Sénégal, les vies arrêtées de ces jeunes candidats au départ

Rédigé le 06/09/2026
La redaction de Mondafrique

La grogne monte chez de nombreux Africains qui souffrent de plus en plus des restrictions sévères mises en place sur les visas américains. Il est devenu quasi-impossible pour certaines nationalités de quitter le pays, quels que soient leurs statuts.

Mor Amar (correspondance Dakar)

Dans les locaux de l’Association des Sénégalais d’Amérique, Mor Diagne dispense des conseils aux derniers arrivés à New York en quête d’une vie nouvelle. CRÉDIT: ÉLIE COURBOULAY

Visa rejeté. Motif : vous êtes ressortissant sénégalais. La notification a été renversante pour Mme Ndèye Bineta Dia, chercheuse au Norwich Rechearch Park, en Angleterre. Doctorante en fin de cycle dans la prestigieuse université d’East Anglia, elle devait participer à une importante rencontre scientifique aux États-Unis. Son projet a été anéanti par la représentation diplomatique américaine à Londres. Elle témoigne avec amertume : “C’est effectivement très choquant et insultant. Nous savons certes les contraintes liées à l’obtention des visas pour certains pays, ce n’est pas seulement pour les États-Unis…. Mais comment on peut refuser le visa à quelqu’un au seul motif de sa nationalité. C’est comme si nous étions des terroristes.”

Pourtant, la jeune dame avait présenté toutes les pièces justificatives nécessaires : invitation à la conférence, note de prise en charge des organisateurs, lettre de son université, suffisamment de garantie pour obtenir le précieux sésame….. Mais c’était sans compter sur le nouveau dispositif imposé par Donald Trump et son administration. “Le jour de l’entretien, quand j’ai présenté mon passeport, l’officier du visa m’a demandé si je n’avais pas un autre passeport. Je lui ai dit que je suis Sénégalaise, je n’ai que le passeport sénégalais. Il m’a dit : vous devez être au courant des restrictions appliquées ces derniers temps ?”, s’étonne Mme Dia.

Elle était certes au courant de restrictions, mais elle croyait que cela se limitait à exiger des garanties de retour, ou à payer une certaine caution. “L’officier m’a clairement dit que ce n’est plus une question de caution. Ils ne donnent plus de visas visiteurs aux Sénégalais. Il m’a remis une feuille où l’on parle d’une proclamation présidentielle, de sécurité des États-Unis…. C’était vraiment frustrant”, se désole la chercheuse sénégalaise.

Fraude, corruption, terrorisme, refus de partage des données, charges publiques… ces griefs de l’administration Trump

Interpellée sur ces durcissements, l’ambassade des États-Unis à Dakar nous a envoyé un lien menant au site officiel du gouvernement américain, vers une fiche d’information relative aux dernières mesures restrictives prises par l’administration Trump. Le document, qui date de décembre 2025, est intitulé : “Le président Donald J. Trump restreint et limite davantage l’entrée de ressortissants étrangers, afin de protéger la sécurité des Etats Unis.” Il évoque des “lacunes avérées, persistantes et graves en matière de contrôle, de vérification et de partage d’informations”, pour justifier ces mesures.

A en croire le gouvernement américain, bon nombre des pays soumis à ces restrictions souffrent de la présence de corruption généralisée, de documents civils et de casiers judiciaires frauduleux ou peu fiables, et de l’inexistence de systèmes d’enregistrement des naissances. Aussi, il est reproché à certains pays de refuser de partager des modèles de passeports ou des données des forces de l’ordre, ou encore un fort taux de dépassement de la durée du visa de leurs ressortissants. La note relève également les problèmes sécuritaires dans certains pays concernés, ce qui présenterait des risques directs pour les citoyens et les intérêts américains lorsque des ressortissants de ces pays sont admis aux États-Unis

Au total, c’est une quarantaine de pays qui sont concernés par ces restrictions, avec des niveaux d’interdiction variés. Le Sénégal, la Côte d’ivoire, le Bénin, la Gambie, le Nigeria, la Mauritanie, la Zambie, le Gabon et l’Angola -pour ne citer que ces exemples- font partie de la dernière vague de pays africains frappés de restrictions partielles. En ce qui concerne les pays de l’AES (Burkina Faso, Mali et Niger), ils étaient frappés de restrictions totales en raison de la détérioration des conditions sécuritaires.  Ces derniers avaient d’ailleurs pris des mesures de réciprocité, limitant leurs visas aux ressortissants américains.  

Dans le cas du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de la Gambie, il a été surtout évoqué les dépassements de durée de séjour de la part de leurs ressortissants. Selon le rapport établi par les services américains, le Sénégal affichait un taux de dépassement de séjour de 4,30 % pour les visas B-1/B-2 (Affaires+Tourisme+Visites) et de 13,07 % pour les visas F, M et J (Études et Programme d’échange). 

La proclamation prévoit cependant quelques exceptions pour les résidents permanents légaux, les titulaires de visas en cours de validité, certaines catégories de visas comme celles concernant les sportifs et les diplomates, et les personnes dont l’entrée sert les intérêts nationaux des États-Unis”, souligne le gouvernement américain.

Depuis que ces mesures ont été prises, les populations sénégalaises et autres ouest africains souffrent le martyre pour pouvoir voyager aux États-Unis d’Amérique, quels que soient leurs statuts.

En dehors des pays de l’AES qui avaient pris des mesures de réciprocité, c’est l’omerta dans la plupart des capitales africaines, dont Dakar, sur ce refus des autorités américaines. Au Sénégal, le sujet reste encore tabou chez les agents du ministère des Affaires étrangères.

Nous avons interpellé un ancien chef du département pour voir ce que pourrait faire le pays ou les organisations régionales comme la Cedeao, mais il a semblé très pessimiste.  “Il faut savoir que l’octroi d’un visa d’entrée est une question de souveraineté et chaque État a sa politique dans ce domaine. La Cedeao ne peut pas changer la politique américaine. Une réaction africaine ne sert à rien. Si un Etat n’est pas content, il peut appliquer la réciprocité”, a réagi l’ancien ministre des Affaires étrangère

Ce problème est loin d’être nouveau. Les ressortissants de plusieurs pays africains en souffrent depuis le début de l’année. Lors de la coupe du monde 2026 qui s’est jouée au Canada et aux USA, malgré les dérogations aménagées pour les pays qualifiés, ils ont été nombreux les journalistes et supporters sénégalais à avoir rencontré des difficultés pour obtenir le visa. Journaliste émérite, ancien directeur général de l’Agence de presse sénégalaise (APS), président d’honneur de l’Association nationale de la presse sportive (ANPS) qu’il a dirigée pendant plusieurs années,  Mamadou Koumé s’est aussi vu refusé le visa. Il trouve à la limite drôle le mépris américain envers les Africains.

“Je suis allé aux USA près d’une vingtaine de fois depuis 1979 ; reçu à la Maison blanche deux fois sous Georges W Bush fils. J’ai eu une fois un visa de cinq ans. En tant que directeur des études du Cesti, j’ai eu à intégrer l’épouse d’un ambassadeur des États-Unis parmi les vacataires. Et puis à mon âge, je ne vais quand même pas émigrer”, lance-t-il avec ironie, avant de préciser : “Pour le mondial, je suis allé seulement au Canada où s’est tenu un seul match des lions.  Les confrères sénégalais qui étaient aux États-Unis ne pouvaient pas venir au Canada, car ils avaient des visas avec une seule entrée.  S’ils sortaient, ils ne pouvaient plus retourner. Je me rappelle en 2002, pour la coupe du monde qui s’est joué en Corée et au Japon, il suffisait d’avoir le visa d’un des pays organisateurs pour pouvoir se déplacer librement.”

Malgré les protestations, l’administration Trump poursuit sa politique hostile aux Africains. Au début du mois d’août, de nouvelles mesures ont été prises dans le sens de limiter davantage le nombre de services et de représentations habilités à délivrer des visas. Sont concernés : Antananarivo, Abuja, Asmara, Bamako, Banjul, Brazzaville, Bujumbura, Conakry, Cotonou, Durban, Freetown, Gaborone, Harare, Juba, Libreville, Lilongwe, Lusaka, Maputo, Maseru, Mbabane, N’Djamena, Niamey, Nouakchott, Ouagadougou et Windhoek vers un centre régional de visa. “Les citoyens et résidents de ces pays qui souhaitent demander un visa à compter du 1er août 2026 doivent prendre rendez-vous et payer les frais de visa requis dans les emplacements désignés pour les visas non-immigrants ou dans les emplacements désignés pour les visas immigrants appropriés”, indique une note du gouvernement américain.

Quand la Justice vient au secours des candidats à l’immigration

Les restrictions américaines portaient également sur le visa pour les candidats à l’émigration. L’administration Trump avait décidé en janvier dernier de suspendre l’octroi de visas pour les ressortissants de 75 pays dont les pays de l’Afeique de l’ouest. L’idée, selon le gouvernement américain, était d’alléger le fardeau financier que constituent ces migrants pour le contribuable américain.

Attaquée devant la justice, la décision a été annulée par une juge fédérale, le 21 août dernier, au motif qu’elle permettait, notamment, de refuser le visa à un individu sur la base uniquement de sa nationalité. Sur le site du département d’État, l’administration prend acte. “À compter du 21 août 2026, conformément à l’ordonnance rendue par le tribunal dans l’affaire CLINIC et al. c. Rubio, la suspension, mise en place en janvier 2026,  de la délivrance de visas d’immigrant aux ressortissants de 75 pays n’est plus en vigueur.

La décision ne remet cependant pas en cause la faculté de l’administration de procéder aux vérifications nécessaires pour que les émigrés ne soient pas une charge publique pour les États-Unis.