Après des années de conflit, le Cameroun connaît une forme d’accalmie. Boko Haram est contenu et la crise anglophone a perdu de son intensité, sans que les problèmes de fond ne soient pour autant entièrement réglés. Sur le plan politique, en revanche, le calme est trompeur. En apparence, rien n’a changé depuis les événements post-électoraux de 2025 : Paul Biya reste au pouvoir et le régime tient. Mais l’embrasement de l’automne a révélé les fragilités d’un système à bout de souffle, qui n’a toujours pas préparé sa sortie. Un pouvoir sans successeur, une opposition qui s’épuise à chaque cycle, un géant régional qui pèse peu au-delà de ses frontières. Décryptage avec l’analyste politique camerounais Stéphane Akoa.
Par Leslie Varenne
Un catalyseur, pas un renouveau
Le mouvement de contestation d’octobre 2025 a pris de court le pouvoir de Yaoundé. Pour Stéphane Akoa, « le régime est entré dans une phase où les certitudes qui permettaient jusqu’ici la reproduction du système ont commencé à disparaître ». Il est vrai que le Cameroun n’avait pas connu de tels événements depuis des décennies.
Il serait pourtant excessif d’y voir la percée d’un renouveau politique. Issa Tchiroma Bakary, principal challenger de Paul Biya lors de la dernière présidentielle, s’est imposé presque par défaut, au moment où le principal opposant Maurice Kamto était empêché de se présenter. « Tchiroma a fait vivre un réveil, un élan populaire, le pays est sorti de sa torpeur. Pour la première fois, les électeurs ne se sont pas contentés d’aller voter : ils ont défendu leur choix dans la rue. La contestation n’était plus seulement celle des soutiens du candidat. Elle gagnait les villes et traduisait une colère plus large. »
Cet élan est pourtant vite retombé. Réfugié en Gambie, Issa Tchiroma continue de s’autoproclamer « président » sans jamais réapparaître devant les Camerounais, reproduisant ainsi ce qui est reproché à Paul Biya : se bunkériser et ne plus parler. Maurice Kamto n’échappe pas au même travers, disparaissant pour ses affaires d’avocat dans la sous-région avant de ressurgir tous les sept ans, à l’approche de l’échéance électorale. Verdict de Stéphane Akoa : « Il n’y a plus d’opposition au Cameroun. »
Un pouvoir en retrait
Le pouvoir est, lui aussi, entré dans une forme de léthargie : « ce n’est plus tout à fait la même chose que ces dernières années, c’est moins exubérant et moins arrogant qu’avant octobre ». Cependant, Paul Biya lui-même serait désormais « hors champ » des possibles politiques. Le président avait annoncé des changements en décembre, mais neuf mois plus tard, ils ne se sont toujours pas matérialisés. S’il a disparu de la scène publique, l’État continue néanmoins de fonctionner, avec les mêmes fondamentaux : « conservateur, catholique, même s’il ne se présente pas comme de droite, avec de forts relents clientélistes. »
Le vide institutionnel
Le véritable problème n’est pas tant un pouvoir à bout de souffle ou l’âge du capitaine que celui d’une succession qui n’a jamais été préparée. La Constitution prévoyait qu’en cas de vacance du pouvoir, l’intérim revenait de plein droit au président du Sénat, à charge pour lui d’organiser une élection dans un délai de 20 à 120 jours. Mais le 4 avril 2026, à l’initiative du Président, le Parlement a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant un poste de vice-président, supprimé depuis 1972. Ce vice-président, nommé et révocable par le Président, achèverait automatiquement le mandat en cours.
Reste un problème de taille : à ce jour, personne n’a été nommé à ce poste ! Un vide qui paralyse de fait les institutions puisque seul le vice-président serait habilité à saisir le Conseil constitutionnel pour faire constater la vacance. « On ne se place pas dans l’hypothèse d’une succession normale ; l’absence de vice-président brouille toutes les cartes et personne ne sait quelle figure pourrait émerger. » Le long séjour de Paul Biya à Genève, entre le 7 juin et le 20 août, a ravivé toutes ces interrogations. Quant à Franck Biya, le fils, régulièrement cité comme héritier potentiel, sa légitimité reste à construire : « on voit sa tête de temps en temps, sans que rien ne permette de juger de ses capacités. »
Par ailleurs, Paul Biya est président de son parti, le RDPC, sans qu’aucune procédure ne prévoie de quelle manière il serait remplacé. Or, ce parti ayant un poids considérable et étant le seul parti implanté sur tout le territoire, un candidat RDPC serait de fait assuré de gagner l’élection présidentielle.
L’après-Biya
Dans ces conditions, des réseaux informels qui ne répondent à aucune idéologique politique occupent le terrain. Leurs préoccupations restent essentiellement affairistes. Comment reprendre le business après Paul Biya ?
Dans ce paysage flou, une figure s’est imposée : Chantal Biya. Longtemps cantonnée à un rôle protocolaire, la Première dame est devenue, selon Stéphane Akoa, « beaucoup plus active, visible et dévoile ses cartes ». Dans ce contexte, le système se resserre autour de quelques clans et de figures de notables. Deux ou trois groupes se sont constitués, sans que personne ne puisse encore se déclarer ouvertement affilié à l’un ou à l’autre. Le réseau de Chantal Biya est en constante évolution, des noms surgissent, d’autres disparaissent. Pour compliquer encore plus la donne, dans l’entourage du chef de l’État, certains parlent, d’autres préfèrent se taire mais comptent aussi. Par conséquent les rapports de forces restent difficiles à évaluer.
L’armée ne tranchera pas
Dans cette équation, contrairement aux discussions de café du commerce dans les maquis de Yaoundé ou de Douala, s’appuyant sur le modèle des pays de l’Alliance des États du Sahel, l’armée ne devrait pas jouer le rôle d’arbitre. « L’armée ne fera rien », affirme Stéphane Akoa. Les officiers supérieurs sont eux-mêmes des produits du système et auraient trop à perdre à sa remise en cause. Leurs carrières montrent d’ailleurs des parcours mêlant différentes influences étrangères. Ils ont tous fait des formations, des stages en Chine, en Israël, en Russie ou encore aux États-Unis.
Il est, par conséquent, impossible de classer les généraux camerounais dans des camps géopolitiques homogènes. En outre, note le politologue, « dans notre système, il est impensable d’imaginer des généraux en train de comploter avec des capitaines ». Le fonctionnement même de la hiérarchie militaire, le cloisonnement interne rendrait improbable un tel scénario.
Une puissance régionale atone
Si toutes les grandes puissances forment les officiers camerounais, c’est d’une part en raison de la diplomatie de non-alignement héritée de l’ancien président Ahidjo. Mais c’est surtout et aussi une affaire de géographie. Au carrefour du golfe de Guinée, du bassin du lac Tchad et de l’Afrique centrale, le Cameroun est un petit bijou pour les stratèges militaires. Avec une façade maritime, une position essentielle pour ses voisins enclavés, le Tchad et la Centrafrique, une jonction entre l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest, entre populations francophones et anglophones, le pays dispose d’atouts considérables.
Pour autant, Yaoundé ne transforme pas cette position en influence politique. Paul Biya ne se déplace jamais et ne participe pas aux grands rendez-vous régionaux, qu’il s’agisse de l’Union africaine ou de l’organisation sous-régionale, la CEMAC. « Le pays ne pèse sur rien, ni politiquement ni diplomatiquement ; il reste en dehors des grandes crises et des médiations ; il ne joue pas davantage un rôle moteur dans l’intégration régionale, même si cette intégration est revendiquée dans les discours », constate Stéphane Akoa.
Cette absence laisse de l’espace à d’autres acteurs. « Ça arrange tous les petits pays qui ont de l’ambition », observe l’analyste, citant le Tchad, et les émirats pétroliers tels que le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale.
Cette position stratégique explique l’intérêt des puissances étrangères. Israël y conserve une présence importante, à travers la coopération militaire mais aussi les affaires. Les États-Unis, eux, reviennent en force : pour Washington, le Cameroun constitue une voie de passage essentielle. Autant de cartes que Yaoundé semble avoir renoncé à jouer.
Des crises contenues
Cette même géographie, carrefour du lac Tchad, jonction entre francophones et anglophones, est aussi celle où se sont ouverts les deux fronts qui ont marqué le pays au cours de ces quinze dernières années. Sur le terrain, pourtant, la donne a changé. « Si on faisait une photo aujourd’hui, elle serait jolie », reconnaît Stéphane Akoa. Le Cameroun peut effectivement considérer qu’il s’en est relativement bien sorti, ce qui est rare dans la région. Boko Haram a été contenu dans l’extrême nord du pays. La menace demeure autour du lac Tchad, où certaines cellules restent actives, mais elle n’a plus l’intensité de la période où le mouvement menait une véritable guerre contre l’État camerounais.
Dans les régions anglophones, la violence a également diminué. Pour autant, « elle n’a pas complètement disparu, elle a changé de nature», explique l’analyste. En effet, derrière cette accalmie se superposent plusieurs contentieux potentiellement explosifs. Les groupes armés s’en prennent encore à certaines personnes qui retournent dans leurs villages, notamment à l’occasion de cérémonies familiales. S’il n’y a pas de problème entre communautés francophone et anglophone, il faut néanmoins résoudre les capacités d’accueil des réfugiés et répondre aux besoins d’écoles et de logement. Il faut également tenir compte des conséquences sociales de plusieurs années de conflits, avec leurs lots de soldats blessés, de veuves, d’orphelins. Et enfin résoudre la question foncière qui demeure un problème structurel dans tout le pays, mais principalement dans les régions qui ont été le théâtre des conflits.
La France hors jeu
Dans ce paysage, la France a disparu. À la question de savoir ce qu’il reste de l’influence française, Stéphane Akoa répond illico : « Plus rien ! » Les dernières grandes entreprises françaises, comme Société générale ou EDF, sont parties. Il ne reste à Paris que quelques positions dans l’éducation et la recherche. Mais le recul français est également politique. Le ressentiment à l’égard de la politique française est ancien. « Il a commencé bien avant Emmanuel Macron », rappelle Stéphane Akoa. Dès les années 1990, une partie des Camerounais accusait déjà la France d’avoir contribué au maintien de Paul Biya au pouvoir. La crise ivoirienne a ensuite renforcé ce sentiment. L’arrivée d’Emmanuel Macron n’a pas inversé la tendance.
Dommage, car si le Cameroun est en sommeil, il dispose de tous les atouts pour devenir une puissance en Afrique centrale. C’est ce qui rend l’après-Biya aussi décisif. La disparition du vieux système pourrait ouvrir une période de recomposition permettant au pays de libérer son potentiel et de (re) devenir la locomotive de la sous-région.
