Le 23 septembre 2026, le Maroc renouvellera les 395 sièges de sa Chambre des représentants, dans un scrutin organisé selon un nouveau mode de calcul des sièges basé sur le nombre d’électeurs inscrits et non plus sur les seuls suffrages exprimés, une réforme qui masque une réalité politique inquiétante : ce scrutin ne se joue pas sur un affrontement de programmes, mais sur le procès d’un bilan dont est redevable le Premier ministre Aziz Akhannouch et qui est presque unanimement contesté. Un souci, aucune majorité gouvernemental n’appariat clairement pour gouverner le Royaume après les législatives.
Aucune figure ne cristallise mieux la crise de légitimité du gouvernant sortant qu’Aziz Akhannouch. Chef du gouvernement depuis 2021 et l’une des plus grandes fortunes du royaume grâce à son empire pétrolier et agroalimentaire Akwa Group, il a fini, selon le journaliste politique Abdellah Tourabi par « cristalliser le mécontentement car il incarne une série de dysfonctionnements, au premier rang desquels le conflit d’intérêts, ainsi qu’une pratique du pouvoir où la proximité prime sur les compétences ». En janvier 2026,Akhannouch a annoncé qu’il ne briguerait pas de troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI), une décision qui, selon des observateurs, aurait fait suite à « un appel téléphonique » interprété par plusieurs responsables politiques comme une intervention directe du Palais royal. Il a été remplacé par Mohamed Chaouki lors d’un congrès extraordinaire en février 2026, mais ce changement de façade n’a en rien effacé le passif d’un homme accusé de corruption.
L’affaire la plus documentée reste celle des subventions à l’importation de viandes rouges mises en place entre 2022 et 2024 pour stabiliser les prix face à la sécheresse. Selon plusieurs médias marocains dont Le360, les montants réellement engagés auraient atteint jusqu’à 13,3 milliards de dirhams, alors que le ministère de l’Agriculture n’en reconnaissait officiellement que 437 millions — un écart abyssal qui a poussé l’opposition parlementaire (PPS, PJD, Mouvement populaire) à réclamer une commission d’enquête sur une gestion jugée opaque. En août 2026, à quelques semaines du scrutin, Abdelilah Benkirane a porté l’estocade en accusant publiquement Akhannouch de mauvaise gestion des fonds publics et en réclamant des comptes : « Le Conseil de la concurrence lui a infligé une amende de 1,8 milliard de dirhams, que lui et ses associés sont censés payer. Akhannouch, de son côté, dément systématiquement ces accusations et a même porté plainte pour diffamation contre l’eurodéputé français José Bové, qui l’accuse de tentative de corruption lors de négociations commerciales UE-Maroc sur les fruits et légumes lorsqu’il était ministre de l’Agriculture.
Le soulèvement de la Gen Z 212 : la fracture!
Pour comprendre l’âpreté inédite de cette campagne, il faut revenir sur l’événement qui a bouleversé le paysage politique marocain à l’automne 2025 : le soulèvement du mouvement « Gen Z 212 » a émergé fin septembre 2025 après le décès de huit femmessuite à des césariennes à l’hôpital Hassan II d’Agadir, un drame qui a cristallisé une colère plus large contre la dégradation des services publics. Les revendications étaient limpides : réforme de la santé et de l’éducation, création d’emplois pour les jeunes, réduction des dépenses somptuaires dans les infrastructures sportives internationales, et surtout lutte contre « la corruption institutionnelle et le népotisme du chef du gouvernement Aziz Akhannouch ».
Les premiers rassemblements du 27 au 29 septembre 2025 ont été violemment dispersés avec des vidéos montrant des manifestants et de simples passants embarqués de force dans des fourgons de police. Le bilan humain est lourd : au moins trois morts, plus de mille interpellations et 354 blessés, avec des affrontements à Leqliaa où deux jeunes hommes ont perdu la vie. Dix-sept personnes ont depuis été condamnées à des peines allant de trois à quinze ans de prison. Le roi Mohammed VI, dans son discours d’ouverture de la session parlementaire du 10 octobre 2025, s’est bien gardé de nommer explicitement le mouvement Gen Z 212, tout en affirmant que les programmes sociaux et les grands projets nationaux n’étaient « ni rivaux, ni antinomiques », ce discours a contribué à désamorcerla contestation sans lui donner de reconnaissance politique. Le mouvement a ressurgi ponctuellement, notamment le 10 décembre 2025 pour la Journée internationale des droits de l’homme, brandissant des drapeaux du manga One Piece devenu emblème générationnel.
Cet épisode n’est pas anecdotique : il a durablement contaminé le climat de la campagne électorale de 2026. Chaque parti, y compris ceux ayant participé à la coalition gouvernementale, tente désormais de se distancier du bilan Akhannouch pour ne pas subir le même désaveu populaire que celui exprimé dans la rue.
Un gouvernement qui se dévore lui-même
La caractéristique la plus frappante de cette campagne est la dislocation méthodique de la majorité sortante. Le RNI d’Akhannouch traverse depuis 2025 une hémorragie de cadres dirigeants, illustrée par la démission fracassante d’Abdelkader Tatou, qui a dénoncé dans sa lettre « la corruption interne et les conflits d’intérêts » gangrenant le parti. Plus significatif encore, le PAM (Parti authenticité et modernité) a réussi un coup politique retentissant en débauchant Fouzi Lekjaâ, ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football, lui offrant la tête de liste dans sa circonscription de Berkane, son fief électoral.
Le RNI a immédiatement dénoncé publiquement ce qu’il qualifie de « débauchage » de ses élus locaux. Le PAM va plus loin encore en alignant pas moins de six membres du gouvernement sortant sur ses listes — Fatima-Zahra El Mansouri, Mohamed Mehdi Bensaid, Abdellatif Ouahbi, Azzedine El Midaoui, Hicham Sabri et Adib Benbrahim —, une stratégie de recyclage politique qui vise à s’approprier les réussites gouvernementales tout en se désolidarisant publiquement de son impopulaire partenaire de coalition. Le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi, exsecrétaire général du PAM, a déposé sa candidature à Taroudant fin août 2026, défendant, selon Medias24, « un acquis avec ses notables, ses ministres et son argent, davantage qu’une machine de guerre électorale ».
Le nombre de ministres qui choisissent de fuir l’épreuve directe des urnes est lui-même éloquent : sur 31 ministres et secrétaires d’État de la majorité sortante, seuls 15 ont choisi d’affronter directement le suffrage universel, les autres préférant se retirer plutôt que de porter le bilan devant les électeurs. Ce chiffre à lui seul résume la fragilité morale d’un exécutif qui, à quelques semaines de son jugement populaire, voit près de la moitié de ses membres se dérober.
