainte qu’Israël ne poursuive ensuite son avancée ou la volonté de ne pas ouvrir le dossier des armes au nord du Litani. Ces arguments existent. Ils ne changent rien au fond : pour préserver le principe de ses armes, le Hezbollah a refusé une solution qui aurait renforcé l’autorité de l’État libanais. Il a préféré ne rien céder au Liban quitte à perdre face à Israël. C’est précisément ce qui rend dérisoire la tentative de présenter aujourd’hui la perte d’Ali Taher comme une manœuvre habile. Si le Hezbollah avait réellement considéré le site comme devenu inutile, rien ne l’empêchait de le remettre à l’armée libanaise. S’il estimait que la position devait être évacuée, il pouvait permettre à l’État de l’occuper. Ce qu’il ne pouvait accepter, en revanche, c’était le précédent politique : celui d’un territoire militaire soustrait à la milice et replacé sous souveraineté libanaise.
Pour ne pas offrir cette victoire symbolique à l’État, le Hezbollah a offert à Benjamin Netanyahou une victoire réelle. Cette séquence oblige aussi à reconsidérer l’argument qui fonde depuis des décennies la légitimité des armes de la milice : elles seraient nécessaires parce que l’armée libanaise ne pourrait pas défendre le pays. Or, lorsqu’une position stratégique pouvait être transférée à cette même armée, le Hezbollah a refusé. Les armes qu’il présente comme un substitut à l’État sont ainsi devenues l’obstacle à son retour.
Les sacrificateurs et les sacrifiés
L’autre question soulevée par Ali Taher concerne l’Iran. Avant l’assaut final, plusieurs sources avaient rapporté que Téhéran avait transmis à Washington, par l’intermédiaire d’Oman, un avertissement particulièrement ferme : une offensive israélienne générale contre la crête entraînerait une riposte iranienne de grande ampleur. Des informations faisaient également état de la présence, dans le complexe, de membres des Gardiens de la révolution, dont certains officiers. Puis l’offensive est arrivée. Ali Taher est tombé. La grande riposte iranienne annoncée n’est jamais venue.
Plus étrange encore, lorsque les forces israéliennes ont pénétré dans les installations souterraines, aucun membre des Gardiens de la révolution n’a été signalé parmi les hommes retrouvés dans les tunnels. Des sources régionales ont depuis évoqué l’hypothèse d’un arrangement ayant permis l’évacuation de cadres ou d’experts iraniens avant la chute complète du complexe. Cette hypothèse n’est pas publiquement démontrée et doit être présentée comme telle. Mais plusieurs éléments l’alimentent : les menaces iraniennes transmises par médiation, le retard pris par l’assaut israélien, l’absence finale des Iraniens que certaines sources disaient présents sur place et les discussions conduites parallèlement par Washington. La récente libération de cinq détenus libanais et les contacts entre l’ambassadeur américain Michel Issa et Benjamin Netanyahou ont également nourri l’idée d’un arrangement plus large. Là encore, aucune preuve publique ne permet d’affirmer qu’il s’agissait d’une contrepartie directe à l’évacuation d’Iraniens d’Ali Taher.
Mais la question demeure : si des cadres iraniens ont effectivement été extraits par négociation, pourquoi ce qui aurait été possible pour eux ne l’a-t-il pas été pour le site lui-même au bénéfice de l’État libanais ? Pourquoi Téhéran aurait-il accepté, directement ou indirectement, un arrangement permettant de protéger ses hommes tout en refusant auparavant que l’armée libanaise reprenne le contrôle de la position ? Dans chaque guerre, il y a les sacrificateurs et les sacrifiés. Ali Taher oblige à demander qui appartient à quelle catégorie.
Les informations disponibles indiquent que des combattants du Hezbollah sont restés enfermés dans les galeries pendant le siège, confrontés au manque de ravitaillement et aux bombardements tandis que les accès étaient progressivement coupés. Israël a affirmé avoir retrouvé plusieurs corps dans les tunnels. Les circonstances exactes de leur mort ne sont pas établies et rien ne permet d’affirmer qu’ils sont tous morts asphyxiés. Mais l’image politique demeure : certains hommes ont été piégés dans la montagne pendant que les puissances qui avaient fait de cette position une pièce de leur stratégie régionale disposaient, elles, de canaux diplomatiques. Téhéran menace, négocie, temporise et protège ses intérêts. Les combattants libanais, eux, meurent sur le terrain.
C’est peut-être là que se trouve la leçon la plus cruelle d’Ali Taher. Le Hezbollah présente depuis longtemps son alliance avec l’Iran comme une source de puissance. Cette alliance apparaît aussi comme une dépendance. Quand les intérêts iraniens et libanais cessent de coïncider, rien ne garantit que ce soit le Liban qui soit prioritaire. Il ne s’agit pas pour autant d’absoudre Israël. Israël occupe, bombarde, détruit et cherche désormais à transformer ses succès militaires en profondeur stratégique durable au Sud-Liban. La prise d’Ali Taher lui donne un nouvel avantage dans les négociations et renforce la pression exercée sur Beyrouth. Mais condamner l’occupation israélienne n’oblige pas à exonérer ceux dont les choix ont contribué à la rendre possible. Dénoncer Israël ne signifie pas blanchir l’Iran. Défendre la souveraineté du Liban exige aussi de demander pourquoi une force armée libanaise a préféré voir tomber un territoire aux mains de l’ennemi plutôt que de le remettre à l’armée de son propre pays.
Lorsqu’une milice préfère perdre une position face à l’ennemi plutôt que la remettre à son propre État, elle ne défend plus seulement un territoire. Elle défend d’abord son droit de décider à la place du pays. Et ce droit-là, aucun arsenal ne peut le rebaptiser souveraineté.
